‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 15 sur 57 · TOUJOURS LA REMISE · texte numérisé non relu

TOUJOURS LA REMISE

M. Dessein revint pour nous ouvrir la portière de la voilure , et il dit à la daine que M. le comte de L..., son frère, venait d'arriver. Quoique je souhaitasse tout le bien possible à cette daine , j'avouerai que cet événement m'attrista jusqu'au fond du cœur; et je ne pus cacher ma tristesse : « Car, en vérité, Madame, ce retour dérange fort une proposition que j'allais vous faire....

— Il est inutile, dit-elle en m' interrompant et en mettant une de ses mains sur mes deux mains, ♦le m'expliquer votre projet. Il est rare, mon bon Monsieur, qu'un homme ait une pro[»osilioii amicale à faire a une femme, sans qu'elle en ait eu le pressentiment quelques instants auparavant.

— Oui..., lui dis-je, la nature donne à la femme ce pressentiment qui la doit garantir du piège. — Mais, reprit-elle en me regardant tout en face , je n'avais rien à craindre; et, à vous parler franchement, j étais déterminée à accepter votre proposition. Si je l'eusse acceptée... (elle s'arrêta un moment...), je crois que vous m'auriez disposée à vous raconter mon histoire , et cette histoire aurait fait de la compassion le plus grand danger de ce voyage. »

A ces mots, elle me lendit la main... J'y portai mes lèvres à deux fois , et elle descendit de la chaise en me disant adieu avec le plus charmant regard.

Elle ne m'eut pas sitôt quitté, que je commençai à trouver le temps bien long. Il me semblait que les minutes étaient des heures , et je n'ai jamais fait un marché de douze guinées aussi promptement dans toute ma vie . que relui de ma chaise.

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J'envoyai chercher îles chevaux de poste, el je dirigeai mes pas vers l'hôtellerie.

a Ciel ! dis-je en entendant quatre heures sonner, et en faisant cette réflexion, qu'il n'y avait guère plus d'une heure que j'étais à Calais... »

Quel gros volume n'écrirait-on pas, je vous prie, si l'on voulait ramasser, jusqu'au plus imperceptible détail , tous les événements que le temps et le hasard peuvent entasser dans un instant si court?

Je ne sais si le présent livre sera jamais bon à quelque chose. I n autre peut-être réussira mieux que moi. Mais qu'ini|>orte? j'aurai fait, moi aussi, mon petit essai sur la nature humaine. J'en serai quille , à tout prendre, pour quelques belles journées de travail. Heureux travail ! il excite la circulation du sang, il dissipe les sombres humeurs, il éclaire mon jugement el ma raison.

Je plains l'homme qui, voyageant de Dan à Oersheda, peut s'écrier : Tout est stérile! Oui, sans doute , le monde entier est stérile pour ceux qui ne veulent pas lui demander en toute simplicité d'esprit, ses fruits et ses fleurs; mais moi, me disais-je à moi-même, tout joyeux, en me frol-

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lant les mains, même dans le désert, je trouverais encore de quoi aimer... Un doux myrte, un triste cyprès, m'attireraient sous leur feuillage; je les bénirais pour leur ombre bienfaisante... Je graverais mon nom sur leur érorec; je leur dirais : « Vous êtes les plus charmants hôtes de tout le désert ! » Je gémirais avec eux en voyant leurs feuilles se dessécher et tomber, et ma joie se mêlerait à la leur quand le retour de la belle saison leur viendrait rendre leur couronne printanière.

Le savant Smelfungus voyagea de Boulogne à Paris, de Paris a Rome, et ainsi de suite; mais le savant Smelfungus avait la jaunisse. En proie à sa sombre humeur, tous les objets qui se présentèrent à ses yeux lui parurent sans couleur et sans forme. Il nous a laissé la relation de ses voyages; ce n'est qu'un triste détail de ses pitoyables sensations.

