LE PAYS ET LES HABITANTS
La province de Herzégovine est habitée par une population homogène au point de vue de la race. Cette population est slave, du groupe qu'on appelle aujourd'hui Serbo-Croate. A ce groupe appartiennent également les habitants des contrées limitrophes, c'est-àdire les Dalmates, les Bosniaques et les Monténégrins. La langue de toutes ces populations est la même, sauf quelques particularités difficilement perceptibles.
Sous le rapport religieux, les Herzégoviniens, comme leurs voisins les Bosniaques, sont partagés en trois communions : la catholique, l'orthodoxe grecque et la musulmane. Sur les 220,000 habitants que contient la Herzégovine, on compte environ 100,000 orthodoxes, 70,000 musulmans et 50,000 catholiques; mais ces évaluations ne sont rien qu'approximatives. Les catholiques hézergoviniens relèvent d'un vicaire
apostolique résidant à Mostar. Leur clergé est indigène et de Tordre de saint François. Il en est de même en Bosnie.
D'où vient le mot Herzégovine, lequel n'est ni slave ni turc? 11 vient de l'allemand Herzog, qui veut dire duc. En 1440 l'empereur Frédéric reconnut le titre ducal à Etienne, qui régnait alors dans ce pays, que les historiens slaves appellent lé duché de Saint-Sava, en souvenir d'un saint, frère d'un roi de 'Serbie. En 1481, le roi de Hongrie exerçait sur la Herzégovine une sorte de suzeraineté que les historiens magyars rappellent quelquefois, comme si elle pouvait un jour servir de base à des réclamations éventuelles. Ce pays est, il est vrai, séparé de la Hongrie parla Bosnie et- TEsclavonie ; mais la Bosnie pourrait être considérée h certains titres comme ayant fait partie de la monarchie de saint Etienne, à laquelle l'Esclavonie est encore rattachée aujourd'hui avec la Croatie.-
En 1483, les Turcs s'emparèrent delà Herzégovine Il se. passa alors dans cette contrée, comme dans les contrées voisines de Bosnie et d'Albanie, un fait remarquable et qui est encore le nœud de la situation actuelle.
L'aristocratie se convertit à l'islamisme, c'est-à-dire à la religion du vainqueur, pour conserver ses privi léges. Les nobles chrétiens restèrent les seigneurs féodaux du pays, sous la condition du service militaire* Les spahis de la Herzégovine et surtout de la Bosnie fournirent, jusqu'au commencement du
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xrx c siècle, cette brillante cavalerie féodale, qui a -été Tune des forces vives de l'islamisme en Europe.
La masse du peuple resta fidèle à la religion chrétienne. Elle eut donc au-dessus d'elle une féodalité appartenant, il est vrai, à la même race et parlant la i-iême langue, mais professant une autre religion, dette circonstance ne contribua pas peu à rendre fort l liste la situation du paysan chrétien. L'orgueil musulman avait rompu le lien qui rapprochait les seigneurs de leurs vassaux.
Les seigneurs, devenus beys, avaient conservé ours noms de famille, leurs armoiries et tontes les. habitudes féodales de VOccident. Ce n'étaient pas des musulmans fervents : ils avaient encore la dévotion à saint Nicolas.- Leur co-religionnaire de race osmanli leur inspirait, et il leur inspire encore une horreur particulière. Les beys ignorent généralement lalangue turque et considèrent TOsmanli comme un intrus. Les conquérants ne s'étaient pas, du reste, installés dans le pays de leurs personnes. En Bosnie, le gouverneur envoyé par le sultan n'avait le. droit de résider à Serajevo que trois jours par an.
Un tel état social n'était guère compatible avec t la nouvelle organisation administrative et les exigences du service militaire moderne. Les beys de la Bostaie et de 'la Herzégovine étaient, en effet/ les ennemis naturels de la centralisation constantinopolitaine. Dépuis le règne de Selim, la Bosnie et la Herzégovine furent dans l'état d'une insurrection au moins
latente et mêlée de quelques explosions violentes. La Porte n'y exerça qu'une autorité nominale jusque vers 1850.
