XI. II
STKHNK.
resterait à dire quelques mots de cette traduction nouvelle, — nouvelle , on peut le dire , car elle a été faite , refaite , revue , corrigée bien des fois. — De ce terrible travail , dont le traducteur se croyait incapable , de ce duel dangereux avec un écrivain comme Sterne, armé à la légère, — et qui disparait soudain, comme une ombre goguenarde , devant les grands coups de plume qu'on veut lui porter ; — de cette ignorance profonde de la langue anglaise , remplacée par un profond et respectueux sentimentde la grâce, delà légèreté, de la finesse de notre langue, — que resterat-il? — Soyez tranquilles; il y a de sévères critiques également versés dans les deux langues, M. Fhilareste Chasle, par exemple , qui nous le diront avant peu.
Quel que soit l'arrêt de ces juges souverains, que personne ne peut récuser, l'auteur s'y soumet en toute humilité et en toute conscience. Une seule ebose lui causerait un vif chagrin : ce serait d'avoir retranché, ne fût-ce qu'un atome, de la bonne humeur, de la grâce facile, de la merveilleuse souplesse de Sterne ; ce serait d'avoir dérangé de «i route bien sablée l'insouciant dada de maître Yorick. En effet , comme ils étaient heureux , l'un portant l'autre, le cavalier et le cheval, une fois qu'ils étaient en route! comme ils s' inquiétaient peu de savoir où s'arrêter le jour, où m* reposer le soir, et à quelle heure et quel jour ils rentreraient à la maison? Le dada d 'Yorick, pour la galanterie, pour l'enthousiasme , pour le paysage qu'il parcourt, pour les enchantements qu'il affronte, est tout à fait le descendant d'un autre cheval poétique: il descend un peu de l'Ane de Sancho, il descend du ltossinante de Don Quichotte, noble coursier aussi maigre et aussi brave que son maître, étique monture qui va au petit pasMir le
STERNE. xi.iii
«ranci chemin de la gloire et de I amour. — Semez des Heurs sur leur passage, — arrachez les ronces du chemin! — Belles filles qui passez, allez puiser de l'eau à la fontaine pour désaltérer ces douces monturesquc n'a jamais touchées le fouet, que l'éperon n'a jamais blessées , qui n'ont jamais connu ni le mords, ni la bride! — Et vous, les gens des pays étrangers, qui comme nous suivez pas à pas ce noble animal, qui le voulez monter par surprise, prenez garde! pour la première fois de sa vie, le paisible animal, le dada d' Yorick , le Rossinante de Don Quichotte, pourrait bien ruer et vous briser le front !
Vous voyez donc , vous qui êtes la science et la critique, que là est toute ma terreur : c'est d'avoir attristé l'innocente joie qui circule dans ces lignes comme le sang circule dans les veines d'une belle et brune fille de vingt ans. — Pauvre Yorick ! quel malheur qu'il appartienne de droit à la traduction française! Quel malheur qu'il n'ait pas été tout simplement Français de nation , comme il l'était par l'esprit, par la bonne humeur, par l'ironie, par la galanterie la plus exquise , par les passions les pins charmantes! Pauvre Yorick! Lalleur et Sviift avaient pour refrain Vive la bagatelle! Yorick avait adopté pour sa devise Vive la joie! Il ne savait rien de plus naturel qu'une joie douce, expansive aussi la joie a été pour lui ta cruche de la veine , qui n'était jamais vide ; — lu joie a été sa compagne, sa famille, son génie fidèle. Aimable et bien-aimé Yorick !
Nous, cependant, qui sommes venus après lui dans les frais sentiers où son pas léger laissait son empreinte à peine: nous qui obéissons comme lui à la fantaisie de l'heureux dada qui nous emporte, méritons, nous aussi.
xi.iv S I KH NE
par In simplicité de notre esprit, par la bonne grâce de notre bonne humeur, par l'exercice des honnêtes passions, méritons enfin l'honneur de monter, ne fût-ce qu'en croupe, le dada d'Yorick, le Rossinante de Don Quichotte, le. Grisou de Sancho, voire même l'âne de Hnlaam, qui s'arrêtait si bien à chaque vision anpélique ; — et répétons , en toute humilité de cœur et d'esprit , l'oraison du matin et du soir de notre maître Yorick :
Ac corde-nous , o mon Dieu! noire pain, notre passion, nos douces larmes et notre sourire de chaque jour. — Ainsi soit- il.' — Amen!
ii v. «lis-je , se règle beaucoup mieux en France.
— Yousavezétéen Franee?
s < < i i:i mon gentleman en se tournant aussitôt vers moi de l'air du inonde le plus poli, niais le plus triomphant. — Il est étrange, medis-je a moi-même, qu'une traversée
VOYAtiE
«le vingt-un milles (c'est là tout au plus la distance «le Douvres à Calais) puisse donner le droit d'argumenter ainsi. — J'en saurai quelque chose. — Aussitôt, «initiant la dispute , je m'en vais droit an logis, je
prends une demi-douzaine de chemises, ma culotte desoie.— L'habit que je porte est tout cequ'il me faut , dis-je, en jetant un coup «l'œil sur la manche. — J'arrête une place dans la diligence de Douvres , et le lendemain, dans la matinée, à neuf heures, le pa- (piebol mettait à la voile. — A trois heures de l'aprèsmidi , je mangeais à mon dîner une fricassée de poulets en France, si bien en France, que si j'étais mort la nuit même, d'une indigestion, le nmnde entier n'eût pas pu suspendre l'effet du droit d'au-
haine, — Mes chemises , — ma culotte de soie , — îim valise , — tout appartenait de droit au roi de France, — tout, et même cette douce image que j'ai depuis si longtemps sur mon cœur , Elisa , ce |)ortrail que je t'ai juré d'emporter avec moi dans la tombe. On nous eût donc séparés l'un de l'autre; l<»s cruels! Dépouiller ainsi jusqu'au fond du cœur, un passager étourdi (pie vos sujets ont amené sur vos cotes!— Par le ciel ! Sire, cela n'est pas beau ! — Ce qui me chagrine le plus, c est d'être sur ce point en guerre ouverte avec le souverain d'un peuple aimable, et renommé pour son bon cœur et son bon sens.
Mais à peine ai-je mis le pied dans vos Etats