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lui a\ ail demandé une épitaplie en préféra une de sa composition, qui lui plaisait davantage; et, bien que Sterne ait toujours trouvé que l'épitaplie composée par lui valait mieux, il n'a pas conservé de rancune au pauvre mort pour son mauvais goût: — « Tant pis pour lui s il « a mis un éloge si mal écrit sur un si beau marbre ! ce « n'en était pas moins, de son vivant, un bomme des « meilleures et des plus honnêtes qualités. » — Quant au drame en vers pour M. lieard, il le lit jouer à Renclagb , au profit de je ne sais qui.
Enfin, il a fait une chanson à propos d'une mortalité de bestiaux ; voici le refrain de cette chanson :
Ici James perd une vaclie .
John Bland en fait aillant;
Nous mettrons donc: notre t onlianee en Dieu ,
Kl non dans aucun autre homme.
Tel est le recueil complet des œuvres poétiques de Laurence Sterne; nous ne voulons pas nous faire valoir, mais nous pensons que personne ne l'avait fait avant nous.
Comme vous l'avez déjà pu voir , il avait de singulières idées en toutes choses, et il les soutenait d'une façon singulière. Il y avait chez cet homme un peu de Rabelais, beaucoup de Swift, quelque chose de Montaigne, d'où il suit qu'avec de pareils éléments on ne pouvait guère composer un esprit médiocre. Il avait la raillerie incisive de Rabelais, la malice bonne et ferme de Swift, l'observation un peu triste de Montaigne. A coup sûr , Sterne est l'esprit le plus français , même en comptant l'écrivain du Spectateur et le poète de Calon ditique, deux œuvres françaises s'il en fut, qui ait jamais paru dans la littérature anglaise. Il a beaucoup plus étudié nos vieux au-
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leurs , et surtout il a pénétré dans les naïfs mystères de notre seizième siècle, beaucoup plus loin que n'avaient fait avant lui les grands écrivains de sa patrie. Il a beaucoup lu surtout, et il est facile de s'en apercevoir, parmi les œuvres de nos \ieux auteurs, le Moyen de parvenir et le Baron de Fwneslre; le premier livre, tout rempli delà naïveté grivoise de nos pères ; le second livre, qui n'est rien moins qu'une longue comédie qui précède la comédie de Molière et qui l'annonce. Quant à ses analogies directes avec le dix-huitième siècle français, Sterne luimême nous les indique dans ses notes. Dans le temps même où ilé crivait le Trislram Shandi a la façon du Moyen de parvenir, en semant à profusion les anecdotes et les bons mots, les dialogues pleins d'atticisme, les quolibets pleins de licence , il y avait en France un écrivain à la mode, un romancier nommé Crébillon, qui faisait en France, mais avec moins de succès et plus de scandale, le même métier que Laurence Sterne en Angleterre. L'un et l'autre , chacun de son côté , ils avaient déshabillé le roman autant qu'ils l'avaient pu faire: mais dans ces diverses nudités le roman avait conservé tout le caractère de sa nation. La nudité du roman de Crébillon le fils, c'était tout à fait le vice galant et dameret de la vieille société française, qui, n'ayant plus rien à insulter, insultait les mœurs publiques; au contraire, le roman de Sterne, tout nu qu'il était, conservait encore toutes les apparences qui le pouvaient sauver. Il y a du marquis endimanché dans le laisser-aller de Crébillon fils. Il y a du prêtre déguisé en laïque dans les gravelures de Sterne. Au reste , l'une et l'autre nudité étaient si fort dans les habitudes de nos voisins, que Crébillon le fils, au mo«
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ment où il était oublié même en France , fut demandé en mariage par une jeune, belle et riche lady , qui l'emmena à Londres avec elle, aussi heureuse et aussi lière que si elle eût épousé le roi Louis XV en personne.
