DANS LA RUE, A CALAIS
Le globe que nous habitons est apparemment une espèce de monde querelleur.
Comment, sans cela, Tacheteur d'une aussi petite chose qu'une mauvaise chaise de poste pourrait-il sortir dans la rue avec celui qui veux la vendre, dans des dispositions pareilles à celles où j'étais ? Il ne devait tout au plus être question que d'en réguler le prix, et je me trouvais dans la même disposition d'esprit, je regardais mon marchand de chaises avec les mêmes yeux de colère que si j'avais été en chemin pour aller au coin de Hyde-Park me battre en duel avec lui.
Je ne savais pas trop bien manier l'épée, et je ne me croyais pas capable de mesurer la mienne avec celle de M. Dessein... Mais cela n'empêchait pas que je ne sentisse en moi les mouvements dont on est agité dans cette espèce de situation...
Je regardais M. Dessein avec des yeux perçants... Je les jetais sur lui en profil... ensuite en face... Il me semblait un Juif...
un Turc... Sa perruque me déplaisait..:
J'implorais tous mes dieux pour qu'ils le maudissent... Je le souhaitais à tous les diables...
Le cœur doit-il donc être en proie à ces émotions pour une bagatelle ? Qu'est-ce
VOYAGE SEMTIMKXTAL 27
que c'est que trois ou quatre louis qu'il peut me faire payer de trop !
« Passion basse !... — me dis-je en me retournant avec la précipitation naturelle d'un homme qui change subitement de façon de penser... — Passion basse, vile!... tu fais la guerre aux humains : ils devraient être en garde contre toi...
— Dieu m'en préserve ! » s'écria-t-elïe en mettant la main sur son front. . .
Et je vis, en me retournant, la dame que le moine avait abordée dans la cour. . .
Elle nous avait suivis sans que nous nous en fussions aperçus.
« Dieu vous conserve ! » lui dis-je en lui offrant mon bras...
Elle avait des gants de soie noire qui étaient ouverts au bout des pouces et des doigts. Elle accepta mon bras sans façon, et je la conduisis à la porte de la remise.
M. Dessein dit plus de cinquante fois :
• Le diable emporte les clefs!... »
Il ne trouvait pas la bonne. Nous étions aussi impatients que lui de voir cette porte ouverte, et nous étions si attentifs à l'obstacle, que je pris la main de la dame sans presque m'en apercevoir. La clef ne se
trouva point, et M. Dessein nous laissa ensemble, la main de la dame dans la mienne, et le visage tourné vers la porte de la remise, en nous disant qu'il serait de retour dans cinq ou six minutes.
Un colloque de cinq ou six minutes, dans une pareille situation, fait plus d'effet que s'il durait cinq ou six siècles le visage tourné vers la rue. Ce que l'on se dit, dans ce dernier cas, ne vient ordinairement que des accidents qui arrivent au dehors...
Mais, quand les yeux ne sont point distraits, et qu'ils se portent sur un point iïxe, le sujet du dialogue ne vient uniquement que de nous-mêmes... Je sentis l'importance de la situation... Un moment de silence après le départ de M. Dessein y eût été fatal... La dame se serait infailliblement retournée... Je commençai la conversation sur-le-champ.
Je n'écris pas pour excuser les faiblesses de mon cœur... Un voyageur doit être fidèle dans ses récits. . . Je vais donc décrire toutes les tentations que j'éprouvai danscette occasion... On me dira peut-être que je les décris avec trop de simplicité... Pourquoi mettrais-je du fard à ce qui n'en a point eu ?