SIENNE
à lu pauvre Marie?»» Levmage terminé, Lalleur retint auprès de sa femme, à Calais, où il avait dressé un joyeux petit bouchon , très-fréquenté des marins. Malheureusement , la guerre de la France avec l'Angleterre devait être funeste à rétablissement de Lalleur : l'humble bouchon , qui n'abritait plus de son ombre les matelots des paquebots anglais , ne battit plus que d'une aile : Lalleur se vit bientôt au-dessous de ses all'aires; mais Dieu, qui n'abandonne jamais ceux qu'il aime, mit au cœur de madame Lalleur une passion adultère pour une troupe de comédiens : — madame Lalleur se lit bohémienne à la suite de ces bohémiens, — et Lalleur, resté seul el libre, reprit sa course dans le monde el sa devise nationale : I ne la bagatelle !
Pauvre Lalleur! il eut presque autant de maîtres divers que le sansonnet de Sterne, et il passa comme lui par toutes les lettres de l'alphabet, dans la Chambre haute aussi bien que dans la Chambre des communes. Mais il eut beau faire et beau chercher , jamais il ne trouva un maître t omme son premier maître , — si bon ! — si tendre! — si bienveillant ! — qui aimait si fort à le voir bien nourri, bien vêtu, et qui lui donnait congé si volontiers le dimanche , pour vaquer à ses amours.
Parmi plusieurs personnages de ce roman , plusieurs portent des noms historiques. Smelfungus , c'est le docteur Smollet; Madame de L..., la dame à qui Sterne doit porter une lettre, c'est madame la marquise de Lambert ; l homme au Shakspeare n'est autre que M. le baron de Breteuil , l'ami du duc de Choiseul; vous y trouvez aussi le nom de Diderot et le nom de l'abbé Kaynal. J'imagine, à ce propos, que c'est par
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reconnaissance, pour avoir vu son nom dans le Voyage sentimental, que l'abbé Raynal, ce singe boursoufllû et essoufllé de Diderot , s'est amusé à écrire cette apostrophe célèbre au territoire d'Ajuija : « Territoire d'Ajuija, tu n'es rien; mais tu as donné naissance à Élisa ! — Si mes écrits ont quelque durée, le nom d'Ajuija restera dans la mémoire des hommes. — Élisa ! je fus ton ami sans te connaître; sois un moment le mien; ta douce pitié sera ma récompense... — Je cherche partout Élisa; je rencontre, je saisis quelques-uns de ses traits , quelques-uns de ses agréments épars parmi les femmes les plus intéressantes. Mais qu'est-elle devenue celle qui les réunissait? — Je la pleurerai tout le temps qui me restera à vivre; mais est-ce assez de la pleurer?
« Du haut des cieux , ta première et dernière patrie , Élisa , reçois mon serment. Je jure de ne pas écrire une ligne où l'on ne puisse reconnaître ton ami ! etc. » On n'est pas plus niais que cela !
Mais le Voyage sentimental devait être le dernier effort, ou, si vous aimez mieux, le dernier sourire de Sterne. Il s'arrêta tout d'un coup dans le voyage d'Italie, et comme sil eût compris qu'il ne pouvait aller plus loin. Ainsi devait se terminer ce voyage commencé avec tant de joie facile, poursuivi au milieu de tous les enchantements de la route et de la passion. Sterne revint dans sa patrie pour y mourir. La langueur l'avait frappé sans retour-, mais il devait conserver jusqu'à la tin la force de l'Ame, la jeunesse du cœur, et un peu de l'espérance et des rêves d'autrefois. Sa femme était restée en Touraine, où elle espérait marier sa lille, et même, à propos de cette lille à marier , voici ce que répondit Sterne à
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un Français sentimental qui l'avait demandée en mariage avec une dot. — « Monsieur, je donne à ma fille , en la « mariant, dix mille livres sterling, savoir : ma fille a dix- « huit ans , vous en avez soixante-deux : ce qui vaut « bien cinq mille livres. — Elle est jolie , elle parle « l'italien et le français, elle pince de la guitare ; vous « êtes laid, peu joli, peu musicien, fort ignorant : ce h qui vaut bien cinq mille livres. — Total, dix mille livres « sterling. » Ainsi il plaisantait même avec cette chose sérieuse que l'on appelle mariage. Cependant la mort s'approchait. Il était seul à ce moment solennel, et son dernier vœu de mourir en silence s'accomplit dans son entier. Toutefois , il eut le temps encore de laisser quelques-unes de ces bonnes maximes d'une aimable philanthropie que lui seul il savait formuler. « Pour former un jeune homme il faut trois choses: la bonne compagnie, une fortune honnête, et une légère dose delà tendre amitié d'une femme accomplie. » — « L'opinion est un mauvais maître, tvran qui n'aime que la servitude. — Elle nous mène par les oreilles, par les yeux , j'ai presque dit par le nez. — Elle est la plus déshonorante des maîtresses, et cependant personne ne la peut jeter à la porte ; il faut vivre , il faut mourir avec elle.