Voici, au reste, comment l'auteur du Voyage sentimental riait lui-même de cette façon de dépouiller le roman de sa robe nuptiale. « Crébillon lils, dit-il quelque part, est convenu avec moi de m' écrire, à mon arrivée à Toulon, une lettre véhémente contre l' égoïsme de Tristram Shand y ; moi, de mon coté , je lui fabriquerai une terrible philippique contre ses ouvrages à lui, Crébillon. Ceci fait, nous imprimerons nos deux factums dans un même volume : Crébillon contre Sterne , Sterne contre Crébillon , et nous partagerons le bénéfice de l'ouvrage: voilà, j'espère, ce qui s'appelle la bonne politique suisse. »
Le factum n'a pas été fait : Crébillon aimait trop la paresse, comme Sterne aimait trop la douce flânerie. L'un et l'autre ils avaient trop peu de fiel dans le cœur pour se maltraiter , même en plaisantant. Cependant , rien ne serait plus facile a écrire que ce double factum. — Crébillon contre Sterne : — Maître Sterne " vous êtes aussi vicieux que moi , mais vous êtes le libertin le plus subalterne que je connaisse. Vous aimez toutes les femmes, et surtout les grisettes, les femmes de chambre, les bonnets ronds; vous en voulez de préférence à la robe d'indienne, au bas de coton bien tiré sur la jambe nerveuse et fine, aux belles mignonnes, à la dix-huitième année. Vous aimez les jeunes tilles, et vous le leur faites entendre d'un air si courtois , si câlin , si honnête, que les péronnelles se trouv ent sans défense contre vous ; maître Sterne, maître Sterne ! je vous connais; vous êtes un vieux liber-
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lin bien élevé , vous êtes un dangereux hypocrite; si vous n'êtes pas plus vicieux , c'est que vous manquez d'effronterie; si vous n'êtes pas un plus grand coureur, c'est que vous êtes gêné dans votre robe de prébendier; malgré vos nombreuses fredaines , vous êtes le Tartufe de l'amour. Aussi rien n'est dangereux à lire comme vos livres ; vous leur avez donné un air d'innocence qui allèche les plus honnêtes. A force de ne rien dire et de tout sous-entendre, vous aiguisez de la plus dangereuse façon du monde les plus chastes esprits. Fi donc I un homme de votre caractère , un homme de votre robe , à votre Age, faire ce métier-là, maître Yorick ! — Ainsi parlerait Crébillon le fds, et il me semble qu'à ces mots je le vois qui s'enveloppe fièrement dans les dentelles de son manteau.
Mais d'autre part arriverait Ijmrence Sterne contre Crébillon. — Monsieur le marquis de Crébillon est-il visible? dirait Sterne ; voilà bien longtemps que je" gratte à la porte du boudoir de d'Iméric , et personne ne me répond. Puisqu'il vous plaît de vous cacher si bien dans votre petite maison et dans votre manteau couleur de murailles, écoutez donc ce que j'ai à vous dire par le trou de la serrure : Monsieur le marquis de Crébillon, vous êtes un fat, malgré tout votre esprit! vous êtes sans pudeur et sans vergogne; j'en dis peut-être un peu moins que je n'en fais, moi qui vous parle ; mais vous , à coup sûr , vous en faites beaucoup moins que vous n'en dites. Vous êtes un fanfaron de vices , de ridicules , de passions, de jeu , de paradoxes , et de dépenses de tout genre. Vous êtes un faux marquis amoureux de fausses marquises ; vos duchesses sont des v ieilles femmes vernissées et qui sentent le musc d'une lieue. Moi, au moins, si je n'aime que des gri-
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set tes, mes amours sont fraîches comme les lilas du mois d'avril. MarquisdeCrébillon, mieux vaut encore cacher ses passions dans son cœur, et les laissera peine entrevoir aux gens attentifs, que de montrer au grand jour des passions qu'on n'a jamais senties et des vices qu'on n'a plus !...
Vous voyez que d'une et d'autre part le susdit factum pouvait aller loin : mais entre les deux champions arriverait la Critique, juge honnête et impartial, qui, après avoir attentivement écouté les deux plaideurs, leur dirait de sa voix sévère et juste : — Yousavez raison tous lesdeux ; vous, Crébillon, futile bAtard d'un père si terrible, dont Rhadamiste est le seul enfant légitime, vous avez eu tort de ne voir dans cette vieille société française que les vices les moins à craindre, les passions les plus honteuses, le cynisme le plus effronté. Et vous , Laurence Sterne, vous qui v ivez dans une nation plus sévère, à une époque plus retenue, dans une profession religieuse; vous, petit-hlsd'un archevêque, prieur de deux prieurés : vous qui avez dans l'âme tant d'éloquence , tant de conviction , et dans l'esprit une observation si line, et qui écrivez dans une langue savamment étudiée, v ous alliez tant de délicatesse et de gravelure à la fois ! Fi donc ! vous avez eu tort , vous avez eu le plus grand tort d'effleurer, comme vous l'avez fait trop souvent, la pudeur des jeunes lilles, la foi conjugale, l'honnêteté enfin ; et surtout vous avez eu tort de jouer, comme vous l'avez fait, avec toutes sortes d'amours, sans songer à en prendre un seul au sérieux.
