‹ Voyage sentimentalChapitre 11 sur 53 · LA PORTE DE LA REMISE, A CALAIS · texte numérisé non relu

LA PORTE DE LA REMISE, A CALAIS

J'ai dit que je ne voulais pas sortir de la désobligeante, parce que je voyais le nioin£ £n .conférjence avec une dame qui venait jd'Aixivjer, et j'ai dit le vrai. .. Cependant je n'ai pas dit tout le' vrai. L'air, la figure de la <.dam£ me retenaient autant que lui. Je soupçonnais qu'il ■ lui- rendait compte de^e qui s'était pjassé «ntre nous...

Cela m^humiliait... J'aurais > souhaité que le moine £Ût été dans sou'COuvenL

Lorsque le cœur devance le jugem£nt, il épargne au jugement bien des pein£.s...

Le mien m'assura qu'fUe était d'une beauté d'ange. La beauté mérite qu'on y fasse attention... Mais un objet fait oublier l'autre... Je tirai le rideau de taffetas, j'écrivis ma préface, et la dame et sa beauté s'évanouirent. Je ne songeai plus à elle.

Mais l'impression qu'elle avait faite sur moi revint aussitôt que je la rencontrai

dans la rue. L'air franc, et en même temps réservé, avec lequel elle me donna le bras, me parut une preuve d'éducation et de bon sens. Je sentais, en la conduisant, je ne sais quelle douceur autour d'elle, qui répandait la tranquillité dans tous mes esprits.

« Bon Dieu ! — me disais-je, — avec quel plaisir on mènerait une pareille créature avec soi autour du monde ! »

Je n'avais pas encore vu son visage...

Mais qu'importe ? Son portrait était achevé avant d'arriver à la remise. L'imagination m'avait peint toute sa tête, et se plaisait à me faire croire qu'elle était aussi bien une déesse que si je l'eusse retirée du fond du Tibre... O magicienne! tu es séduite, et tu n'es toi-même qu'une friponne séduisante... Tu nous trompes sept fois par jour avec tes portraits agréables, tes images riantes... Cependant, tu les fais avec tant de grâces, ils sont si charmants ! . . . tes peintures sont si brillantes, qu'on a du regret de rompre avec toi.

Lorsque nous fûmes près de la porte de la remise, elle ôta sa main de devant son visage, et se laissa voir... C'était une

figure à peu près de vingt-six ans... Une brune claire, piquante, sans rouge, sans poudre, et accommodée le plus simplement.

A l'examiner en détail, ce n'était pas une beauté, mais ses attraits, dans la situation d'esprit où je me trouvais, m'attachaient plus qu'une beauté éblouissante... Sa physionomie intéressait... Elle avait l'air d'une veuve qui avait surmonté les fortes impressions de la douleur, et qui commençait à se réconcilier avec sa perte; mais mille autres revers de la fortune avaient pu tracer les mêmes lignes sur son visage... j'aurais voulu savoir ses malheurs... Et, si le ton qui régnait dans les conversations du temps d'Esdras eût été à la mode en celui-ci, je lui aurais dit :

« Qu'avez-vous ? Pourquoi cet air

nquiet? Qu'est-ce qui vous chagrine?

D'où vous vient ce trouble d'esprit?... »

En un mot, je me sentis de la bienveillance pour elle, et je pris la résolution de lui faire ma cour d'une manière ou d'autre. . . enfin, de lui offrir mes services.

Voilà de quoi je fus tenté, et j'étais disposé à céder à mes tentations et à les satisfaire. Qu'on juge où cela pouvait me

conduire ! Nous étions seuls, elle avait sa main dans la mienne, et nous avions le visage tourné vers la remise, et beaucoup plus prés de la porte que la nécessité ne l'exigeait.

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