‹ Voyage sentimental dans les pays slavesChapitre 7 sur 58 · INSURRECTIONS CHRETIENNES · texte numérisé non relu

INSURRECTIONS CHRETIENNES

Les chrétiens de la Herzégovine se soulevèrent pour la première fois en 1857. On a eu grand tort, à ce moment et plus tard, de chercher dans des excitations étrangères les causes du mouvement. Ces causes sont l'exploitation des cultivateurs par les beys, la rapacité des fonctionnaires turcs ef les excès commis par les tioupes irrégulières. Il n'y avait pas alors de perspective d'affranchissement, ou môme de demi-affranchissement, ou d'une annexion à un État chrétien. C'est ce qui résulte de la pétition des chrétiens en 1858, un document très-éloquent daps sa forme naïve et touchante.

Pétition de 1858

Nous, malheureux habitants^ de Drobniak, de Piva et de Scharanzi, nous vous mandons que l'honorable Kiani-Pacha nous a écrit de nous rendre chez lui. Nous y serions allés certainement, mais nous ne l'osons pas, parce que nous craignons que les Po-Turtsi (c'est-à-dire les indigènes

devenus musuhnans) ne nous massacrent lorsque nous serons en route, et aussi que le Pacha ne nous emprisonne.

Si les malheureux chrétiens se sont mis en armes, c'est par l'effet des oppressions et des exactions de ces Turcs maudits et malfaisants qui nous ont ravi et qui ont mangé tout ce que nous avions, qui ont profané nos églises, qui insultent notre religion, et principalement qui prennent de force nos femmes et nos sœurs : nous faisons baptiser et élever les enfants que nos femmes et nos sœurs mettent ainsi au monde. C'est l'exacte vérité. C'est ce que les Turcs font en général aux chrétiens, mais particulièrement à nous, gens de Drobniak el de Piva, parce que nous avions dans nos villages des bandes de Turcs.

Depuis le jour où le général Orner-Pacha est venu en Herzégovine et en Bosnie, nous n'avons pas pris les armes contre notre souverain le sultan, nous misérables rayas. Nous l'attestons devant Dieu : nous nous élevons contre les gens qui sont les ennemis du sultan autant que les nôtres, contre de véritables malfaiteurs qui agissent contre les ordres du sultan. Nous appartenons à Dieu et nous sommes les sujets du sultan. Qu'on expulse ces malfaiteurs de notre pays!

On nous dit que le sultan envoie une armée contre nous : nous n'avons rien fait contre lui ; nous ne nous plaignons pas de lui. Malheureusement il écoute les malfaiteurs, et il les protège contre nous en envoyant des soldats. A quoi bon? Qu'on expulse les malfaiteurs de nos villages! Nous attestons devant Dieu que, si le sultan ne retire pas ces malfaiteurs, nous sommes-prêts à mourir jusqu'au dernier et à détruire tout ce que nous avons. C'est en Dieu que nous avons confiance et en notre sultan, et aussi ,dans les puissances chrétienues, qui n'abandonneront pas les misé-

rables chrétiens au fer des Turcs malfaisants. Accordeznous secours et protection!

Nous n'osons pas aller chez le pacha, si vous ne nous conseillez pas d'y aller. On assure bien qne Kiani-Pacha est le fidèle serviteur du sultan, et qu'il est juste comme un père ; mais nous craignons, car nous savons que, lorsque les malheureux chrétiens se soumettent, les Turcs coupent la tête à la moitié d'entre eux et gardent les autres en prison pour qu'ils se rachètent par une forte rançon. Pour l'amour de Dieu et du nom chrétien/ venez à notre secours! Vous en avez le pouvoir et nous espérons que vous en aurez la volonté. Vous ne pourriez pas nous regarder si nous .avions pris les armes contre le sultan, ni nous protéger; mais nous nous sommes battus contre les malfaiteurs et les voleurs, qui nous détestent parce que nous avons confiance en Dieu, dans le sultan et dans les puissances chrétiennes, qui ont des raisons suffisantes pour nous secourir.

