‹ Voyage sentimentalChapitre 18 sur 53 · LA MANIERE DE VOIR · texte numérisé non relu

LA MANIERE DE VOIR

Elle ne m'eut pas sitôt quitté que je commençai à m'ennuyer. Je sentis que les

Jl

moments étaient plus longs, et je n'ai peut-être jamais fait un marché de douze guinées aussi promptement dans toute ma vie que celui de ma chaise. Je donnai ordre qu'on m'amenât des chevaux de poste, et je dirigeai mes pas vers l'hôtellerie.

« Ciel! — dis-je en entendant cinq heures sonner, et en faisant réflexion qu'il n'y. avait que deux heures que j'étais à Calais, — quel volume d'aventures cet instant si court ne pourrait-il pas produire!

Quel sujet pour un homme qui s'intéresse h.

tout et ne laisse rien échapper de ce quc Ic temps et le hasard lui présentent continuellement ! »

Je ne sais si cet ouvrage aura jamais quelque utilité. Peut-être qu'un autre réussira mieux. Mais qu'importe? C'est un essai que je fais sur la nature humaine...

Il ne me coûte que mon travail. Cette expérience me fait plaisir : elle anime la circulation de mon sang, dissipe les humeurs sombres, éclaire mon jugement et ma raison : c'est assez... Je suis trop payé.

Je plains l'homme qui, voyageant de

$6 VOYAGE s EXTIMEXTAL

Dan à Bcrshcba, (i) peut s'écrier: «Tout est triste! » Oui, sans doute, le inonde entier est stérile pour ceux qui ne veulent pas cultiver les fruits qu'il présente. « Mais, — nie disais-je à moi-même en frottant gaiement mes mains l'une contre l'autre, je serais au milieu d'un désert, que je trouverais de quoi m'affecter. . . Un doux myrte, un triste cyprès m'attireraient sous leur feuillage. .. Je les bénirais de l'ombrage bienfaisant qu'ils m'offriraient... Je graverais mon nom sur leur écorcc; je leur dirais : u Vous êtes les arbres les plus aj/rcables de tout le désert. Je gémirais avec eux en voyant leurs feuilles dessécher et tomber, et ma joie se mêlerait à la leur quand le retour de la belle saison les couronnerait d'une riante verdure. »

Le savant Smelfungus voyagea de Boulogne à Paris, de Paris à Rome, et ainsi de suite... Le savant Smelfungus avait la jaunisse. Accablé d'une humeur sombre, tous les objets qui se présentèrent à ses yeux lui parurent décolorés et défigurés...

(I) Villos qui ('-Uiiciil situi-cs aux deux extrétriili'-H ilu la Jurii'p.

Il nous a donné la relation de ses voyages : ce n'est qu'un triste détail de ses pitoyables sensations.

Je rencontrai Smelfungus sous le grand portique du Panthéon... Il en softait.

« Hh bien ! que dites-vous de ce superbe édifice? — lui dis-je.

— Moi ? Ce n'est qu'un vaste cirque pour un combat de coqs...

— Je voudrais, — lui dis-je, — que vous n'eussiez rien dit de pis de la Vénus de Médicis... »

J'avais appris en passant à Florence, qu'il avait fort maltraité la déesse, parce qu'il la regardait comme la beauté la plus prostituée du pays.

Smelfungus revenait de ses voyages, et je le rencontrai encore à Turin... Il n'eut que de tristes aventures sur la terre et sur l'onde à me raconter. Il n'avait vu que des gens qui s'entremangent comme les anthropophages. . .

Il avait été écorché vif, et plus maltraité que saint Barthélémy, dans toutes les auberges où il était entré.

« Oh ! je veux le publier dans tout l'univers, — s'écria-t-il.

— Vous ferez mieux, — lui dis- je, — d'aller voir votre médecin. »

Mundungus, homme dont les richesses étaient immenses, se dit un jour :

« Allons, faisons le grand tour. »

II va de Rome à Naples, de Naples à Venise, de Venise à Vienne, à Dresde, à Berlin... Et Mundungus, à son retour, n'avait pas retenu une seule anecdote agréable. Il ne disait pas une seule chose qui eût du bon sens et de la liaison ; il avait parcouru les grandes routes sans jeter les yeux ni d'un côté ni de l'autre, de crainte que l'amour ou la compassion ne le détournât de son chemin.

Que la paix soit avec eux s'ils peuvent la trouver! mais le ciel, s'il était possible d')- atteindre avec de pareilles humeurs, n'aurait point d'objets qui pussent fixer et amollir la dureté de leurs cœurs... Les doux esprits, sur les ailes de l'amour, viendraient se réjouir de leur arrivée : ils n'entendraient autre chose que des cantiques de joie, des extases de ravissement et de bonheur... O mes chers lecteurs! les âmes de Smelfungus et de Mundungus...

je les plains... elles n'ont point apporté de

sensibilité... Les douces sensations ne les affectent jamais... Smelfungus, Mundungus seraient placés dans la demeure la plus heureuse du ciel... les âmes de Smelfungus et de Mundungus s'y croiraient malheureuses et gémiraient pendant toute l'cternitc.

Page 1