Je rencontrai Smelfungus sous le grand portique du Panthéon... il sortait du Panthéon. « Ce nesl qu'un vasle cirque pour un combat de coqs, dit-il. — Je voudrais, lui dis-je, que vous n'eussiez rien dit de pis de la Vénus de Médicis. » En effet, j'avais appris, en passant par Florence, qu'il avait fort maltraité la déesse, parce qu'il la re-

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gardait comme la beauté la plus prostituée du pays.

Smelfungus revenait de ses voyages, et je le rencontrai une seconde fois à Turin... Il n'eut à me raconter que de irisles aventures sur la terre et sur la mer. Il n'avait vu que des gens qui s entre-mangem, comme les anthropophages... II avait été écorché vif, et plus maltraite'' que saint Barthélémy, dans toutes les auberges où il était entré.

« Oh! je veux le publier dans tout l'univers, s'écria-l-il. — Vous ferez mieux . lui dis-je, d'aller consulter votre médecin. »

Mundungus. un homme dont les richessesétaient immenses , se dit un jour : Allons, faisons le grand tour. 11 va de Rome a Naples . de Naples à Venise . de Venise à Vienne, à Dresde, à Berlin..., et Mundungus, à son retour, n'avait pas retenu une seule anecdote agréable . ou qui sentît son homme généreux. Il avait parcouru les grandes routes sans jeter les yeux ni d'un coté ni de l'autre, de crainte que l'amour ou la compassion ne le détournât de son chemin.

Que la paix soit avec eux s'ils la peuvent rencontrer ! .Mais le t iel . s'il était |K>ssible de monter au ciel avec l'esprit si mal lait, le ciel même, dans

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toute sa magni licence, n'aurait rien d'assez beau, d'assez grand , d'assez touchant , pour plaire à ces sublimes philosophes. Kn vain les doux génies, sur les ailes de l'amour, viendraient se réjouir de leur arrivée; ils entendraient toute autre chose que des cantiques de joie , des extases de ravissement et de bonheur... 0 mes chers lecteurs! les âmes deSmelfungus et de Mundungus... je les plains...; elles manquent de puissance... Smelfungus et Mundungus seraient placés dans les demeures les plus heureuses du ciel bleu, que lésâmes de Smelfungus et de Mundungus s'y trouveraient mal à l'aise et gémiraient pendant toute l'éternité.

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Mon porte-manteau était tombe? plusieurs fois de derrière ma chaise; j'avais été obligé de descendre deux fois par la pluie; j etais entré une autre fois dans la l>oue jusqu'aux genoux , toujours pour aider le postillon à attacher ce même porte-manteau. Et pourtant je ne pouvais pas me rendre compte de tous ces dérangements» Cependant, j'arrive à Montreuil; l'hôte me demande si je n'ai pas

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besoin d'un domestique; à ces mots, je devine que c'est l'absence d'un domestique qui est la cause des fréquentes absences de mon portemanteau.

« Un domestique ! oui, certes, j'en ai le plus grand besoin; il m'en faut un à l'instant. — Monsieur, dit l'hôte, c'est que justement il y a, ici près, un jeune hommequi seraitcharméd' avoir l'honneur de servir un Anglais. — Et pourquoi plutôt un Anglais qu'un autre? — Ils sont si généreux ! répond l'hôte. — Bon ! dis-je en moi-même , je gage que ceci me coûtera vingt sous de plus. — C'est qu'ils ont de quoi faire les généreux, ajouta-t-il. — Courage! me disais -je; encore vingt sous sur mon compte. — Pas plus tard qu'hier au soir, continua-l-il , un lord anglais offrit un écu à la iille... — Tant pis pour mademoiselle Jeaimeton, dis-je. »

Mademoiselle Jeaimeton était la Iille de l'hôte; et l'hôte, S imaginant que je n'entendais pas bien le français, se hasarda à m'en donner une leçon. « Ce n'est pas tant pis que vous auriez, dû dire . Monsieur; c'est tant mieux. C'est toujours taul mieux, quand il y a quelque chose à gagner: tanl

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pis, quand il n'y a rien. — Cela revient au même, lui <lis-je. — Pardonnez-moi, Monsieur, dit t'hâte; eela est bien différent. »

Ces deux expressions : tant pis et tant mieux. étant les deux grands pivots de presque toutes les conversations françaises, il est l>on d'avertir qu'un étranger qui va à Paris ferait bien de s'instruire, chemin faisant, de toute la portée de ees deux mots.

