SUITE. — OMER-PACHA EN HERZEGOVINE
Non-seulement l'intervention de 1858 n'apporta aucune amélioration au sort des chrétiens, mais elle n'amena même pas la pacification du pays. Dès la fin de 1860, tout était encore en feu.
Une femme chrétienne ayant tué un chien qui cherchait à la mordre, le maître du chien assomma la femme. Une réunion eut lieu à la suite de ce fait ; on s'y battit. A tout cela les Monténégrins étaient mêlés ; il y eut alors des razzias et des engagements du côté de Niktchîtch et de Korionitch.
En 1861, la Porte concentra de nouveau des forces
considérables pour agir contre la Herzégovine, et contre le Monténégro. Elle avait été obligée de subir le concours d'une commission européenne; mais, pour s'en tirer à bon marché, elle comptait sur la roueriç d'Omer-Pacha, qui avait déjà soumis plusieurs provinces, et notamment la Herzégovine en 1851, plutôt par la ruse que par les armes.
On commença par négocier.
Les demandes des chrétiens insurgés de la Herzégovine n'avaient rien d'excessif; elles respectaient la souveraineté du sultan. Gomme les mêmes situations se sont déjà présentées depuis et pourraient se représenter encore, je vais transcrire ici textuellement les demandes des chrétiens :
« Nous prions qu'on veuille nous donner des employés turcs bienveillants et affables, et un hodja-bachi (espèce de procureur) qui sauvegarderait nos intérêts auprès des autorités locales. Nous prions de même qu'on respecte notre religion chrétienne, qu'il nous soit permis de bâtir des églises avec l'autorisation de nous servir de cloches ; qu'il nous soit concédé un évêque national et l'établissement d'écoles. Nous prions que dorénavant les gendarmes turcs ne soient plus logés dans nos maisons, que nous ne soyons plus obligés de payer aux propriétaires turcs que le quart de la récolte, que ce quart ne soit plus prélevé par leurs agas ou leurs agents en personne dans les villages, mais ' que nous soyons autorisés à le leur remettre nous-mêmes; que tous les impôts pour chaque maison soient arrêtés à
ne somme fixe ; que ces impôts soient prélevés par notre
ho'lja-htichi et remis par lui à l'autorité locale; que les garde-frontières soient choisis parmi les chrétiens des villages respectifs, et que leur solde soit déduite des impôts; qu'on nous accorde la remise de l'arriéré des impôts. >»
Omer-Pacha répondit par une proclamation, qui est du 1 er mai 1861 :
« Je vous apporte de la part de Sa Mqjesté impériale le Sultan, et je proclame en son nom, un pardon plein et entier avec la remise de vos impôts arriérés. Je vous promets également : 1° de confirmer le choix que chaque village est autorisé à faire d'un ou de deux maires, suivant l'importance du village; 2° de nommer pour chaque district deux hodja-baclns, pris parmi les indigènes jouissant de la confiance de leurs concitoyens; 3° la liberté absolue des cultes, avec la faculté de bâtir des églises, comme tous les sujets chrétiens de Sa Majesté impériale, et de vous servir de cloches; 4° de né plus permettre* aux gendarmes de loger dans vos maisons, mais de les faire descendre dans des endroits' désignés dans chaque village pour les recevoir; 5° de mettre immédiatement en vigueur les arrangements qui ont été arrêtés de concert avec la députation des propriétaires et des fermiers de Bosnie ; 6° de vous permettre que îa quote-part des impôts de chaque maison soit prélevée et remise à l'autorité par vos maires et hodja-bachis ; 7° de recommander au patriarcat de vous envoyer désormais des évoques de vôtre nation et parlant votre langue; 8° do vous faciliter l'acquisition des propriétés foncières. »
Cette réponse d'Omer-Pacha avait été communiquée par la Porte aux ambassades étrangères qui y avaient
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donné leur assentiment; mais elle ne satisfit pas les intéressés. Ceux-ci présentèrent leurs observations aux commissaires européens en juillet 1861. 1° Ils remerciaient des autorisations qui leur était accordées pour construire des églises.- 2° Ils demandaient que les Turcs fissent reconstruire à leurs frais neuf églises qu'ils avaient détruites autour de Niktchitch, ainsi que le monastère de Kossierovo, saccagé depuis l'ouverture des négociations; les Turcs avaient profané publiquement les vases sacrés et vendu les ornements ecclésiastiques dans le bazar de Trébigné. 3° Ils se refusaient à ce que les gendarmes turcs fussent autorisés. à Mtir des maisons dans les villages, où leur présence amènerait nécessairement des conflits. 4° Les chrétiens déclaraient ne pouvoir accepter les arrangements proposés pour les redevances territoriales. 5° Ils acceptaient avec reconnaissance les promesses faites relativement à la perception des impôts. G Ils voulaient élire eux-mêmes leur métropolitain, auquel la commission européenne donnerait la confirmation. Pour comprendre cette dernière prétention, il faut savoir que les évêques orthodoxes-grecs de la Herzégovine, comme ceux de la Bosnie et des autres provinces turques, sont nommés par le patriarche de Constan tinople, qui y envoie ordinairement des Grecs ignorants de la langue serbe et soucieux avant tout de regagner ce que leur a coûté leur nomination. C'est du moins le reproche qu'on leur adresse là et ailleurs.
