‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 3 sur 57 · XVI STERNE · texte numérisé non relu

XVI STERNE

« sois enterré, s'écrie Sterne, je \eux dormir à coté de « mon pieux ancêtre; c'était un honnête homme et un « bon prélat; je n'ai que la moitié de ses vertus. Mes « idées sont quelquefois trop désordonnées pour un homme « qui est dans les ordres. » — Et à ce sujet vous croyez que Sterne va s'apitoyer longtemps! certes vous le connaissez mal. Tout à l'heure il voulait mourir, maintenant il se cramponne à la vie de plus belle. Au contraire, hâtons-nous, vivons de notre mieux, la vie est si belle, et pour bien faire, aimons-nous a la première vue. <c En « effet, à quoi bon tant de précautions oratoires? ne « voit-on pas fort bien, à la première vue, si l'on est u fait ou non pour s'aimer ? Vanité à part , je puis récla- « mer l'honneur de vous avoir donné pour maxime que, ■t la vie étant si courte, il faut se dépêcher de former «< les liens tendres et heureux qui l'embellissent. C'est « une misérable perte de temps, un soin vil et mépri- « sable, que de prendre, l'un à l'égard de l'autre, les < mômes précautions qu'un usurier qui, pour prêter « moins dessus, cherche une paille dans un diamant « qu'on lui donne en gage. Non ! — Si vous rencontrez « un cœur digne d'habiter avec le vôtre, et si vous vous « sentez réellement vous-même susceptible d'une pareille

« union, la chose peut être arrangée tout dé suite »

Il va ainsi à travers tous les nuages de l'imagination et de la sympathie, lorsque tout d'un coup il fait un retour sur lui-même; alors il se voit tel qu'il est, malade, infirme , déjà vieux, et il s'écrie ; la conclusion est digne de l'exorde) : « Venez me voir, parmi mes nonnes, je « serai hospitalier pour vous , je vous présenterai à la plus belle fille du monastère; une douleur amère aura

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« fixé une larme sur sa belle joue. — Après avoir entendu « le récit de son infortune, vous tirerez uji mouchoir « blanc de votre poche pour essuyer ses yeux et les vo- « très. — Ensuite vous irez vous coucher, non avec la « demoiselle, mais avec la conscience d'un cœur sus- « ceptible de s'attendrir ; vous en trouverez l'oreiller plus « doux, le sommeil plus suave, et le réveil plus gra- « cieux. » Relisez avec soin cette dernière ligne , cette douce image , et vous trouverez dans son germe tout le Voyage Sentimental.

Quelquefois il se demande, à lui-même de quel côté souflle le vent , et il se répond : Je n'en sais rien. — Et si vous lui répondez : Mettez-v ous à la fenêtre et regardez de quel côté s'en va le nuage, il vous répondra qu'il n'a pas le temps, qu'il est occupé à. sentir battre son cœur. A sa façon, cet homme est un sage; il aime tour à tour le monde et la solitude , le bruit et le silence. « Si j'avais « été Mentor, — dit-il quelque part, — j'aurais dit à « mon élève : Il ne faut pas trop maltraiter cette bonne « Calypso et ne pas trop faire pleurer cette pauvre Eucha- « ris ; et mon élèv e n'en eut pas moins été un héros. »

Ainsi parle-t-il quand il est tout à fait bien portant, quand toute la machine humaine est dans cet admirable bien-être qu'il a décrit avec tant de bonheur. Sa philosophie ne l'abandonne même pas au milieu de toutes les cruelles maladies qui l'ont assailli. Il sait très-bien que la mort se sert de cette maudite toux pour miner sa pauvre machine, et que ce n'est véritablement pas le cas de plaisanter; mais qu'y faire? Rire et se divertir, et apprendre , en attendant , quelque pas nouveau pour le danser convenablement dans la Dame des Morts de Ho!-

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bein. Et puis il ajoute , en forme d'amendement : — « Il « est ma foi bien lâche a ce coquin de Temps, de m m'enlever les esprits avec lesquels je l'ai tiré tant de « fois ! »

Ce n'est pas tout. Le lendemain, comme la nuit a été fort mauvaise , notre homme se fait à lui-même cette morale :

« Depuis vingt ans je me demande à quoi peut al>outir cet esprit d'idolâtrie qui me ramène toujours aux pieds des belles, et si, après avoir eu, dans mon jeune temps, une jeune fille pour aplatir mon oreiller, je ne pourrais pas en trouver une dans mes vieux jours pour me donner mes pantoufles; mais je n'ai pas besoin de minquiéter, ni tic vous inquiéter vous-même de ces sortes de conjonctures, car je sens bien qu'il ne me reste pas assez de ivV pour en faire l'essai. »

Et même ne vous fiez pas à cette dernière phrase. Tout à l'heure encore, et tout résigné que vous le voyiez, il était aux pieds de cette belle madame Garrick, dont la beauté égale , dit-il , le génie de son mari. A peine convalescent, il éprouve le besoin de se remettre à écrire de plus belle. Demain matin; il part pour Londres; il veut être à Renelagh à l'entrée des beaux jours. De la il ira aux eaux de Bath pour faire sa cour à toutes les dames, aux plus jeunes et aux plus belles; — kMoor, la charmante veuve, « et plût au ciel que je pusse passer le reste de ma vie avec elle !» — à la jolie miss lione , — u avec sa belle taille et sa ligure grecque; elle était née « pour faire mon bonheur; » — à madame lesey,— «qui « cumule d une façon si divine. Que je voudrais mettre « en cage ce beau rossignol au blond plumage ! » — En-

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