La pétition avait été remise aux consuls des puissances étrangères.

La Porte envoya des troupes contre cette insurrection. En même temps, l'autorité locale appelait toute la population musulmane à s'armer en bachi-bouzouks : c'était jeter de l'huile sur le feu.

Les feuilles autrichiennes et turques accusaient le Monténégro de fomenter l'insurrection. Des partis isolés de Monténégrins se mêlaient bien de temps en temps aux insurgés; mais le prince Daniel n'intervint directement qu'après que les Turcs eussent rompu la

trêve en Albanie- Il envoya alors son beau-frère, qui attaqua les troupes ottomanes à Zubci et les poursuivit vivement jusqu'à Trebigné. L'intervention était formelle, la guerre déclarée.

Le gouvernement français, qui suivait alors, quoi qu'on en ait dit, une très-bonne politique en Orient, désapprouvait l'agression contrôle Monténégro. Afin d'appuyer les négociations, il envoya deux vaisseaux de guerre à Gravosa, près Ragusa. Une frégate russe vint les y joindre. Pendant ce temps-là les Monténégrins avaient,le 13 mai 1858, culbuté complètement à Grahovo l'armée commandée par Hussein-Pacha. Ce fut un vrai désastre pour les Turcs,

Un chant populaire rappelle la présence des vaisseaux de guerre à Gravosa, dans une lettre du prince de Monténégro à son frère :

Salut à toi, voïvode Mirko

Et à chaque guerrier !

Ramène l'armée, viens au Monténégro;

Car il n'y a plus de guerre.

A nous un bon secours vient

De la Russie et de la terre française :

Ce sont justement quatre grands vaisseaux.

Chacun porte plus de cent canons ;

Sur les vaisseaux sont des guerriers forts.

De la Russie le puissant capitaine

A nom Théodore Jouschkovitch;

Et celui de la France a nom De la Gravière.

Ils sont arrêtés sous la ville, de Raguse.

Jls ne nous permettent pas de combattre davantage, Ni de poursuivre l'armée du sultan.

Le Monténégro était dégagé , mais le mouvement en Herzégovine continuait.

Les chrétiens avaient demandé aux consuls de France et d'Angleterre de leur servir d'intermédiaires. Sans cette intervention, les Herzégoviniens ne se seraient jamais résignés à traiter avec lesTurcs. Kèmal- Effendi, commissaire extraordinaire de la Porte, fut autorisé à accepter la médiation anglo-française. Les deux consuls, M. Hecquardet M. Churchill, eurent une entrevue avec les délégués des insurgés dans un petit fort qui couronne une montagne conique, d'où- lui vient son nom' de Klobuk, qui veut dire un chapeau. Les délégués firent beaucoup de difficultés, parce que les Turcs les avaient si souvent trompés! Les chrétiens voulaient d'ailleurs profiter de la victoire que les Monténégrins avaient remportée à Grahovo et de la présence des vaisseaux français et russes sur la côte de Dalmatie. On les décida cependant à accepter une entrevue avec le commissaire ottoman.

Le 2J 14 juillet, Kémal s'était rendu, avec les deux consuls, à l'endroit convenu, où ils- se trouvèrent les premiers. Quand on vit arriver les délégués, les consuls se portèrent à leur rencontre et les ramenèrent au village pour les* présenter à Kémal. Les délégués déclarèrent que les chrétiens faisaient leur soumission au sultan, et ils allèrent à Trébigné avec le commis-

saire ottoman, pour convenir des arrangements à prendre en vue delà pacification dans la Herzégovine. M. Hecquard et M. Churchill avaient montré jusqu'alors une fermeté et une prévoyance qui leur firent défaut au moment suprême. Afin de laisser aux concessions promises par la Porte les couleurs de la spontanéité, ces messieurs n'accompagnèrent pas les délégués chrétiens à Trébigné. Cette délicatesse tout à fait déplacée perdit tout. Les Turcs, livrés à euxmêmes, ne firent aucune concession sérieuse, du moins en pratique. L'intervention de la France et de l'Angleterre avait été déjouée une première fois.

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