J'ai pourtant connu de ce côté, il y a longtemps, un vieil évêque grec qui était bien aimable et qui avait appris assez de serbe pour me faire une réponse qui est restée gravée dans ma mémoire. Encouragé par son accueil jovial, je m'étais enhardi à lui faire remarquer que j'avais rencontré dans sa maison un essaim déjeunes femmes, « Ah! mon fils, reprit-il avec une bonhomie qui aurait banni toute mauvaise pensée, si j'en avais eu, Potrebito zlo. C'est le mal nécessaire. »
Les catholiques de la Herzégovine et de la Bosnie ne sont pas dans le même cas : Rome leur envoie des vicaires apostoliques franciscains et de race serbe. Il n'y en a encore eu qu'un seul qui ne fût pas originaire r du pays; mais il était de même race.
Entre les prétentions des chrétiens et les arrangements agréés à Constantinople il n'y avait pas un abîme; on aurait pu arriver à une entente ; mais le rusé général Orner avait manœuvré de manière à ce que les commissaires européens n'eussent pas de rapports directs et journaliers avec les indigènes. Ceux-ci ne • le virent pas, ou ne le voulurent pas voir, car quelques-uns étaient mal disposés envers les chrétiens.
On obtint avec beaucoup de peine une entrevue qui eut lieu à Castelnuovo sur le territoire autrichien. Comme la confiance n'y était pas, on se livra à des récriminations. Les délégués chrétiens, qui avaient été tant de fois trompés et qui tout dernièrement encore, en 1858, n'avaient tiré aucun profit de la soumission
que des consuls leur avaient arrachée après les victoires des Monténégrins, ni de la présence des vaisseaux français et russes sur la côte, ne se gênèrent pas pour manifester hautement leurs appréhensions. Les commissaires européens entraient peu dans ces considérations; ils se piquèrent de n'être pas mieux reçus, et la conférence* fut rompue sans résultai.
Le nœud de la question était au Monténégro. Les Herzégoviens attendaient le résultat de l'expédition d'Omér-Paçha, résolus à en profiter mieux qu'en 1858, si Dieu donnait une seconde fois la victoire aux Monténégrins. De ce côté, la commission échoua encore devant des questions d'amour-propre dans sa tentative de conciliation : elle fat dissoute au mois d'octobre.
Tout en pourpârlant avec le prince du Monténégro, Omer-Pacba négociait secrètement avec Louka Voukalovitch, qui était le chef des insurgés. Il serait impossible de préciser ce qui a été convenu entre ces deux personnages, qui ne se sont pas rencontrés, mais on a su à quelles conditions Louka Voukalovitch offrait de se soumettre. Ces conditions sont au nombre de quatre : 1° Les districts de Trebigné, Niktchitch et Gazko, qui confinent au Monténégro, reconnaîtraient la suzeraineté du sultan et recevraient une organisa- , tiôn semblable à celle des Serbes ; 2 6 cette organisation séparée serait placée sous la garantie de l'Europe; 3° dansoes districts, il n'y aurait plus un fonctionnaire ni un soldat turc, pas plus dans les forteresses que
dans les places ouvertes; 4° Les contributions seraient perçues par les autorités indigènes, qui verseraient annuellement à la Turquie un tribut fixe.— On le voit, en comparant les demandes de 1861 à la pétition 3e 1858, les idées avaient marché. Il n'en pouvait être autrement après une si amère déception.
Entre temps Omer-Pacha négociait, aussi avec le prince du Monténégro sans avoir davantage l'idée d'arriver à un arrangeraient. Son but était de le brouiller avec Louka, en leur laissant entendre que chacun des deux voulait traiter séparément en sacrifiant le voisin. Il parvint à susciter pendant quelque temps, entre ces deux personnages, une hostilité déclarée; mais M. Petkovi(ch,consulrusse à Raguse, qui poussait assez ouvertementles chrétiens à la résistance, réussit à réconcilier les deux chefs slaves.
L'année 1862 fut fatale au Monténégro. L'armée d'Omer-Pacha réduisit le successeur de Daniel à subir des conditions très-dures, tout en conservant son indépendance.
Les insurgés chrétiens ne pouvaient espérer aucun appui après l'échec de la commission européenne et la défaite du Monténégro : ils se soumirent par l'intermédiaire d'un fonctionnaire autrichien, le préfet de , Raguse.
La Porte avait échappé une seconde fois aux consé- . quences d'une intervention européenne en faveur des chrétiens de la Herzégovine.