C'est ici le cas ou jamais de parler d'un v iolent amour de Sterne (si l oi» peut dire que Sterne ait jamais aimé violemment quelqu'un ou quelque chose) pour madame Élisabeth Draper, la femme de Daniel Draper, écuyer.
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conseiller à Bombay , homme très-ouisidéré et qui ëfciit alors le chef de la factorerie anglaise à Surate, dette «lame n'était rien moins qu'une belle et frêle enfant de l'Inde, qui vint à Londres pour rétablir, dans un climat inoins violent , sa santé chancelante. Elle et Sterne se rencontrèrent par hasard , car toute la vie de Sterne est un grand hasard, et, à la première vue. Sterne se prit a aimer cette femme d'une amitié chaleureuse et dévouée. Il faut vous dire que ces sortes d'amitiés, presque innocentes, entre un homme et une femme mariés chacun de son côté , n'étaient pas à la mode encore comme elles le sont devenues aujourd'hui, lin homme et une femme de ce temps-là s'aimaient d'amour tout simplement; cet amour même, condamné par la morale, était dans les mœurs. On ne connaissait pas ce singulier milieu entre I amour et l amitié, qui dégage l'amour de tous ses devoirs, qui (Me à l'amitié toute sa pudeur. Sterne est ii peu près l'inventeur de cette association singulière, qui n'a réussi si fort depuis lui que parce que cette amitié ressemble à l'amour, que parce que cet amour ressemble à l'amitié. Au reste, la chose avait été clairement indiquée par Swift en personne , cet homme tant aimé par ces deux femmes dont l'une est morte de chagrin et d'amour; Swift, ce terrible ciilique, était, sans le savoir, un amoureux à la façon de Sterne. « Parle/.- moi , dit-il « quelque part, de ces intrigues sans danger pour l'un « et pour I autre, où le cœur n'est pour rien ; ou soupire, « on fait des vœux, on joue la langueur; le tout pour « montrer son esprit. » Vous voyez bien qu'on ne peut rien ajouter à la définition du vénérable et goguenard ■ doven de Saint-Patrick.
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Eh bien ! cet amour de Swift pour la belle Stella . qu'il Huit par ne pas épouser après cinq ans u" es j nuances toujours trompées, c'est tout à fait l'histoire de l'espèce d'amour de Sterne pour madame Draper. Il s'occupa de cette dame avec une tendresse infinie; mais il s'en occupa bien plus quand elle fut absente que lorsqu'elle était près de lui. II était un peu dans les goûts de cet amant qui quittait sa maîtresse pour lui écrire et pour penser plus librement à elle. Et comme Sterne était déjà vieux , la dame jeune encore; comme elle s'effarouchait souvent de l'amitié entreprenante d'un homme qui avait beaucoup vécu et qui savait le chemin qui mène au cœur des femmes, notre ami Yoriek se donnait toutes sortes de peines pour la rassurer. « Que la misère , la honte et la douleur tombent sur moi , si je vous suis jamais un sujet de repentir, chère Élisa! Moi vous tromper! maison me donnerait le trône du monde que je n'y consentirais pas. »
De tout cet amour platonique entre une femme malade et un homme débile, celui-ci plein de cœur, celle-là pleine d'esprit , ce qui égalise toutes choses, il nous est resté ce qui reste ordinairement de ces sortes d'amours, — des doutes, — des médisances, — et une dizaine de lettres écrites à madame Draper par Sterne, lorsque cette dame attendait à Deal un vent favorable pour retenir dans les Indes. Ces dix lettres, qui n'ont rien de bien remarquables, ont été souvent réimprimées à la suite du Voyage sentimental , uniquement pour compléter le volume au pré de messieurs leslibraires. En revanche, bien peu les ont lues. Cependant . ces lettres se distinguent par toutes sortes de bons sentiments habilement mêlés à un peu d amour profane.
