LA TABATIÈRE
Le lion vieillard de moine était à quatre pas d<> nous, lorsque je me rappelai ce qui s'était passé entre lui et moi ; il venait à nous d'un pas timide . dans la erainte sans doute de se rendre importun. Il approcha enfin d'un air assez dégagé; il tenait une tabatière de corne à la main, et il me la présenta toute ouverte avec beaucoup de bonhomie. «Vous goûterez de mon tabac, lui dis-je en tirant de ma poche une petite tabatière d'écaillé que
je mis dans sa main. — Il est excellent, dit le moine. — Eh bien, faites-moi donc la grâce de garder le tabac et la tabatière , et , lorsque vous en prendrez une prise , sou venez- vous quelquefois que c'est l'offrande de paix d'un homme qui vous a traité brusquement, mais qui n'en avait pas riment ion. »
Le pauvre moine devint rouge comme de l'écarlate. « Mon Dieu ! dit-il en serrant ses mains l'une contre l'autre , vous n'avez jamais été brusque à mon égard. — Oh ! pour cela , dit la dame, je crois qu'il en est incapable. » Je rougis à mon tour; et quelle en fut la cause? je le laisse à deviner aux hommes de cœur. « Pardonnez - moi , Madame , je l'ai traité très-rudement et sans aucune provocation de sa part. — Cela est impossible, dit-elle. — Mon Dieu, s'écria le moine avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire, la faute en fut à moi et à l'indiscrétion de mon zèle.» La dame soutint que cela ne pouvait pas être, et je m'unis à elle pour soutenir qu'en effet il «•lait impossible qu'un homme aussi honnête que lui pût offenser qui que ce lut.
J'ignorais, avant ce moment, qu'une dispute
|>ùt causer une irritation aussi douce et aussi agréable dans toutes les parties sensilivesde notre existence. Il y eut ici un moment de silence.
mais de ce silence plein de charme où chacun est à l'aise, attendant sans effort que la conversation
Cependant le moine frottait sa tabatière sur la manche de son froc. Dès qu'il eut rendu à la corne un peu de son lustre, il lit une profonde inclination, en me disant qu'il ne savait pas si c'était la faiblesse ou la bonté de nos cœurs qui nous avait engagés dans cette contestation : « Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous en prie, acceptez ma boîte en échange de la vôtre. » En même temps il me présentait sa boîte d'une main , et de l'autre il tenait la
reprenne son courant.
mienne; il bais;i la boite, les yeux humilies de larmes, la mil dans son sein el s'en alla sans mol dire.
Ah!.... je conserve sa boîte.... elle vient au secours «le ma religion, pour aider mon esprit à s'élever au-dessus des choses terrestres. Je la porte toujours sur moi; elle me l'ait souvenir de la douceur et de la modération de celui qui la possédait, et je tâche de le prendre pour modèle dans tous les embarras de ce inonde. Il en avait rencontré beaucoup. Son histoire, qu'on m'a racontée depuis, était un tissu de peines el de chagrins de tout genre; il les avait supportés jusqu'il l'âge de quarante-cinq ans; mais alors, voyant ses services méconnus, et en même temps trompé dans une tendre affection, qui était la dernière de sa vie , il avait dit adieu le même jour a son épée et à sa maîtresse, pour se retirer dans le sanctuaire, non |>as tant de son couvent, que de lui-même.
Pour achever toute celle histoire , je dois ajouter, et mon cœur se brise à ce souvenir, qu'à mon retour par Calais je demandai en touie hâte des nouvelles du père I^orenzo; j'appris qu'il élait mort depuis trois mois, et qu'il avait désiré être enterré dans un petit cimetière appartenant à
■Vii VOYAGE SENTIMENTAL
son couvent, et situé à deux lieues de la ville. 11 nie fut impossible de ne pas me rendre en pèlerinage à ce tombeau. Arrivé là, je lirai de ma poche la petite boîte de corne, je m'assis près de la tombe, et j'arrachai quelques ortiesqui n'avaient que faire de croître sur ce lieu sacré. Toute celle scène m'affecta à un tel point que je versai un torrent de larmes. Je suis aussi faible qu'une femme, et je prie le lecteur de ne pas sourire; je n'en veux qu'à sa pitié.
LA PORTE DE LA REMISE
Pendant tout ce temps, je n'avais pas quitté la main de la dame; il me parut qu'il était peu décent, après l'avoir tenue si longtemps, de la lâcher sans la presser contre mes lèvres, et je m'y hasardai. A cet instant, vous eussiez pu voir cette belle pâleur s'animer du plus brillant coloris.
Les deux voyageurs qui m'avaient parlé dans la cour vinrent à passer dans ce moment critique, et s'imaginèrent que nous étions pour le moins le mari cl la femme. Le voyageur curieux s appro-
cha , et nous demanda si nous parlions pour Paris le lendemain matin. Je lui dis que je nr pouvais répondre que pour moi-même. La dame ajouta qu'elle allait à Amiens. « Nous y dînâmes hier, me dit l'un des voyageurs. — Vous traverserez retie ville, me dit l'autre, en allant à Paris. » Je fus sur le point de lui faire mille remereiements de in'avoir appris qu'Amiens était sur la roule de Paris. Ceei dit, et tout en savourant une prise de labae dans la tabatière de mon pauvre moine, je les saluai d'un air tranquille, et leur souhaitai une
aurait-il que j'offrisse à c ette dame affligée la moitié (Je ma chaise? et de quel grand malheur seraisje donc menacé ?