A cette époque, il y eut un dernier soulèvement provincial des beys bosniaques et herzégoviniens contre la centralisation de Gonstantinople. L'insurrection fut facilement réprimée par Omer-Pacha. Le principal personnage de la Herzégovine était alors un certain Ali Rizvanbégovitch, homme de bonne famille, qui avait son nid féodal à Stolatz, là précisément où l'insurrection a éclaté en 1875. Ali n'essaya pas de résister aux forces supérieures des Turcs. Il se rendit au camp d'Omèr-Pacha* qui le fît arrêter et garder à vue. Or, il arriva une nuit que, pendant le sommeil du bey, le soldat qui le gardait vint par hasard à s'endormir et à laisser tomber son fusil. Le ooup partit, et la balle arriva par hasard juste dans l'oreille du malheureux Ali.
A partir de cette époque, l'autorité de la Porte fut installée et fonctionna tant bien que mal, suivant le système de centralisation dont le béotisme occidental attend encore la régénération de l'Orient.
Les chrétiens, fort maltraités par leurs beys, avaient aidé les Turcs à renverser le système féodal; mais ils avaient changé de maître sans y rien gagner. Ils furent d'abord désarmés par les nouveaux venus. C'était les livrer sans défense aux anciens beys. Il y a aussi une question territoriale extrêmement compliquée et qui a longtemps troublé le pays. En ces-
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sant d'être des chefs féodaux, les beys musulmans étaient passés à l'état de simples propriétaires du sol cultivé par les paysans. De là une série inextricable de prétentions, et bientôt de conflits dans lesquels les chrétiens se plaignent toujours d'être victimes par les fonctionnaires de la Porte. ♦
Par la désorganisation du système féodal, les anciens beys avaient échappé en fait à toute obligation du service militaire, car le gouvernement n'osait pas y introduire le recrutement, et, comme musulmans les beys ne payaient pas l'impôt destiné à compenser le service personnel, tandis que les chrétiens y étaient, assujettis. Voilà un avantage important à ajouteràcelui qui résultait de ]a substitution d'un droit de propriété privée aune possession féodale grevée de lourdes obligations. On voit par là combien les beys, propriétaires de la plus grande partie du sol, pouvaient opprimer les malheureux rayas chrétiens.
Ces derniers ont, cependant, encore plus à souffrir de la rapacité des fonctionnaires turcs envoyés dans leur pays depuis la reconquête de 1851. Le seigneur herzégovinien ou bosniaque traite, il est vrai, très-durement le colon chrétien;. mais, comme l'un et l'autre sont destinés à vivre à perpétuité côte à côte, le seigneur a intérêt à ménager sa vache à lait, tandis que le fonctionnaire de passage n'est retenu par aucune considération de ce genre. Pas de limite ni de frein à une rapacité que son incapacité seule peut égaler.
Voilà un fait bien remarquable et bien constant que cette impuissance des Turcs à administrer directement certaines provinces chrétiennes ! Ce n'est pas qu'ils y mettent de la mauvaise volonté : non, la Porte est plus intéressée que personne à maintenir Tordre et à introduire la prospérité dans des provinces qui pourraient lui rapporter beaucoup d'argent, si elles n'étaient pas continuellement troublées. C'est une impuissance organique et irrémédiable. L'Osmanli pourra être un dominateur tolérable; il ne deviendra jamais .un administrateur supportable. Les combinaisons compliquées des systèmes*européens sont incompatibles avec sa nature. Comptez aussi que, dans les provinces où les musulmans sont puissants et nombreux, comme en Herzégovine et en Bosnie, le fonctionnaire turc n'aura jamais assez d'autorité pour faire appliquer, entre les différentes religions, l'égalité que les Hatti-Humayoun ou Chérif ont proclamée.
Enfin les chrétiens de la Herzégovine ont été aussi soumis à une autre calamité encore plus irritante. Des troupes irrégulières, connues sous le nom de bachi-bGuzouks, étaient échelonnées le long de la frontière du Monténégro pour. empêcher les razzias. La population chrétienne n'avait pas à souffrir de ces razzias, dirigées contre les musulmans du pays ou contre les fonctionnaires turcs. Au contraire, les Monténégrins protégeaient le plus souvent leurs coreligionnaires contre l'oppression. En revanche, les bachi-bouzouks, qui n'arrêtaient guère les razzias
des Monténégriens, commettaient journellement sur la population chrétienne tontes sortes d'excès contre la propriété, contre la vie et contre l'honneur.