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u Mais , comme dit Sterne quelque part , parce que la toile d'or et de soie est tissuc de quelques lils grossiers , l'aut-il donc la déchirer et en jeter les morceaux aux vents? » Dans la première de ces lettres , Sterne envoie à madame Draper des sermons partis d'un cœur brûlant. « Je suis amoureux de vous à moitié, lui dit- il. » Dans la môme lettre, il envoie pour savoir des nouvelles d'Élisa: « Puisse ton visage chéri briller à ton réveil comme brillait le soleil ce matin ! »
Le lendemain, Sterne va dîner chez lord Bathurst , à cette même table où s'étaient assis tant d hommes d'esprit «lu dernier siècle, Addison, Stecle, Pope, Swift, Prior: et à lord Bathurst , ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans . Sterne parle si bien de madame Draper, que celui-ci se sent près de l'aimer en dépit de son âge. « Tu étais l'étoile « de cette conversation sentimentale, Elisa ! — Quand je « ne parlais que de toi , tu remplissais encore mon cœur ! « — 0 la meilleure de toutes les bonnes fdlcs , tu ne sau- « ras jamais les souffrances que j'ai endurées toute une « nuit à cause de toi ! — Puissent les roses reparaître « promptement sur tes joues et les rubis sur tes lèvres ! » — Le lendemain, Elisa est encore malade, il écrit une lettre de plaintes. — Le jour suivant, elle lui a demandé toutes sortes de petits services , des livres , un piano, des crochets en cuivre, un fauteuil; carelle doit partir avant peu. Elle part. A peine n'est-cllcpluslà que Sterne commence un journal pour elle. Il la revoit en toutes choses, il se rappelle les moindres détails de cette amitié si bien commencée. D'abord il avait cru qu'il avait affaire avec une femme ordinaire. — Elisa était vêtue à la mode, mais >es habits étaient sans grâce . Elisa n'était pas ce qu'on
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appelle une femme belle , mais sa physionomie étail di- \ine. Elle avait dans les yeux et dans la voix tant d'éloquence! son visage était d'un ovale si parfait! — Cette lettre VI e va retrouver au bord de la mer madame Draper. Elle, cependant, de son côté, elle avait déjà écrit à son brahntine, comme elle l'appelait, les premiers incidents du toyage: les attentions galantes d'un jeune militaire qui , d'abord, avait bien eu l'air de vouloir aimer Élisa , mais qui, la trouvant trop peu avenante, avait passé à sa demoiselle de compagnie, miss Light. A quoi Sterne lui répond, et vraiment c'est bien répondu : « Préserve-toi des intimités, ma pauvre enfant ! » Après quoi il est malade , et le chagrin le tue ; et enfin il lui écrit une dernière fois adieu : « Adieu , sainte femme ! il faudra chérir ma mé- « moire. Songe à ma tendresse et aussi à mes respects ! « — Kespkctk-toi ! Adieu ! adieu encore ! Que le bon- « heur et la santé t'accompagnent, 6 toi, le plus beau et « le plus charmant des ouvrages du Créateur ! »
Ici s'arrête cette correspondance, qui n'est pas sans charme quand on veut la bien lire. Madame Draper, de retour à Bombay près de son mari, oublia bien vite cet homme qui, en comptant sa maladie pour dix années, n'avait pas moins de quatre-vingt-cinq ans, comparé à elle qui n'en avait que vingt-cinq. A l'exemple de la maîtresse du Spectateur, à qui son amant, blanchi par les ans, avait appris comment elle devait trouver plus de joie a remettre la pantoufle d'un vieillard qu'à être embrassée par un beau et frivole jeune homme , Laurence Sterne avait voulu aussi enseigner à Elisa comment les dernières fantaisies d'un malade peuvent remplacer les jeunes ardeurs; mais la belle Indienne eut bien vite laissé les le-
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cous de Sterne; et il l'eut oubliée bien vite — sans insulter sa mémoire — , lui aussi.
