DÉCOUVERTE
La première fois que je l'avais vue, l'imagination m'avait prêté ses yeux : je l'avais trouvée charmante. L'imagination inspire aussi de la confiance, et je crus facilement qu'elle était au rang des êtres les plus aimables... Je me figurai ensuite qu'elle était veuve et dans l'affliction... et je m'arrêtai à toutes ces idées. Cette situation me plaisait... Elle serait restée avec moi jusqu'à minuit, que je m'en serais tenu à ce système; c'est ainsi que je l'aurais toujours considérée.
Mais le moment peut-être de nous séparer n'était pas éloigné, et elle n'avait pas fait vingt pas, que je désirai de savoir plus de particularités... L'idée d'une grande séparation vint me saisir et m'alarmer...
Il pouvait se faire que je ne la reverrais plus... Le cœur veut épargner autant qu'il peut; et, dans ce malheur, je voulais au moins des traces sur lesquelles mes souhaits pourraient la rejoindre, si je ne la voyais plus moi-même. En un mot, je voulais savoir son nom... le nom de sa famille, son état... Je savais l'endroit où elle allait... Je voulais savoir encore d'où elle venait. Mais comment parvenir à toutes ces connaissances? Cent petites délicatesses s'y opposaient. Je formai vingt plans différents... Je ne pouvais pas lui faire de questions directes... La chose, du moins, me paraissait impossible.
Un petit ofHcier français, de fort bon air, qui venait en dansant au bruit d'une ariette qu'il fredonnait, me fît voir que ce qui me semblait si difficile était la chose du monde la plus aisée. Il se trouva entre la dame et moi au moment qu'elle revenait à la porte de la remise. . . Il m'aborda.
et & peine m'avait-il parlé, qu'il me pria de lui faire l'honneur de le présenter à la dame... Je n'avais pas été présenté moimême... Il se retourna aussitôt, et se présenta sans moi.
« Vous venez de Paris, apparemment, — lui dit-il, — madame?
— Kon; mais je vais, — dit-elle, — prendre cette route.
— Vous n'êtes pas de Londres?
Elle répondit que non.
— Ah ! madame vient de Flandre : apparemment que vous êtes Flamande ?
La dame répondit oui.
— De Lille peut-être ?. . ,
— Non.
— Ni d'Arras? ni de Cambrai? ni de Gand ni de Valenciennes? ni de Bruxelles.
La dame dit qu'elle était de Bruxelles.
« Oh ! oh ! j'ai eu l'honneur d'assister au bombardement de cette ville. Il y faisait chaud... Il faut l'avouer, cette place était admirablement bien située pour cela... Je m'en souviens; elle était remplie de noblesse quand les Impériaux en furent chassés par les Français... »
La dame lui fit une légère inclination de tête... Il lui raconta la part qu'il avait eue au succès de cette affaire... la pria de lui faire l'honneur de lui dire son nom...
« Et madame, sans doute, a son mari ?
— dit-il en regardant par-dessus son épaule, et faisant deux pas en arrière... — je vous joins, » s'écria-t-il.
Et, sans attendre de réponse, il s'en alla en sautant joindre ses camarades.
Je le considérai avec des yeux attentifs.
« Apparemment, — me dis-je d'un ton de reproche, — que je n'ai pas assez médité les importantes leçons de la civilité qu'on a mises dans les mains de mon enfance ; car je n'en pourrais pas faire autant. »