‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 50 sur 58 · CHARLEMAGNE APPARAIT · texte numérisé non relu

CHARLEMAGNE APPARAIT

La confédération dont Samo avait été le chef, fut dissoute à sa mort. Les princes slaves, qui se partagèrent son territoire, se battaient continuellement, contre les Avares, les Français ou les Bavarois. Ils étaient toujours plus ou moins tributaires des Avares ou des Français. Ce qui favorisait leur indépendance partielle et intermittente, c'est que les ducs, établis sur leurs frontières, se faisaient aider des Slaves dans leurs tentations pour s'affranchir eux-mêmes de leurs Suzerains.

Les choses auraient pu rester ainsi fort longtemps* depuis les Alpes Noriques jusqu'au fond de la Pannonie, lorsque Charlemagne intervint avec l'éclat de la foudre dans le monde slave et avare.

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Par leurs ententes avec tous ses ennemis et particulièrement avec les Saxons, les Avares avaient bien mérité la colère de Gharlemagne; mais la guerre qu'il dirigea contre eux eut, comme ses autres entreprises, un caractère essentiellement religieux. A la diète de Worms en 790, le roi, avec le conseil des grands, se disposa, dit la chronique, « à aller dans le royaume des Avares, à cause de l'intolérable malice qu'ils montrèrent contre le peuple des Gaules (du temps des - Huns d'Attila) et contre les églises de Dieu. » J'ai raconté ailleurs comment la guerre fut con- » duite par une double expédition dans la vallée du Danube et dans celle de la Drave; mais le souverain comptait encore plus sur l'assistance divine que sur les combinaisons du génie humain. Voici ce que, de son camp sur l'Ens, il écrivait à la reine Fastrade, qu'il avait laissée en Bavière : « Nous avons célébré les litanies pendant trois jours, à partir des nones de septembre, qui étaient le lundi, continuant le mardi et le mercredi, afin de prier la miséricorde de Dieu qu'elle nous accorde paix, santé, victoire et heureux voyage, assistance, conseil et protection dans nos angoisses. Nos évêques ont ordonné une abstinence générale de chair et de vin, excepté pour ceux qui ne pourraient la supporter pour cause d'infirmité, d'âge avancé ou de trop grande jeunesse. Chaque prêtre a dit une messe particulière, à moins d'empêchement de santé. Les clercs, sachant la psalmodie, avaient à chanter cinquante psaumes chacun, et, pendant la

procession des litanies, ils devaient marcher sans chaussure. Telle fut la règle dressée par nosévêques, ratifiée par nous et exécutée avec l'assistance de Dieu. Délibère avec nos fidèles comment vous célébrerez aussi ces litanies. Tu feras, quant au jeûne, ce que ta faiblesse te permettra (1). »

L'entreprise fut accomplie en deux campagnes. Dans la première, l'enceinte fortifiée de Sirmium, au confluent du Danube et de la Save, fut prise par l'armée du roi d'Italie. Dans la seconde, le même fils de Charlemagne, Pépin, s'empara du Ring royal, situé sur les bords de la Theiss, et lieu de dépôt du trésor de la * mtion. a En vain, raconte M. Thierry, le khakan des Avares, frappé de crainte, était venu près du jeune roi pour le fléchir et obtenir rémission : Pépin ne s'arrêta point jusqu'à ce qtùl eût mis le pied dans ce sanctuaire de la nationalité avare, et que l'étendard du protecteur de l'Église flottât sur l'ancienne demeure du fléau de Dieu. »

Pépin apporta à Aix-la-Chapelle le trésor du Ring, cet Achéron où s'étaient englouties toutes les richesses enlevées des églises et des palais de l'Orient et de l'Occident. Charlemagne ne garda rien pour lui de toutes ces richesses : une grosse part fut réservée pour les églises. Angilbert alla exprès à Rome pour déposer un trésor sur le tombeau des apôtres. Plusieurs rois

(1) Cité par Amédée Thierry : Histoire d'Attila et de ses successeurs, tome II, page 1G7.

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de l'Europe reçurent de magnifiques présents. Le reste fut distribué aux sujets et vassaux du roi. C'est ainsi qua se manifesta avec éclat la générosité du grand prince, dont la poésie c,hevaleresque a chanté souvent le désintéressement et la magnificence, comme dans ces vers d'Adenès :

Ne retint Charles vaillant ij œs pelés :

Tout fu à céans baillez et délivrez Qui en avaient les meschiez endurés Et les cors d'aus souvent aventurés Contre la gent dont Dieu ert adossés (1).

