‹ Voyage sentimentalChapitre 21 sur 53 · CE QUI REND VERTUEUX · texte numérisé non relu

CE QUI REND VERTUEUX

J'installai le lendemain matin La Fleur dans sa charge. Je fis devant lui l'inventaire de mes six chemises et de ma culotte de soie noire, et je lui donnai la clef de mon porte-manteau : je lui dis de le bien attacher derrière la chaise, de faire atteler les chevaux, et d'avertir l'hôte de m'apporter son compte.

« Ce garçon est heureux, — dit l'hôte.

en adressant la parole à cinq ou six (illes qui entouraient La Fleur et lui souhaitaient affectueusement un bon voyage ; — voili sa fortune faite. »

J'observais cette petite scène. La Fleur baisait les mains des filles. Ses yeux se mouillèrent ; il les essuya trois fois, et trois fois il promit d'apporter des pardons de Rome à toute la bande.

« Toute la ville l'aime, — me dit rhôte; — on le trouvera de manque à tous les coins de Montreuil. Il n'a qu'un seul défaut, c'est d'être toujours amoureux. . .

« Bon ! — dis-je en moi-même, — cela m'évitera la peine de mettre chaque nuit ma culotte sous mon oreiller. »

Et je faisais moins, en disant cela, l'éloge de La Fleur que le mien. J'ai toute ma vie été amoureux d'une princesse ou de quelque autre, et je compte bien l'être jusqu'à ma mort. Je suis très persuadé que, si j'étais destiné à faire une action basse, c'est qu'auparavant j'aurais cessé d'aimer, et que je ne la ferais que dans l'intervalle d'une passion à l'autre.

J'ai éprouvé quelquefois de ces inter-

régnes, et je me suis toujours aperçu que mon cœur était fermé pendant ce temps ; il était si endurci qu'il fallait que je fisse un effort sur moi pour soulager un misérable en lui donnant seulement six sous.

Je me hâtais alors de sortir de cet état d'indifférence. Le moment où je me retrouvais ranimé par la tendre passion était le moment où je redevenais généreux et compatissant. J'aurais tout fait, ou pour obliger mes frères, ou par complaisance pour la compagnie dans laquelle je me trouvais : je n'y mettais qu'une condition, c'est qu'il n'y aurait pas eu de crime... Mais que fais-je en disant tout ceci? Qji'on ne s'y trompe pas; ce n'est pas mon éloge, c'est celui de la passion.

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