« Je crois que c'est le lord Bacon qui fait cette remarque, — du moins, quel que soit 1 auteur de cette observation , elle n'est pas indigne du grand homme que je viens de citer; — il a donc fait cette observation, que les médecins sont de vieilles femmes qui viennent à côté de notre lit se mettre aux prises avec la nature, et qui ne nous quittent que lorsqu'ils nous ont tués ou que la nature nous a guéris.
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« Cet innocent oubli de In peine esl l'art le plus heureux de lu vie: et la philosophie, avee tout son attirail de préceptes et de maximes, n'a rien qui lui soit comparable. En effet, je suis convaincu que la joie — modérée, cl réglée sur de bons principes , — est parfaitement agréable à l'être bienfaisant qui nous a créés, et qu'on peut rire, chanter, et même danser, — sans offenser le ciel.
« Je ne pourrai jamais, — non , je le dis bien positivement, il ne sera jamais en mon pouvoir de croire qu'on nous ait envoyés dans ce inonde pour le traverser mélancoliquement. Tout ce qui m'entoure m'assure le contraire. — Les danses et les concerts rustiques que je vois et que j'entends de ma fenêtre, me disent que l'homme est fait pour la joie. Aucun cerveau fêlé de moine chartreux , — ou tous les moines chartreux du monde , — ne me feraient jamais revenir de cette opinion. »
Et remarquez comme Y image arrive toujours v ite et bien :
« J'ai réellement cru, mon bon ami, que je n'aurais plus le plaisir de vous voir. Le hideux squelette de la mort semblait avoir pris son poste au pied de mon lit , et je n'avais pas le courage de m'en moquer comme je l'ai fait jusqu'ici: — je baissais donc patiemment la tête, sans la moindre espérance de la relever jamais de dessus mon oreiller. »
La veille même de sa mort, il espérait viv re encore sept à huit mois; il se sentait, disait-il, assez de forces pour l'aire un usage tolérable de la vie. Et pourquoi tant d'espérances, gavez-vous? c'est qu'il était remonté sur son (linlii amoureux ; c'est qu'il avait rencontré une aimable
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femme qui lui rappelait Elisa Draper , — un caractère du premier ordre , — un esprit à l'unisson de toutes les vertus. — Il n'avait jamais imaginé , même quand il avait dix-huit ans, que la grâce put être aussi parfaite dans toutes ses parties et si bien appropriée aux dons les plus
heureux de la jeunesse. — Madame de était venue
sous la l'orme d'un ange consolateur, et avec sa voix enchanteresse* , au chevet du pauvre mourant; elle lui avait présenté sa tisane d'un air si engageant , d'une main si blanche, qu'il s était mis à l'aimer de tout son cœur. — Et maintenant qu'il se trouvait amoureux encore une fois, notre cher Yor.ck ne voulait plus mourir. — Il ne voulait pas tourner la tête \ers le sud avant le mois de mars; en un mot, malgré toute sa bonne volonté de quitter rette terre où il avait tant aimé, il ne voulait pas partir, si, à l'heure du départ, — une femme pareille — lui faisait un signe de la main , en lui disant : « Restez î »
« Cependant, ajoute-t-il , chacun dit autour de moi que je suis mort, et j'ai bien peur d êtr<» absolument forcé de mourir. — A cette nouvelle , vous aurez un vif chagrin , j'en suis sûr ; je veux cependant ne pas faire répandre une larme inutile. — Il suflit à votre pauvre Vorick de savoir que vous en verserez plus d'une quand il ne sera plus ! »
Ainsi, il expira doucement, au mois de février 1768, dans son appartement de Bond-Street, à Londres. Il avait encore une plaisanterie sur les lèvres quand il est mort.
