‹ Voyage sentimentalChapitre 22 sur 53 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

De toutes les villes de la Thrace, celle d'Abdére était la plus abandonnée h. la

débauche, elle était plongée dans un débordement de mœurs eâroyable. C'est en vain que Démocrite, qui y faisait son séjour, employait tous les efforts de l'ironie et de la risée pour l'en tirer : il n'y pouvait réussir. Le poison, les conspirations, le meurtre, le viol, les libelles diffamatoires, les pasquinades, les séditions y régnaient ; on n'osait sortir le jour ; c'était encore pis la nuit.

Ces horreurs étaient i ce point lorsqu'on représentait YAndromlde d'Euripide à Abdère. Tous les spectateurs en furent charmés. Mais, de tous les endroits dont ils furent enchantés, rien ne frappa plus leur imagination que les tendres sensations de la nature, qu'Euripide avait peintes dans le discours pathétique de Persée :

Cupidon, roi des dieux et des hommes !

Tout le monde, le lendemain, parlait en vers iambique. Ce discours de Persée faisait le sujet de toutes les conversations. On ne faisait que répéter dans chaque maison, dans chaque rue :

Cupidon, roi des dieux et des hommes !

VOYAGE SEKTIMENTAL

Tout retentissait du nom de Cupidon; le nom de ce dieu, mis en refrain, flattait plus que la plus douce mélodie. On n'entendait de tous côtés que Cupidon, Cupidon, roi des Dieux et des hommes...

Le même feu saisit tout le monde, et toute la ville, comme si ses habitants n'avaient eu qu'un même cœur, se livra à l'amour.

Les apothicaires d'Abdére cessèrent de vendre de l'ellébore; les faiseurs d'armes ne vendirent plus d'instruments de mort; l'amitié, la vertu régnèrent partout; les ennemis les plus irréconciliables s'entrcdonnèrent publiquement le baiser de paix. . . Le siècle d'or revint et répandit ses bienfaits sur Abdère. Les Abdéritains jouaient des airs tendres sur le chalumeau; le beau sexe quittait les robes de pourpre, et s'asseyait modestement sur le gazon pour écouter ces doux concerts.

Il n'y avait, dit le fragment, que la puissance d'un dieu dont l'empire s'étend du ciel à la terre, et jusque dans le fond des eaux, qui pût opérer ce prodige.

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