— De quel malheur? s'écrièrent en foule toutes les passions basses qui se réveillèrent en moi... — Ne voyez-vous pas, s'écriait I'Avarice, que vous serez forcé de prendre un troisième cheval, et qu'il vous en coûtera vingt francs de plus? — Vous ne savez pas qui elle est, murmurait la Précaution.
— Ni les embarras que cette affaire peut vous causer, hurlait la Lâcheté à mon oreille.
— Vous pouvez compter, Yorick, ajoutait la Discrétion, que l'on dira que c'est votre maîtresse, et que Calais a été le lieu de votre rendezvous.
— Comment pourrez-vous désormais, s'écriait T Hypocrisie, montrer votre visage en public?....
— Ou faire votre chemin dans l'Église? disait la Pusillanimité. — Ou bien être jamais autre chose qu'un petit chanoine? ajoutait I'Orgueil. »
N*étais-je pas trop bon de répondre à toutes ces clameurs? Il ne s'agit que d'une pure et simple politesse. D'ailleurs, je n'obéis guère qu'à ma première impulsion, et surtout j'écoute fort peu
les raisonnements faits tout exprès |»our endurcir le cœur. Je me retournai précipitamment vers la dame....
Elle n'était déjà plus là. Elle était partie sans que je m'en fusse aperçu, pendant que celte cause se plaidait en moi-même, et elle avait déjà fait douze ou quinze pas dans la nie. Je courus après elle pour lui faire ma proposition du mieux qu'il me serait possible; elle marchait, la joue appuyée sur sa main, les yeux fixés sur la terre, et du pas lent el mesuré d une personne qui est tout entière à ses j>ensées. l'ne idée me frappa, quelle agitait tout bas la même affaire. Que le ciel lui soit en aide! Elle a* probablement , elle aussi , quelqu'un à consulter, tout comme moi; quelque Mlc-mère entichée de pruderie, quelque lanle hypocrite, quelque vieille femme peu intelligente des choses du cœur. Ainsi donc, ne me souciant pas d'interrompre ces plaidoiries |>our el contre, et croyant qu'il était plus loyal de formuler mon arrêt tout à l'aise que de le prononcer au pied levé, je me retournai doucement et je fis deux ou trois tours devant la porte de la remise, tandis que . de son côté, la dame réfléchissait en se promenant.
IUINS LA RUE.
La première fois que je l avais renconirée, j'avais arrêté dans mon imagination quelle était charmante; ensuite j'avais posé, comme un second axiome aussi incontestable que le premier, quelle était veuve et dans l'affliction. Je n'allai pas plus loin; je n'en demandai pas davantage. Je serais resté jusqu'à minuit avec l'inconnue, quelle eût été pour moi , veuve , malheureuse et charmante.
Kilo s'était à peine éloignée de moi de vingt pas.
que j'éprouvai au -tond de l'âme je ne sais quel besoin d'en savoir davantage. L'idée d'une longue séparation vint me saisir et m 'alarmer; il pouvait se faire que je ne la revisse plus jamais. Le cœur se rattache à te qu'il peut, mais encore faut-il bien qu'il se puisse rattacher à quelque chose ; je voulais au moins emporter avec moi quelques souvenirs qui pussent me servir à la trouver; en un mot, je voulais savoir son nom , celui de sa famille , son état.... Je savais déjà où elle allait, je voulais encore savoir d'où elle venait. Mais comment faire pour en tant apprendre ? Cent petites délicatesses s'y opposaient. Je formai vingt plans différents : je ne pouvais pas lui faire de questions directes ; la chose, du moins, me paraissait impossible.
Un petit officier français de fort bon air, qui venait à nous en sautillant au refrain d'une ariette qu'il fredonnait, me prouva tout d'un coup que cet interrogatoire, dont l'idée seule m'épouvantait, e ; tail la chose du monde la plus simple. Notre officier se trouva entre la dame et moi au moment où elle revenait à la porte de la remise. Il m'aborda, et à peine m'avait-il salué, qu'il me pria de lui faire l'honneur de le présenter. Je n'avais pas été
présenté moi-même. Il se retourna aussitôt et se présenta lui-même. « Vous venez de Paris, apparemment, lui dit-il, Madame? — Non; mais je vais prendre la route de Paris. — Vous n'êtes pas de Londres? » Elle répondit que non. « Ah! Madame vient de Flandre? apparemment que vous êtes Flamande? » La dame répondit oui. « De Lille, peut-être? — Non. — Ni d'Arras, ni de Cambrai, ni de Bruxelles? » La dame dit qu'elle était de Bruxelles.
