‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 49 sur 58 · UN AVENTURIER FRANÇAIS EN CARINTHIE AU TEMPS DU ROI DAGOBERT · texte numérisé non relu

UN AVENTURIER FRANÇAIS EN CARINTHIE AU TEMPS DU ROI DAGOBERT

Pour les Slaves occidentaux, l'histoire historique commence à la domination, ou plutôt à l'oppression exercée par les Avares. Et quelle oppression 1 On en peut juger par le passage suivant de notre vieux chroniqueur Fxédégaire : « Les Vénèdes (Vendes, Slaves) bifulci appartenaient depuis longtemps aux Avares (que Frédégaire nomme Chuni, c'est-à-dire Huns). Lorsque ceux-ci attaquaient une nation, ils se tenaient rangés en bataille devant leur camp et les Venèdes combattaient : s'ils étaient victorieux, alors les Avares s'avançaient pour piller; si les Vénèdes étaient vaincus, les Avares venaient à leur secours et leur redonnaient des forces. On appelait les Venèdes bifulci, parce que, dans la double attaque, c'étaient eux, en marchant en premier, qui mettaient les Slaves à couvert. Tous les ans les Avares venaient passer l'hiver

chez les Esclavons (Vendes, Slaves); ils prenaient leurs femmes et leurs filles : les Esclavons subissaient, en outre, des tributs et bien d'autres vexations (1). »

Cette collaboration forcée aux expéditions guerrières explique tout ce que les Avares ont pu faire malgré leur petit nombre.

Cependant les fils que les Avares avaient eus des femmes esclavonnes héritèrent d'une partie de l'énergie de leurs pères. Ne pouvant à la fin supporter cette honte et ce joug, ils refusèrent d'obéir à leurs maîtres et commencèrent à se soulever. Or, en 623, continue le chroniqueur^ un certain Samo, de la nation des Franks, s'associa plusieurs hommes du pays de Soignies, qui faisaient le négoce avec lui, et se rendit chez les Esclavons nommés Vénèdes, pour y exercer le commerce ; c'était au moment où ces peuples marchaient contre les Avares. Le négociant Samo alla avec eux, et sabravoure excita leur admiration. Vainqueurs, les Vénèdes choisirent Samo pour leur roi, vers 625. Sous son règne, les Vénèdes soutinrent contre les Avares plusieurs combats, où ils furent toujours vainqueurs, grâce à la prudence et au courage de leur roi (2).

Samo ne fut pas moins heureux dans ses guerres contre Dagobert, avec lequel les démêlés commen-

(1) Edition de 1862. Traduction de M. Guizot, pnges208 et suivantes.

(2; Frédégaire, ibid.

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oèrent en 631. « Cette année-là, dit encore Frédégaire (1), les esclaves vénèdes tuèrent un grand nombre de négociants franks dans le royaume de

Samo et les dépouillèrent de leurs biens Dagobert

envoya Sichaire en députation auprès de ce roi pour lui demander justice. .. Samo ne voulut pas voir Sichaire et ne l'admit pas en sa présence. Celui-ci, revêtu d'habits esclavons., parvint cependant auprès du roi et lui transmit tout ce qu'il avait l'ordre de lui déclarer; mais, continue le chroniqueur, comme il arrive parmi les païens et les orgueilleux, Samo ne répara rien du mal qui avait été commis, disant seulement qu'il avait l'intention de tenir un plaid pour que justice fût faite touchant ces contestations et d'autres qui s'étaient élevées en même temps. L'envoyé Sichaire, comme un insensé, adressa alors à Samo des paroles et des menaces qu'on ne lui avait point ordonné de faire, disant que lui et son peuple devaient soumission à Dagobert. »

La réponse du glorieux aventurier établit que les Slaves occidentaux, en secouant le joug des Avares, avaient passé sous la suzeraineté des Franks. « La terre que nous habitons, dit-il, est à Dagobert, et nous sommes ses hommes, mais à condition qu'il voudra conserver amitié avec nous. » Sichaire reprit : « Il n'est pas possible que des chrétiens serviteurs de Dieu fassent alliance avec des chiens. — Si vous êtes

(1) Gh. LXVIII.

les serviteurs de Dieu, répliqua Samo, nous sommes les chiens de Dieu, et puisque vous agissez continuellement contre lui, nous avons reçu la permission de vous déchirer à coups de dents. » En même temps il fit chasser Sichairede sa présence.