Un jeune marquis, plein de vivacité, demanda à M. Hume, à la table de notre ambassadeur, s'il était M. Hume le poêle. « Non, dit M. Hume tranquillement. — Tant pis! répond le marquis. — C'est M. Hume l'historien, dit un autre. — Ah! tant mieux! dit le marquis. » Et M. Hume, dont le cœur, comme on sait, est excellent, remercia le marquis, d'abord pour sou tant pis, et ensuite pour son tant mieux.

L'hôte, après celte leçon de français, lit chercher Laileur; c'est ainsi que se nommait le jeune homme qu'il me proposait. « Je ne puis rien dire de ses talents; Monsieur en jugera mieux que moi; mais pour sa probité, j'en réponds. ><

Je ne sais quel lou mon hôte donna il ce qu'il me

«lisait là . mais cola me Ht tenir sur mes gardes; et Laflour. qui attendait en dehors avec cette impatience qu'oui tous les enfants de la nature on certaines occasions, fit son entrée.

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Je suis facilement dis|>osc à [KMiscr favorableinent d'un premier venu, quel qu'il soit, el surtout «l'tin pauvre diable qui vient offrir ses services à un aussi pauvre diable que moi; mais celle bienveillance naturelle me l'ail entrer parfois en défiance «le moi-même, ou tout au moins m'aulorise-l-elle à être défiant. J'en prends plus ou moins, selon riiumciir qui me domine . selon l'affaire dont il est

question , et selon le sexe avec lequel je suis mis en rapport.

Dès que Lafleur entra dans la chambre, son air honnête et ouvert triompha de ma défiance. Je me décidai sur-le-champ en sa faveur, et je l'arrêtai sans hésiter... J'ignore, à la vérité, ce qu'il sait faire; mais je découvrirai ses talents à mesure que j'en aurai besoin... D'ailleurs, un Français est bon à tout.

Cependant la curiosité me poussait, et quelle fut ma surprise ! le pauvre Lafleur battait du tambour et jouait quelques marches sur le fifre , pour tout savoir-faire. N'était-ce pas là un beau serviteur que ma sagesse donnait à ma bienveillance ?

Lafleur avait commencé son entrée dans le monde par satisfaire le noble désir qui enflamme presque tous ses compatriotes... Il avait servi le roi pendant plusieurs années; mais, s'étant aperçu que la baguette du tambour ne donnait ni la fortune ni la gloire, il s'était retiré sur ses terres, où il vivait comme il plaisait à Dieu, c'est-à-dire de l'air du temps.

« Ainsi donc, me dit la Sagesse», vous avez pris

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un batteur de tambour pour vous servir dans votre voyage en France et en Italie ? — Et pourquoi ne laurais-je pas pris? répondis-je a la Sagesse? La moitié de notre noblesse d'Angleterre ne fait-elle pas le même voyage avec des lendors de compagnons qu'elle paie, et qui de plus lui laissent à payer le flûteur, le tambour, le diable et tout son train? »

Lorsqu'on peut se débarrasser d'un mauvais marché à l'aide d'une équivoque, je trouve qu'on n'est pas encore trop à plaindre. « Mais , Lafleur, vous savez sans doute faire quelque chose de plus? — Oui, certes, Mylord ! » En effet, il savait faire des guêtres et jouer un peu du violon. «Bravo! dit la Sagesse... — Moi, dis-je à Lafleur, je joue de la basse..., ainsi, nous pourrons jouer de beaux petits duos.... Mais au moins, Lafleur, savez-vous raser et accommoder une perruque? — J'ai les meilleures dispositions , Monsieur. — C'en est assez, pour le ciel, lui dis-je en l'interrompant, et cela doit me suffire.» On servit le souper, je me mis à table ; j'avais à ma droite un épagneul anglais , a ma gauche un domestique français, aussi gais l'un et l'autre qu'on peut

l'être; j'élais rontent de mon empire; si les rois Hp ce momie savaient borner leurs désirs , ils seraient tout aussi heureux que je l'étais.