« J'ai eu l'honneur d'assister au bombardement de cette ville dans la dernière guerre... 11 faut l'avouer, cette place est admirablement bien située pour cela... Elle était remplie de noblesse quand les Impériaux en furent chassés par les Français. » La dame lui ût une légère inclination de tète... Il lui raconta la grande part qu'il avait eue au succès de cette affaire , la pria de lui faire l'honneur de lui dire son nom , et la salua.
« Et Madame, sans doute, a son mari? » reprit il en regardant derrière lui, après avoir fait deux pas. Puis, sans attendre la réponse, il s'en alla, en sautant , dans la rue.
Je le regardai avec des yeux attentifs. « Appa-
remment, nie dis-je, que je n'ai pas assez médité les importantes leçons de la civilité qu'on a mises dans mes mains dès mon enfance ; car, à coup sûr, je n'en jwurrais pas faire autant.
LA «EMISE.
M. Dessein était revenu enfin avec la clef de la remise : il nous ouvrit son magasin de chaises , à deux battants.
Le premier objet qui frappa mes regards, ce fut une autre guenille de désobligeante , le vrai portrait de celle qui m'avait plu une heure auparavant, mais qui depuis avait excité en moi une sensation tout opposée. Il me semblait qu'il n'y avait qu'un rus-
ire, un homme insociable, qui eût pu imaginer une pareille machine, et j'enveloppai dans mon mépris pour la machine celui qui voudrait s'en servir. Evidemment , celle triste désobligeante causait
autant de répugnance à la dame qu'à moi-même... M. Dessein s'en aperçut tout aussi bien que moi , el il nous montra deux chaises qui devinrent tout de suite l'objet de ses éloges. « Le lord A. et le lord B. , dit-il, les avait achetées pour faire le grand tour; mais elles n'ont pas été plus loin que Paris : ainsi, elles sont à tous égards aussi bonnes que neuves. — Je les trouve, en effet, trop bonnes pour moi, monsieur Dessein; » et je passai à une autre chaise qui
SKNTIMEM Al
était derrière celle-là, et qui parut me convenir. J'entrai sur-le-champ en négociation pour le prix. «Cependant, dis-je, en ouvrant la portière et en montant dans la voilure, il me semble que deux voyageurs seraient assez mal à leur aise là-dedans. — Ayez la bonté, Madame, dit M. Dessein, en offrant son bras, d'y monter aussi. » La dame se plaça à mes cotés, après une demi-seconde d'hésitation; en même temps, M. Dessein, à qui un domestique faisait signe qu'il avait à lui parler, ferma la portière sur nous et nous laissa là.
ENCORE l.\ «EMISE.
« Voilà qui est plaisant, dit la dame on souriant; c'est la seconde fois que, par des hasards fort indifférents, on nous laisse ensemble; cela est comique.
— Il ne manque du moins pour le rendre tel , qu'un Français qui saurait mettre en œuvre celle aventure d'une façon leste Pt galante. Faire l'amour
daus le premier moment; offrir sa personne l'instant d'après....
— C'est là leur fort , répondit la dame.
— On le suppose du moins, répondis-je à mon lour; et je ne sais trop comment cela est arrivé , mais ils ont acquis la réputation de mieux savoir et de mieux faire l'amour que toute autre nation de l'univers. Pour moi, je les crois très-maladroits, et, dans le vrai, la pire espèce d'archers qui jamais exerça la patience du dieu d'amour....
« Et penser que ces gens-là ont la réputation de mettre du sentiment dans l'amour !...
« Je croirais plutôt qu'il est possible de faire un bel habit avec des lambeaux de toutes couleurs ramassés au hasard. II est vrai qu'ils se déclarent tout d'un coup, à la première rencontre. La chose est |>eu sage, ce me semble; c'est vouloir exposer et leur personne et leur amour à un jugement sévère, le jugement d'un esprit calme et d'un cœur de sang-froid. »
La dame m écoutait comme si elle s'attendait ii quelque chose de plus.
« Considérez donc, Madame, lui dis-je, en posant ma main sur la sienne :
« Que les personnes graves délestent l'amour à cause de ce mot-là : l'amour.
« L'avare hait l'amour, jKirce que , en effet . il a une tout autre (Mission.
« L'hypocrite lui porte en apparence un grand mépris; il n'aspire qu'aux choses célestes.
« Le vrai de tout ceci , c'est que l'amour nous fait bien plus de peur que de mal. Prenez-moi le plus novice des hommes, il n'avouera jamais qu'il est amoureux, que deux heures après s'être senti blessé. Il me semble qu'une suite de petites et paisibles attentions qui n'iraient pas jusqu'à sonner l'alarme , et qui pourtant ne seraient pas assez vagues pour qu'on pût s'y méprendre , accompagnées de temps en temps d'un regard tendre , mais |>eu ou même point du tout de discours à ce sujet..., laisseraient votre maîtresse lout à la nature, qui saurait bien amollir son cœur en temps et lieu.
— A ce compte, dit la dame en rougissant, je crois que vous n'avez pas cessé de me faire l'amour depuis que nous sommes ensemble. »