PLAISIR RAREMENT GOUTE
Quand tout est prêt, et qu'on a discuté chaque article de la dépense, il y a encore, à moins que le mauvais traitement n'ait remué votre bile en aigrissant votre humeur, une autre affaire à ajuster à la porte avant de monter en chaise, c'est avec les fils et les filles de la pauvreté que vous avez affaire. Ils vous entourent... Et que personne ne les rebute !... Ce que souffrent ces malheureux est déjà trop cruel pour y ajouter de la dureté. Il vaut mieux avoir quelque monnaie à leur distribuer, et c'est un conseil que je donne à tous les voyageurs... Ils n'auront pas besoin d'écrire les motifs de leur générosité : ils seront enregistrés ailleurs.
Personne ne donne moins que moi, parce qu'il y a peu de mes connaissances qui aient moins à donner ; mais c'était le premier acte de cette nature que je faisais
en France; je le fis avec plus d'attention.
Hélas! disais- je en les montrant au bout de mes doigts, je n'ai que huit sous !
Ht je voyais huit pauvres femmes et autant d'hommes pour les recevoir.
Un de ces hommes sans chemise, et dont l'habit tombait en lambeaux, se trouvait au milieu des femmes. Il s'en retira aussitôt en faisant la révérence. Si tout le parterre criait d'une voix : Place aux dames ! il ne montrerait pas plus de déférence pour le beau sexe que ce pauvre homme.
« Juste ciel! — m'écriai-je en moimême, — par quelles sages raisons avezr vous ordonné que la mendicité et la politesse seraient réunies dans ce pays, quand elles sont si opposées dans les autres régions ? »
Je lui offris un de mes huit sous uniquement parce qu'il avait été honnête.
Un pauvre petit homme, plein de vivacité, et qui était vis-à-vis de moi, après avoir mis sous son bras un fragment de chapeau, tira sa tabatière de sa poche, et offrit généreusement une prise de tabac à
toute l'assemblée... C'était un don de conséquence, et chacun le refusa en faisant une inclination... Il les sollicita avec un air de franchise :
« Prenez, prenez-en, » dit-il en regardant d'un autre côté.
Et à la fin ils en prirent.
« Ce serait dommage, — me dis-je, — que ta boite se vidât. »
J'y mis deux sous, et j'y pris moi-même une prise de tabac pour lui rendre le don plus agréable. Il sentit le poids de la seconde obligation plus que celui de la première. C'était lui faire honneur. L'autre, au contraire, était humiliante ; il me salua jusqu'à terre.
« Tenez, — dis-je à un vieux soldat qui n'avait qu'une main, et semblait avoir vieilli dans le service, — voilà deux sous pour vous.
— Vive le roi ! » s'écria le vieux soldat.
Il ne me restait plus que trois sous. J'en donnai un pour l'amour de Dieu. C'est à ce titre qu'on me le demandait. La pauvre femme avait la cuisse disloquée : on ne peut pas soupçonner que ce fCkt pour un autre motif.
« Mon cher et très charitable monsieur ! . . .
— On ne peut pas renvoyer celui-là, — me disais-je.
— Milord anglais ! »
Le seul son de ce mot valait l'argent, et je le payai du dernier de mes sous.
Mais, dans l'empressement où j'avais été de les distribuer, j'avais oublié un pauvre honteux, qui n'avait personne pour faire la quête, et qui, peut-être, aurait péri avant d'oser demander lui-même. Il était près de la chaise, mais hors du cercle ; il essuyait une larme qui découlait le long de son visage, et il avait l'air d'avoir vu de plus beaux jours.
« Bon Dieu! — me disais-je, — et je n'ai pas un sou pour lui donner! Vous en avez mille, » s'écrièrent à la fois toutes les puissances de la nature, qui étaient en mouvement chez moi.
Je m'approchai de lui, et je lui donnai...
il n'importe quoi... Je rougirais à présent de me souvenir combien... J'étais honteux alors de penser combien peu... Si le lecteur devine ma disposition, il peut juger, entre ces deux points donnés, à un écu ou deux près, quelle fut la somme précise.
Je ne pouvais rien donner aux autres.
« Que Dieu vous bénisse, — leur dis-je.
— Et le bon Dieu vous bénisse vousmême! » s'écrièrent le vieux soldat, le petit homme, etc.
Le pauvre honteux ne pouvait rien dire... Il se retira dans un coin pour essuyer ses yeux en se détournant. Je crus qu'il me remerciait plus que tous ceux qui parlaient.