Dans l'intervalle de cette grande passion, qui fut son avant-dernière passion, Laurence Sterne était venu en France, pour de là passer en Italie, car il avait grand besoin de soleil et de repos. De ce voyage au milieu de la France du dix-huitième siècle, dans ce pays tout rempli d'élégance, d'idées nouvelles, de scepticisme, de révolutions encore inaperçues, est résulté le Voyage sentimental , qui est le chef-d'œuvre de notre auteur. C'est un voyage fait à l'amble, la plus douce des allures; vous allez moins vite, il est vrai, mais vous êtes bien plus à l'aise, et , chemin faisant, vous ne donnez de ruade à personne, — personne n'est éclaboussé par votre monture. — A chaque instant vous êtes le maitre de vous arrêter pour étudier le paysage qui vous plait, pour admirer les doux aspects qui passent devant vous , pour rendre à chacun sa bénédiction, son salut, ou son sourire. D'ailleurs, cette façon dallera ce grand avantage, que l'on voit à merveille toutes choses dans cet horizon rétréci à plaisir. De cette contemplation méthodique, résulte un intérêt tranquille et tout-puissant. Une fois v otre parti pris de ne voir que ce qui est à votre portée, vous êtes sur que pas un détail , si mince qu'il soit en apparence, ne saurait vous échapper; or, c'est surtout par les détails inaperçus que vivent et se manifestent les chefs-d'œuvre. Dans X Iliade d'Homère, les vieillards se tenant debout quand parut la belle Hélène, font venir les larmes à vos yeux. Dans la tragédie de Corneille, un mot qui sort tout d'un coup de l'âme oppressée du vieil Horace, attire soudain toutes vos sympathies sur le noble v iedlard. Dans le Mariage de la Vierge
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de Raphaël, sur quoi s'arrête votre regard charmé? sur ci; beau jeune homme qui brise en deux la baguette de Irène. —C'est là, d'ailleurs, une façon bien simple d'être vrai quand on ne décrit que ce que l'on voit, quand on ne fait agir que les personnages que l'on a rencontrés, quand on ne raconte que les passions ressenties. Alors le moi , qui est odieux en effet, devient un héros que l'on accepte volontiers, parce qu'il est naïf. D'où il suit que Sterne ne pouvait pas mieux employer cette personnalité dont il est si fier. Décidé à se mettre en scène à chaque pas , il a eu bien vite pris son parti sur lui-môme. Il ne s'est fait ni meilleur, ni plus méchant qu'il ne l'est en effet. Il n'a pas dissimulé même les plus mauvais penchants de sa nature; il s'est représenté à nous tel qu'il était, dans tout le vagabondage de l'esprit et des sens. Le travail des grands romanciers qui l'avaient précédé : le travail de Lesage sur la vie humaine , que Lesagc a vue de si haut ; la profonde et austère étude de Richardson quand il nous fait assister, dans la Clarisse, à la joute terrible du vice contre la vertu; l'observation si fine, la raillerie bonne-enfant de Ficlding ; la verve ingénieuse de Smollet, un des enfants de Lesage, enfant qui est resté bien loin de son père ; tous ces labeurs, toutes ces découvertes, tous ces éléments si divers du roman ou de la comédie, Sterne se les était appliqués à lui-même ; il n'avait pas eu d'autre ambition que de mettre en œuvre, à son propre sujet , une opinion qui se représente souvent dans ses discours :
<( La grande erreur de la vie, disait-il , c'est que nous .. portons nos regards trop loin : — nous escaladons le o ciel. — nous creusons jusqu'au centre de la terre pour
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«( y chercher îles systèmes, — et nous nous oublions « nous-mêmes. — La vérité repose devant nous; elle « est sur le grand chemin ; le laboureur marche dessus « avec ses souliers ferrés.
<( La Nature brave la règle et le cordeau ; — l'Art en « a besoin pour élever ses édilices et terminer ses ouvra- « ges: — mais la Nature a ses propres lois, qui sont au- « dessus de l'Art et de la Critique. »
Il avait donc été son propre héros; il s'était mis à s'étudier lui-môme ; il s'était mis tout bonnement à raconter ses ridicules: il s'était fait parler, il s'était fait agir. A quoi bon , en eflet.sc serait-il creusé la tête pour inventer des amours, des passions, des vices, des ridicules, des aventures, un dialogue, quand il avait tout cela en luimême? — et de tout cela il s'est servi comme un maître. Le grand mérite du Voyage sentimental , c'est que rien n'est inventé: tout ce que l'auteur vous dit la, il l'a vu, et, qui plus est, il l a senti; l'imagination n'a rien à faire à toutes ces histoires, tout au plus la sympathie, ou tout au plus la bagatelle , pour parler comme La Heur. De ce livre , que nous savons par cœur comme nous savons les Contes de Perrault, tout est resté, parce que rien n'a été arrangé, ni inventé. Ainsi l'auberge de M. Dessaire vsl encore debout à cette heure; elle est l'honneur de la \ille de Calais; on vous y montre la chambre de Sterne , et pour peu que vous insistiez , dans les remises dégarnies, par ces temps de chemins de fer, vous retrouverez la Désobligeante. — Qui donc a jamais douté que le moine ait vécu? Autant vaudrait dire que Rembrandt et Titien ont inventé les têtes de leurs tableaux. Dans les arts on n'invente rien, on copie des modèles;