Charles ne retint pas la valeur de deux œufs pelés :

Tout fut donné et livré à ceux

Qui avaient enduré la peine

Et qui avaient souvent aventuré leurs corps

Contre la race ennemie de Dieu.

A la suite de cette glorieuse campagne, les deux Pannonies furent incorporées à la France, ainsi que la rive gauche du Danube jusqu'au Waag. La domination directe ou indirecte de la France s'étendit aussi à l'est jusqu'à la mer Adriatique, et au sud jusqu'à la Theiss, comprenant ainsi tout le pays occupé par les Slovènes. 11 n'y avait pas du reste, à cette époque, de délimitation bien fixe avec des bornes frontières et des procès-verbaux en double exemplaire sur papier timbré.

(I) Les Enfances Ogier.

Quelques années plus tard, le Pape plaçait la couronne impériale sur la tête du prince qui venait de reconquérir la moitié de l'Europe au christianisme.

Gharlemagne ne pouvait oublier les intérêts religieux des provinces annexées : car, à cette époque, on "ne regardait pas une conquête comme terminée lorsqu'on avait rançonné les vaincus, reçu le serment des princes devenus tributaires, ou envoyé des préfets aux sujets nouveaux : il fallait organiser la hiérarchie.

Il nous faut ici, en remontant le cours du temps, dire un mot de raffermissement du christianisme parmi les Slaves ou Vénèdes occidentaux. En 649, un prêtre du diocèse de Poitiers, nommé Emmeramme, partit pour le bas Danube. Les Bavarois ne se souciaient pas beaucoup que les Slaves et les Avares fussent convertis à la religion de la France par un missionnaire français. En 652, ils assassinèrent le prêtre Emmeramme., Vers la fin du même siècle, TAustrasien Rupert, évêque de Worms, descendit jusqu'au confluent de la Save. A son retour, il releva à Lauriacum sur TEns le siège épiscopal fondé par saint Andronie, disciple de saint Paul. Les Avares ayant détruit Lauriacum en 736, le titulaire en fut transféré à Passau, dont Tévêché put dès lors être considéré comme la continuation de celui de Lauriacum.

Saint Rupert restaura aussi la ville de Juvava, aujourd'hui Salzbourg, d'où ses successeurs travaillèrent h Tévangélisation des Slaves, et spécialement saint

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Virgile, qui fut surnommé l'apôtre de la Carinthie.

Lorsque le fils de Ctiarlemagne, Pépin, revenait de son expédition contre les Avares, il trouva à Salzbourg le successeur de saint Virgile, Arnt, et, en réservant l'approbation ultérieure de son père, il le désigna pour exercer la juridiction sur les Slaves et sur ce qu'il restait des Avares dans ces contrées. Au mois d'octobre 803, Charlemague vint lui-même à Salzbourg. Là, en présence d'un grand nombre de fidèles, il consacra et renouvela pour l'avenir la concession de son fils Pépin. En 810, l'empereur fixa la Drave comme limite au sud entre l'archevêché de Salzbourg et le patriarcat d'Aquilée.

Voilà donc Salzbourg seul investi de la juridiction sur les Slaves et les Avares. Arnt ordonnait des prêtres qu'il envoyait aux ducs et aux comtes dans la Garin • Ihie et dans la Pannonie inférieure. Il fut aidé efficacement par un comte Ingo, au sujet auquel l'Anonyme de Salzbourg raconte l'anecdote suivante : « Ingo fit asseoir à sa table des esclaves chrétiens. Quant à leurs maîtres, qui étaient idolâtres, il les fit asseoir dehors comme des chiens, en faisant disposer devant eux du pain, des viandes et du vin dans des pots brunâtres, afin qu'ils prissent ainsi leur nourriture. Au contraire, il ordonna qu'on servît les esclaves dans des coupes d'or. Du dehors, les maîtres lui demandèrent : « Pourquoi nous traites-tu ainsi ? » Ingo leur répondit : a Vos corps n'ayant pas été ablués dans la fontaine

sacrée, vous n'êtes pas dignes de communiquer avec ceux qui sont régénérés; mais vous devez prendre votre nourriture comme des chiens, » Édifiés par ce fait sur la sainteté de notre foi, ils s'empressèrent de se faire baptiser. »

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