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LA SOURCE DE LA SAVE

La route de Villach à Laybach est certainement l'une des plus curieuses et des plus intéressantes de toute l'Autriche. Le mont Dobratch est couronné d'une chapelle; mais voici le majestueux Mangart, avec ses pics dolomites et ses sommets couverts de neige. Nous avons passé de la vallée de la Drave dans celle de la Save naissante.

A deux heures du chemin de fer est la source de cette rivière. La Save jaillit d'un rocher à une hauteur de quatre cents pieds.

Aux flancs escarpés du géant dolomite, sa mère, la neige intacte du Mangart, a voilé discrètement sa naissance et son berceau. On ne la voit pas, comme tant d'autres, venir au monde faible et imperceptible, puis grandir, exposée au vent et à la poussière : elle jaillit toute forte et toute belle du sein puissant de sa mère.

Non licuit populis parvam te, Sava, videre,

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Les yeux sont ravis de l'éblouissante apparition ; mais bientôt, comme surprise elle-même par le grand jour, saisie par le froid de la brise et comme honteuse d'avoir fait un si grand saut pour son premier pas, la jeune rivière, une fille timide, court se cacher; elle a disparu sous la terre. Elle reviendra, mais voici qu'elle s'esi déjà réfugiée dans un lac qui la dérobe encore quelque temps aux regards. Elle en sort avec de doux bruissements pareils aux petits cris d un oiseau qui s'envole. Elle court en baignant le pied des collines boisées, où rien ne bouge, et où l'automne avait déjà mêlé au vert sombre les nuances éclatantes du jaune et du rouge. C'était un spectacle enchanteur gous les rayons obliques du soleil, si doux au déclin de l'automne.

Le chemin de fer traverse la Save à peu de distance de sa source. La rivière coule, encore gentiment sur un grand lit de pierres. Elle est née là où commence^ la population slovène : elle continue à baigner des rives toujours slaves. Jusqu'à Semlin, où elle se perd dans le Danube, elle n'entendra pas ses enfants dire un seul mot en allemand ou en madgiar, tandis que sa voisine, la Drave, naît en pays allemand et s'égare au milieu des Hongrois.

Après le Mangart, c'est le mont Tergtau qui domine le paysage. Sur une hauteur est Krainburg, l'ancienne capitale de la Garniole (Krain). Avec le progrès de la sécurité, la capitale est descendue dans des parages plus accessibles aux opérations commerciales. A partir de Krainburg, la vallée s'élargit au milieu de petites

collines presque toutes couvertes d'églises blanches. Nous arrivons bientôt à la capitale actuelle de la Carniole, Liubliana, autrement dit Laybach, où il a été tenu un congrès européen à Y Hôtel de l'Eléphant.

Une foule immense et endimanchée descend des quatre classes de wagons, car en Autriche, où le voyageur n'est pas riche, il y a des quatrièmes : on s'y tient debout ou accroupi contre les parois.

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A LIUBLIANA.

Liubliana doit son nom à une petite rivière, humble tributaire de la belle Save; mais comment ne pas penser au mot liubi, qui signifie cher, aimable? Cette étymologie est justifiée par une position charmante, pa* le caractère aimable et cordial des habitants. La ville n'a pas beaucoup de caractère, mais on sent, comme à Tseliovetz, que ce n'est pas une ville improvisée : il n'y en a pas de telles en Amérique. Les rues sont propres, et tout porte l'empreinte du soin.

Liubliana s'est groupée autour d'un monticule couronné par un château (grad), dont la fondation se perd dans la nuit des temps. Ce pays frontière (c'est le sens du mot kraina, d'où vient Ukraine) a été, depuis les. temps immémoriaux, la grande route de migration des

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peuples barbares : Cimbres, Huns, Avares, Madgiars. Beaucoup des châteaux dont on y trouve les restes (transformés naturellement en^casernes ou en prisons) ont dû être édifiés primitivement par les Romains. A quoi bon remonter si haut? Depuis le xvi e siècle jusqu'à la fin du xvn e , et même au commencement du xvm e , la Slovénie a été exposée aux invasions des Turcs. La sécurité ne se rencontrait que dans ces vastes châteaux ou dans les couvents fortifiés. Pendant l'invasion, la population s'y réfugiait avec tout ce qu'elle possédait, y compris les bestiaux, dès que les feux allumés sur des hauteurs annonçaient l'ennemi. Les villes, bâties en bois, étaient constamment brûlées ; mais on les rebâtissait bien vite, en attendant le prochain incendie. Voilà qui explique le groupement de ces villes relativement modernes autour d'un château immémorial.

Liubliana a 30,000 habitants, parmi lesquels on compte seulement 4,000 Allemands. Le conseil municipal est néanmoins composé d'Allemands ou de Niemskutar, c'est-à-dire de Slovènes germanisés. Les indigènes, ne pouvant passer à travers les mailles d'une législation combinée ad hoc, se sont jusqu'à présent abstenus de voter. On me ditcep'endant qu'ils • vont de nouveau engager la lutte. La plupart des enseignes sont en langue slovène.

Je me suis trouvé à Liubliana un dimanche. Une foule immense, pieuse et recueillie, se pressait dans les églises : les hommes y étaient très-nombreux. Le»

femmes (celles qui ne sont pas déguisées à l'allemande) portent toutes un fichu sur la tête, ce qui est beaucoup plus gracieux que les échafaudages fleuris et enrubannés de nos modistes. Le mouchoir des personnes âgées est blanc et orné de quelques broderies. Les jeunes, hélas! commencent à adopter les dessins banals et les couleurs fausses de messieurs les imprimeurs sur étoffes.

Les femmes sont gracieuses et souvent belles. Je suis réellement fort embarrassé pour exprimer une opinion sur l'état moral de Liubliana. Un homme très-sérieux, qui n'est ni Madgiar ni Allemand, me disait l'année dernière qu'il n'y a pas une ville plus corrompue dans toute l'Autriche et dans toute la Hongrie, ce qui est beaucoup dire.

D'un autre côté, un voyageur polonais auquel j'ai déjà emprunté quelques remarques, affirme que la modestie relève les grâces des femmes Slovènes, ce gui est vrai, au moins en apparence; mais il ajoute que nulle part il n'y a moins de scandales. Les Slovènes se marient jeunes et vivent d'une manière exemplaire. « Quelle différence, s'écrie-t-il, avec les villes allemandes, italiennes et hongroises! » Il attribue la moralité de Liubliana à la rareté des touristes, qu'il appelle les « commis-voyageurs de la corruption ».

Avec l'entrain d'un homme qui n'a rien à faire et la liberté d'un voyageur qui n'est connu de personne $ jô suivis, en continnant mes observations, la foule endimanchée dans une belle promenade, au milieu des

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arbres touffus et des prairies verdoyantes. Horreur ! voici une Bau-Geselschaft (Société de bâtisse) qui a installé sa détestable industrie et une grande affiche en allemand à l'entrée d'une prairie. Puisse-t-elle crever comme ses sœurs de Vienne, avant d'avoir abattu ces arbres séculaires et sali le vert gazon qui pousse sous leur ombrage !

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