‹ Voyage sentimental (volume 2)Chapitre 34 sur 57 · LE 1* LA CET · texte numérisé non relu

LE 1* LA CET

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Certes, à aucun prix , quand je vais implorer la protection d'un étranger, je ne voudrais montrer aux indifférents la situation de mon esprit.. C'est pourquoi, d'ordinaire, j'ai toujours fait en sorte d'être mon propre protecteur. . C'était par force, il est vrai , que je m'adressais au duc de Choiseul; je suppose cependant que même si j'avais eu le choix d'un protecteur, je n'aurais pas hésité à choisir celui-là.

Combien de sortes d'humides requêtes, de la (ou nuire la plus basse, mon servile cœur n'a-l-il

ISti VOYAGE

pas essayées pendant tout le chemin de Paris à Versailles! Rien que pour une seule de ces bassesses, je méritais la Bastille....

Je n'étais pas encore dans la grande avenue de Versailles, que déjà je m'occupais à rassembler des mots, des maximes; j'essayais des altitudes, des tons de voix pour m'insinuer dans les bonnes grâces de M. le duc. «Bon, disais-je, m'y voici: ceci fera l'affaire. Oui, tout aussi bien l'affaire qu'un babil acheté tout fait dans la boutique d'un brocanteur.— Sot que tu es ! continuais-je en m'apostrophant, commence donc par regarder en face M. le duc de Choiseul , étudie son visage; regarde bien comment il va te recevoir, et comment il va l'écouter, et comment il se tiendra devant toi ; et alors, au premier mot qui sortira de sa bouche, tu sauras comment il faut lui parler. Ce sera donc à toi de composer la harangue de tous ces détails : et ainsi faite, la harangue ne pourra pas déplaire: j'estime, au contraire, qu'elle sera la bienvenue de ton protecteur, car c'est lui-même qui l'en aura fourni tous les éléments.

— Eh bien, quoi qu'il en soit, je voudrais déjà avoir fait ce pas-là. — Lâche! un homme n'est-il

donc pas l'égal d'un autre homme sur toute la surlare du globe? Et s'il en est ainsi sur un champ de bataille, ftourquoi donc n'en serait-il pas de même, face à face, dans le cabinet d'un ministre? Croismoi, Yoriek, un homme qui ne prend pas tout de suite celle noble assurance se manque à luimême, il s'avilit à plaisir; et pour une fois sur dix que ses forces l'auraient trahi , il se trahit luimême dix fois pour une. Présente-toi au premier ministre la Bastille dans les yeux , et sois assuré (pie tu es renvoyé à Paris, en moins d'une heure . sous bonne escorte.

— Ma foi ! c'est là tout à fait mon opinion. Kh bien, par le ciel! j'irai au duc avec toute l'assurance et toute la bonne humeur que je puis avoir en moi.

— Kl ceci serait encore une faute, maître Yoriek; l'homme qui ne craint rien évite tous les extrêmes, il se possède toujours; il a aussi peur de paraître trop sûr de lui-même que trop craintif. — Allons, c'est cela! m'écriai-je, tandis que le cocher entrait dans les cours; je vois que je me tirerait rcs-bien d'affaire. » La voilure s'était à peine arrêtée, que. Lirâce à la leçon que je m êlais l'aile.

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je montai l'escalier de la layon la plus décente. <>

n était ni le pas languissant du condamné qui monte en frissonnant h l'échelle de son supplice, ni ces grandes et lestes enjambées que je fais pour vous rejoindre, chère Éliza!

A peine entré dans le salon, un homme se présente pour me recevoir. Je ne sais si c'était le maître d'hôtel ou le valet de chambre de monseigneur: peut-être était-ce quelque sous-secrétaire ; — il me dit que M. le duc de Choiseul était au travail et ne recevait pas a cette heure. « J'ignore, répond is-je, comment il faut s'y prendre pour obtenir une audience de Son Excellence ; je suis tout à fait ce qu'on appelle un étranger, et , qui pis est dans la conjoncture présente des affaires, je suis Anglais par-dessus le marché. » Cet homme me répondit que cette circonstance ne rendait pas la chose plus difficile... Je lui fis une légère inclination. « Monsieur, lui dis-je, ce que j'ai à communiquer à M. le duc est fort important. — Il regarda de côté et d'autre comme pour voir s'il n'y avait personne qui pût avertir le ministre. — Je ne veux pas, Monsieur, causer ici de méprise...; ce n'est pas pour le premier ministre que l'affaire dont j'ai à lui parler

est importante, c'est |K>ur moi. — En ce cas, c'est bien différent, répliqua-l-il.— Non pas, Monsieur; je suis sûr que pour un galant homme c'est la même chose. » Cependant je le priai de me dire à quelle heure je pourrais avoir l'honneur d'être reçu. « Dans deux grandes heures , me dit-il en tirant sa montre. » En effet, les nombreux équipages qui attendaient dans la cour semblaient juslilîer ce calcul. Cependant, que faire de ces deux heures? Se promener de long en large dans une salle d'audience, sans pouvoir échanger une pauvre petite idée avec personne, nuiant valait, par le ciel! l'ennui de la Bastille. Je descendis et j'ordonnai au cocher de me mènera l'hôtel du Cordon-Bleu.

Mais telle est ma chance... : il est rare que j'aille a l'endroit où je veux aller.

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