UN AUTRE EN PROFITERAIT
M. Dessein s'était arrêté à causer à quelque distance, et il arriva avec la clef
de la remise à la main, et nous ouvrit les grands battants de son magasin de chaises.
Le premier objet qui me donna dans l'œil fut une autre guenille de désobligeante, le vrai portrait de celle qui m'avait plu une heure auparavant, mais qui depuis avait excité en moi une sensation si désagréable... Il me semblait qu'il n'y avait qu'un rustre, un homme insociable, qui eût pu imaginer une telle machine; et )e pensais à peu près de même de ceux qui s'en servaient.
J'observai qu'elle causait autant de répugnance à la dame qu'à moi... M. Dessein s'en aperçut, et il nous mena vers deux chaises, qui devinrent tout de suite l'objet de ses éloges.
« Milord B..., — dit-il, — les avait achetées pour faire le grand tour... mais elles n'ont pas été plus loin que Paris...
— Cela vaut du neuf... monsieur Dessein, elles sont trop bonnes... »
Et je passai à une autre qui était derrière, et qui me parut me convenir...
J'entrai sur-le-champ en négociation du prix...
« Cependant, — dis-je en ouvrant la
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portière et en montant dedans, — il me semble qu'on aurait bien de la peine à y tenir deux.
— Ayez la bonté, madame, — dit M. Dessein, en lui offrant son bras, — d'y monter aussi... »
La dame hésita une demi-seconde... et s'y plaça... Et M. Dessein, à qui un domestique faisait signe qu'il voulait lui parler, ferma, par inadvertance sans doute, la portière sur nous, et nous laissa.
(c Voilà qui est plaisant, — dit la dame en souriant. — C'est la seconde fois que, par des hasards fort indifférents, on nous laisse ensemble : cela est comique.
— Il ne manque, du moins pour le rendre tel, — lui dis-je, — que l'usage comique que la galanterie française voudrait faire de cette aventure... Faire
Tamour dans le premier moment... offrir sa personne au second...
— C'est là leur fort, — répondit la dame.
— On le suppose, au moins... Et je ne sais trop comment cela est arrivé... mais ils ont acquis la réputation de mieux faire Tamour que tous leâ autres hommes...
Reste à savoir s'ils ont plus d'aptitude à saisir le moment favorable... Pour moi, je les crois très maladroits... et qu'ils exercent plus que d'autres la patience de Cupidon...
— Quoi ! vous croiriez qu'ils songent à faire l'amour par sentiment !
— C'est comme si je prétendais qu'on pourrait faire un bel habit avec des morceaux de reste et de toutes couleurs...
ou qu'on peut faire réellement l'amour tout d'un coup et à la première rencontre, en disant seulement qu'on le fait... Ils ne font tout au plus que proposer et la chose et eux-mêmes, avec le pour et le contre, à l'examen d'un esprit solide et qui n'est point animé... »
La dame m'écoutait comme si elle s'attendait à quelque chose de plus...
« Considérez donc, madame, — lui
dis-je en posant ma main sur la sienne...
— que les personnes graves détestent Tamour à cause du nom. Les intéressés le haïssent, parce qu'elles donnent la préférence à autre chose. Les hypocrites paraissent l'avoir en horreur, en feignant de n'aspirer qu'aux choses célestes. Le vrai de tout cela, c'est que nous sommes beaucoup plus effrayés que blessés par cette passion... Un homme qui ne prononcerait le mot d'amour qu'après une heure ou deux de silence paraîtrait tout à fait extraordinaire... Ah! quel homme! qu'il est gauche ! Cependant, admirez ma simplicité !
Il me semble qu'une suite de petites attentions tranquilles... qui se montreraient de façon à ne pas alarmer, et ne seraient pourtant pas assez vagues pour être méprisées ; un tendre regard de temps en temps, mais peu ou même point du tovit de discours à ce sujet... il me semble... Oui, la nature s'en mêlerait et façonnerait tout cel.a comme elle l'entend...
— Eh bien ! — dit la dame en rougissant, — je crois que vous n'avez point cessé de me faire l'amour depuis que nous sommes ensemble...»