‹ Voyage sentimentalChapitre 20 sur 53 · IL FAUT SAVOIR S ACCOMMODER DE TOUT · texte numérisé non relu

IL FAUT SAVOIR S ACCOMMODER DE TOUT

Je suis disposé à peftser favorablement de tout le monde au premier abord, et surtout d'un pauvre diable qui vient offrir SCS services à un aussi pauvre diable que moi ; mais ce penchant me donne quelquefois de la défiance; il m'autorise du moins à en avoir. J'en prends plus ou

moins, selon l'humeur qui me domine et le cas dont il s'agit... Je puis ajouter aussi, selon le sexe à qui je dois avoir affaire.

Dès que La Fleur entra dans la chambre, son air ouvert et naturel triompha de la défiance. Je me décidai sur-lechamp en sa faveur, et je Tarrctai sans hésiter. La prudence me chuchota que je ne savais pas ce qu'il savait faire. Eh bien ! je découvrirai ses t&lents à mesure que j'en aurai besoin... D'ailleurs, un Français est propre à tout.

Cependant la curiosité m'aiguillonna ; et quelle fut ma surprise? Le pauvre La Fleur ne savait que battre du tambour et jouer quelques marches sur le fifre. Je sentis que ma faiblesse n'avait jamais été insultée plus vivement que dans cette occasion par ma sagesse...

Malgré cela, je résolus de me contenter des talents de La Fleur. Il avait commencé son entrée dans le monde par satisfaire le noble désir qui enflamme presque tous ses compatriotes... Il avait .servi le roi plusieurs années ; mais, s'étant aperçu que l'honneur d'être tambour

n'ouvrait pas les portes de la récompense ni de la carrière de la gloire, il s'était retiré sur ses terres, où il vivait comme il plaisait à Dieu, c'est-à-dire aux dépens de l'air.

« Ainsi, — me dit la sagesse, — vous avez pris un tambour pour vous servir pendant ce voyage?

— Et pourquoi ne l'aurais-je pas pris?

— dis-je. — N'ai-je pas mieux fait que la moitié de notre noblesse, qui voyage avec des lanodors de laquais qu'elle paye, et qui lui laissent à payer de plus le flûteur, le harpiste, la clarinette, le diable et tout son train ?. . . Lorsqu'on veut se débarrasser d'un mauvais marché par une équivoque...

je trouve qu'on n'est pas à plaindre. »

— Mais, La Fleur, vous savez sans doute faire quelque chose déplus?...

— Oh qu'oui !... »

Il pouvait faire des guêtres et jouer un peu du violon.

« Bravo ! » dit la sagesse.

M Moi, — lui dis-je, — je joue de la basse... ainsi, nous pourrons nous concerter... Mais vous savez raser? Vous accommodez un peu une perruque?

— J'ai les meilleures dispositions...

— C'en est assez pour le ciel, — lui disje en l'interrompant, — et cela doit me suffire. »

On servit le souper... Je me mis à table. J'avais d'un côté de ma chaise un épagneul anglais, un domestique français de l'autre; j'étais aussi gai qu'on peut l'être... J'étais content de mon empire...

Et si les monarques savaient borner leurs désirs, ils seraient aussi heureux que je l'éuis.

DISCOURS P-RELIMINAIRE

La Fleur ne m'a point quitté pendant tous mes voyages, et il sera souvent question de lui. Il est bien juste que j'instruise un peu mes lecteurs sur son compte. Et pourquoi même ne parviendrais-je pas à les intéresser en sa faveur? Je n'ai jamais eu raison de me repentir d'avoir suivi les

impulsions qui m'avaient déterminé à le prendre ; jamais philosophe n'a eu de domestique plus fidèle, plus attaché, plus véridique.

Ses talents de battre du tambour et de faire des guêtres, bons en eux-mêmes, ne m'étaient pas, à la vérité, d'une grande utilité, mais j'en étais bien récompensé par la gaieté perpétuelle de son humeur. . .

Elle suppléait à tous les talents qu'il n'avait pas; elle aurait même, dans mon esprit, effacé ses défauts. Sa figure m'était une ressource; j'y trouvais toujours de l'encouragement dans mes embarras, une espèce de fil qui me faisait sortir des difficultés que je rencontrais... j'allais dire aussi des siennes; mais il semblait que rien n'était difficile pour lui. La faim, la soif, le froid, le chaud, les veilles, la fatigue ne faisaient pas la moindre impression sur sa physionomie ; il était éternellement le même.

Je ne sais si je suis philosophe; Satan, qui se mêle de tout, veut me le persuader; mais, si je le suis, je favoue, je me suis trouvé bien des fols humilié en réfléchissant aux obligations que j'avais au carac-

tère philosophique de ce pauvre garçon.

Combien de fois son exemple ne m'avait-il pas excité à m'appliquer à une philosophie plus sublime !... Avec tout cela, La Fleur était un peu fat; mais c'était plutôt un mouvement de la nature que l'effet de l'art. Il n'eût pas demeuré trois jours à Paris que cette fatuité disparut... Je voulais apprendre tout cela à mes lecteurs ; la chose valait bien un chapitre.

Page 1