La fleur no m'a point quitté pendant tous mes voyages: il sera souvent question de lui. Il est bien juste que j'instruise mes lecteurs sur son compte ; et pourquoi même ne parviendrais-je pas à les intéresser quelque peu en sa faveur? Je ne me

suis jamais repenti d'avoir suivi les bons mouvements qui m'ont déterminé à le prendre à mon service : il a été le serviteur le plus fidèle, le plus dévoué, le plus ingénu qui jamais fut à la suite d'un philosophe. Ses talents de batteur de tambour et de faiseur de guêtres, bons en eux-mêmes, ne m'étaient pas, à la vérité, d'une très-grande utilité; mais j'en étais bien récompensé par la gaieté perpétuelle de sa bonne humeur... Elle suppléait à tous les talents qu'il n'avait pas; elle aurait même , dans mon esprit , effacé tous ses défauts. Je trouvais toujours des ressources et des motifs d'encouragement dans son air et dans ses regards, et pour ainsi dire une espèce de (il qui me lirait sans peine de toutes les difficultés que je rencontrais: j'allais dire que nous rencontrions , mais Lafleur était hors de toute atteinte des événements. La faim , la soif, le froid , le chaud , les veilles , la fatigue , ne faisaient pas la moindre impression sur sa physionomie; il était toujours le même homme. Je ne sais si je suis en effet un philosophe: si ce n'est pas un rêve que Satan m'a mis en lêle; mais que je sois ou non un philosophe, je me suis trouvé bien «les fois humilié en nie rappelant

lous les grands services que m'a rendus la philosophie de ce pauvre garçon. Combien de fois son exemple ne m'a-t-il pas excité à m' appliquer à une philosophie plus élevée!... Avec tout cela, Lafleur était un peu fat ; mais c'était plutôt un mouvement de la nature que l'effet de l'art. En trois jours de Paris, mon homme perdit toute sa fatuité.

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Le lendemain, a mon réveil, Lafleur entrait en possession de sa charge. Je le mis à la tète de mes six chemises et de ma culotte de soie noire; je lui confiai, sans réserve, la clef de mon portemanteau. Je lui recommandai de le bien attacher derrière la chaise , de faire atteler les chevaux , et d'avertir l'hôte de m'apporter son compte.

« Ce garçon est heureux. » dit l'hôleen adressant

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la proie à cinq ou six filles qui entouraient Lafleur, en lui disant Bon voyage! de l'air le [dus tendre. Lafleur cependant baisait les mains de toutes ces filles; ses yeux se mouillèrent, il les essuya trois fois, et trois fois il promit d'apporter des pardons de Rome à toute la bande.

«C'est qu'il est aimé de toute la ville, me dit l'hôte. Il va faire un grand vide dans Montreuil; je ne lui sais qu'un seul défaut : c'est d'être toujours amoureux. — Bon! dis- je en moi-même, cela m'épargnera la peinede mettre chaque nuit ma culotte sous mon oreiller; » et en ceci , je faisais moins I éloge de Lafleur que mon propre éloge. Toute ma vie , moi qui vous parle, j'ai été amoureux d'une princesse ou d'une grisette; je compte bien être amoureux jusqu'à la mort. Jesuistrèspersuadé que si j'étais destiné à faire quelque mauvaise action , je ne la ferais que dans l'intervalle d'une passion a l'autre. J'ai éprouvé quelquefois de ces interrègnes , et je me suis toujours aperçu que mon cœur, dans ce temps d émeute, était fermé; il était si endurci qu'il fallait que je fisse un effort sur moi-même |>our soulager un pauvre diable en lui donnant seulement six sous.

Aussitôt je revenais à l'amour comme à mou bon ange . et l'amour me rendait ma bienveillance naturelle , ma générosité accoutumée. Rien ne m'eût coûté, dans ces moments-là , pour rendre un service, excepté une mauvaise action.

Mais que fais-je en disant tout ceci? Ce n'est pas mon éloge , c'est l'éloge de l'amour.

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