Le froid le prit par les extrémités ; et madame de , sa
belle et bien-aimée garde-malade , qui veillait près de lui, voulant réchauffer ses pieds mourants de ses deux
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mains: « Non pus, lui dit-il , non pas à mes pieds, mais là, votre main sur mon cœur ! » Elle plaça sa main sur le crrur de son ami; ce pauvre cœur battit encore une ou deux minutes sous cette main bienveillante, et ce fut tout ; le plus aimable homme de toutes les littératures réunies de ce monde était mort.
Sterne a laissé un portrait trace par lui-môme, et tracé de main de maître. Le voici tel qu'il la fait; c'est tout à la fois le portrait d Yorick , de ïristram , de Sterne , trois héros qui n'en font qu'un :
« Je suis né, voilà la seule chose dont je n'oie pas à douter, et je dois encore cet avantage au hasard, qui préside à toutes mes aventures.
« Mon père, qui n'était qu un brave soldat, ne me donna aucune éducation; il la méprisait. Qu'il avait de ( ourage ! J'appris à lire et à écrire par hasard. J'allais à l'école en faisant quelquefois la buissonnière , et je glanai quelques bribes de littérature pat hasard. Lclèvre, mon instituteur, se trouva lieutenant démon père, par hasard. Je n'avais jamais eu l'intention de me marier, et je me mariai par hasard. Je n'ai jamais eu d'autre patron que ceux que j'ai rencontrés par hasard , et je dev ins auteur par hasard.
« Je suis (qui le croirait?) plutôt un être pensant qu'un être agissant. Mon esprit a toujours été un chevalier errant, dont mon corps n'était que le simple écuyer ; et celui-ci a été tellement harassé des courses et des moulins à vent de son maître, qu'il a souvent eu l'envie de quitter le service, en s écriant avec son confrère Sancho : Béni soit celui qui a inventé le sommeil !
< La philanthropie est le sine (fini non de mon tempé-
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rament : voilà la divinité dans laquelle je vis, je me mens, je place mon existence. L'affection que je porte au genre humain est une correspondance entre le ciel et la terre , au centre de laquelle je me place. J'aime les hommes avec cette bienveillante indulgence que je souhaite que Dieu ait pour moi : je pallie leurs infirmités, je pardonne leurs erreurs , je désire en môme temps leur bien temporel et spirituel. — Ce sentiment est le premier qui se réveille avec moi, et le dernier qui me quitte quand je prends congé de mes sens.
« Je suis en général un homme de bonne humeur, et ma gaieté n'est jamais si grande que lorsque je suis accablé de douleurs et d'infortunes de tout genre, j'entends des douleurs et des infortunes toutes personnelles. AussitAt, c'est à qui se pressera autour de mon grabat , non pas pour pleurer, mais pour rire à mes peines, pour m'ouïr plaisanter à la question , pour me voir rafliner mon être dans les tourments.
« Un de mes amis, croyant un jour que j'allais succomber aux accès d'une colique bilieuse, me parut fort étonné de la gaieté avec laquelle je sortais de ce monde ; voici ma réponse :
•< Les chrétiens indolents se persuadent trop l'efficacité du repentir qu'un mourant peut témoigner à son lit de mort: je n'y ai jamais cru. Quand on demanda à Socrate, avant son supplice , pourquoi il ne se préparait pas à ce fatal passage , il répondit avec noblesse : Je n'ai fait que cela toute ma vie. »
Maintenant que cet essai sur la vie de Sterne est arrivé, par toutes sortes de sentiers détournés, à sa conclusion philosophique, le nil admirari du poëte latin , il me