LE BOURBONNAIS
Cette fois, les émotions si douces, les riants tableaux que je m'étais promis en traversant cette belle partie de la France pendant le temps des vendanges, s'étaient entièrement évanouis. Plus rien ne m'en restait. — Mon àme s'était fermée au sentiment du bonheur depuis que j'avais rencontré cette profonde misère. Au milieu de toutes ces scènes d'une joie bruyante qui se succédaient à chaque instant , je voyais toujours Marie , dans le fond du tableau .
assise et rêveuse sous sou peuplier; j'étais aux porles de Lyon, que je la voyais encore.
Oh î la passion, quand ell<> est honnête et vraie. <»st la source inépuisable de tout ce qu'il y a de précieux dans nos plaisirs et d'amer dans nos douleurs! Elle fait de nous des martyrs dévoués à la sainte croyance; — au milieu des supplices, elle nous fait goûter les joies du ciel. — Mais ces transports tout-puissants, qui vous les donne? Est-ce la souffrance de l'âme? Est-ce la souffrance du corps? Est-ce la peur de l'anéantissement et de la destruction? — Vaines paroles ! — Non î mm ! ce qui nous grandit ainsi , c'est la sympathie pour toutes les nobles souffrances de nos semblables. C'est Dieu lui-même qui a mis en nous ces émanations fraternelles; c'est lui qui adoucit nos cœurs, lui qui nous fait nous aimer les uns les autres. Sans sa permission, pas un cheveu ne tombera de nos têtes, même au milieu des déserts les plus reculés : car c'est lui aussi qui a créé les déserts. Quand mon ami veille a mon chevet dans mes nuits de fièvre, quand il me tend une main secourante dans mes jours de misère , mon cher Eugène obéit à la sympathie, cette émanation du ciel. — Bien ne lui ré-
SKMIMEMAL.
sisle, le monde entier est son domaine. Elle anime le pâtre grossier qui habile les montagnes les plus austères. Qu'un loup ait dévoré un agneau du troupeau voisin , notre berger se lamente ; la tète appuyée contre sa houlette, il regarde ces petits membres palpilanls. «Ah! dit-il, si j'étais venu plus tôt ! »
Que la paix soit avec toi, généreux berger! Merci de ta pitié pour le pauvre agneau ! le ciel le le rendra en paisible sommeil dans ta chaumière. — Heureuse est la femme qui partage ton heureuse pauvreté ! — heureux sont les petits agneaux qui
bondissent autour de toi !