Cette ambassade amena la guerre. Voici la suite du récit de Frédégaire. « Trois corps d'armées marchèrent contre Samo. Les Lombards s'avancèrent do leur côté à l'appui de Dagobert; mais les Esclavons se préparèrent à résister sur tous les points. Une armée d'Alamans, commandée par le duc Crodobert, remporta une victoire dans les lieux où elle entra. Les Lombards furent aussi victorieux et emmenèrent, ainsi que les Alamans, un grand nombre d'Esclavons captifs. Mais les Austrasiens ayant entouré Wogastiburg, où s'étaient enfermés en grand nombre les plus braves des Vénèdes, furent taillés en pièces après un combat de trois jours et s'en retournèrent dans leur pays, abandonnant pour fuir leurs tentes et leurs équi- . pages. Ensuite les Vénèdes, ravageant à plusieurs reprises la Thuringe et les pays voisins, se jetèrent sur le royaume des Franks. »

L'année suivante, c'est-à-dire en 632, Dagobert, pour s'opposer à cette invasion, approcha de Mayence avec une armée. C'est alors que les Saxons prièrent le roi de leur remettre les tributs qu'ils payaient au fisc, à la condition qu'ils garderaient les frontières du royaume contre les Vénèdes, ce qui leur fut accordé. Les envoyés saxons prêtèrent serment sur leurs

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armes, mais il ne paraît pas que ce peuple se soit sérieusement appliqué à arrêter les incursions de Samo (l). En effet, le roi Dagobert revint à Metz, où, par le conseil et avec l'agrément des grands, il établit son fils Sigebert comme roi d'Austrasie. A partir de ce moment, les Austrasiens défendirent courageusement les terres franques contre les attaques des Vénèdes(2). Frédégaire rapporte encore que Radulf,duc de Thuringe, combattit plusieurs fois contre les Vénèdes qu'il vainquit et mit en déroute (3) ; mais il ne paraît pas cependant que les Franks soient allés inquiéter Samo dans ses possessions ou il continua à régner.

Samo s'était aggrégé tes populations slaves des environs. Ainsi les Sorabes (Serbes de la Lucace), qui avaient été autrefois soumis aux Franks, s'en détachèrent. Leur duc, nommé Dervan (qui régnait entre l'Elbe et la Saal), se plaça avec ses sujets sous la suzeraineté de Samo (4). Il en fut de même de Valluch, qui était dans la marche des Vénèdes. Samo parvint aussi à soustraire à la domination des Franks les Tchèkes et les Ghrobates-blancs, lesquels habitaient depuis le Waag, la Moravie actuelle et les environs de Cracovie.

On ne sait pas où était la capitale de Samo, ni quelle était Télendue de ses États. Il paraît qu'il occupait la

(1) Frédégaire, ch. LXXIV.

(2) /6M.,ch. LXXIV.

(3) Ibid., ch. LXXVII.

(4) Ibld., ch. LXVIII.

Carinthie, la Pannonie, la Styrie et peut-être la Bohême Il mourut en 662, après un règne de trente-cinq ans. De ses douze femmes, il avait eu vingt-deux fils et quinze filles. Il est permis de supposer que les nombreux princes slaves qui vont bientôt surgir dans la Carinthie, dans la Styrie, dans la Bohême, dans là Pannonie et dans le Norique sortaient de cette descendance. Louboucha était la petite fille du français Samo.

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