SUITE DE L'HISTOIRE DE MARIE
Quand Marie se lui un peu calmée, je lui demandai si elle se souvenait d'un homme pâle el maigre qui s'était assis entre elle et sa chèvre, il y avait de cela deux ans. Elle me répondit que dans ce temps-là elle avait l'esprit dérangé; mais, à présent, elle se le rappelait très-bien, par deux circonstances qui l'avaient frappée : c'est que d'abord, quoiqu'elle fût très-malade, elle s'était bien aperçue que ce monsieur avait pitié de son état:
VOYAliE SENTIMENTAL. -2HÔ
et ensuite, c'est que sji chèvre avait pris à ce monsieur son mouchoir, et qu'elle l avait battue pour ce larcin. — Elle avait lavé le mouchoir dans le ruisseau, et depuis, elle le gardait dans sa poche pour le rendre à l'étranger si jamais elle le revoyait . «« 11 me l'avait à moitié promis, ajouta-t-elle. » En parlant ainsi, elle lira le mouchoir de sa poche pour me le montrer: elle l avait enveloppé avec soin dans deux feuilles de vigne, et lié avec des brins d'osier; elle le déploya, et je vis qu'il était marqué d'an S à l'un des coins.
Elle me raconta comment, depuis ce teinps-là. elle avait été jusqu'à Rome; — elle avait fait une fois le tour de I église de Saint-Pierre ; — elle avait trouvé son chemin toute seule au travers de l'Apennin; — elle avait traversé toute la Lomhardie sans argent . et les cruels chemins de la Savoie sans souliers. — Elle n'aurait pas pu dire comment elle s'était nourrie, ni comment elle avait supporté tant de fatigues. « Mais, dit-elle. à brebis tondue , Dieu mesure le vent.
— Et tondue au vif! lui dis-je... Ah! si lu étais dans mon pays. Marie, je te conduirais dans mon hameau, dans ma maison rustique, où tu trouve-
rais un abri. Tu mangerais de mon pain, lu boirais dans ma coupe, j'aurais soin de ton chien Sylvio. Quand la vague inquiétude te pousserait au dehors, tu serais la maîtresse d'aller cà et là , à ton caprice; j'irais avec toi et je te ramènerais à la nuit tombante , et , le soleil couché , je dirais mes prières; cependant, toi, Marie, tu jouerais sur ton chalumeau le saint cantique du soir. L'encens de mon sacrifice serait plus agréable au ciel quand il serait accompagné des accents plaintifs d'un cœur brisé par la douleur. »
Je sentais mon propre cœur se briser en disant toutes ces choses. Marie , voyant que je prenais mon mouchoir, déjà trop mouillé pour me servir, voulut le laver dans le ruisseau. « Mais où le ferais-tu sécher, ma chère enfant? — Dans mon sein , me dit-elle, et je me sentirais rafraîchir !
— Serait-ce donc que ton cœur brûle encore , Marie? »
Je touchais là une corde sur laquelle étaient tendus tous ses maux. Elle fixa quelques moments sur mon visage des yeux eu désordre; puis, sans rien ajouter, elle prit son chalumeau et joua son cantique à la Vierge. — La vibration de la corde don-
loureuse que j'avais touchée cessa tout à lait. — Marie revint à elle , laissa retomber son ehaluîneau et se leva.
« Où vas-tu, ma chère Marie? lui dis-je. » Elle me dit qu'elle allait à Moulins. « Eh bien! allons ensemble, veux-tu? » Elle me prit le bras en allongeant la corde pour laisser à son chien plus de lil>erté dans ses gambades. Nous arrivâmes ainsi tous les trois à Moulins.
Bien que je n'aime point les salutations en public, cependant, lorsque nous lûmes au milieu de la grande place, je m'arrêtai pour regarder Marie une dernière l'ois et pour lui faire mes adieux.
Marie n'était pas grande, mais elle aurait eu sa place parmi les plus belles. — La douleur avait donné à sa physionomie sa teinte divine. Elle avait les traits délicats , et à la fois tout ce que le regard charmé, tout ce que le cœur bien épris, peuvent désirer dans une femme... Ah! si elle pouvait jamais oublier l'ingrat qui l'a perdue, et si les traits d'Éliza pouvaient s eH'acer de mon cœur, non-seulement Marie mangerait de mon pain et Iwirait dans ma coupe...; je ferais plus, elle reposerait sur mon sein.
Adieu, Marie ! adieu , chaste malheureuse! Puisseul tes profondes blessures sentir quelque bon effet de la" compassion que l'étranger verse sur loi ! — Pour le guérir tout à fait, pauvre lille, il n'y a au monde, après Dieu , que relui qui a brise» deux fois ton cœur!
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