LE BIDET
Ces petites affaires ne furent pas sitôt ajustées, que je montai dans ma chaise, très content de tout ce que j'avais fait à Montreuil... La Fleur, avec ses grosses bottes, sauta sur un bidet... Il s'y tenait aussi droit et aussi heureux qu'un prince.
Mais qu'est-ce que le bonheur et les grandeurs dans cette scène factice de la vie? Rien n'y est stable ni permanent.
Nous n'avions pas encore fait une lieue, qu'un âne mort arrêta tout court La Fleur dans sa course... Le bidet ne voulut pas passer. La contestation entre La Fleur et lui s'échauffa, et le pauvre garçon fut désarçonné et jeté par terre.
Il souffrit sa chute avec toute la patience du Français qui aurait été le meilleur chrétien, et ne dit pas autre chose que :
« Diable! » Il remonta à cheval sur-lechamp et battit le bidet comme il aurait pu battre son tambour.
Le bidet volait d'un côté du chemin à l'autre, tantôt par ci, tantôt par là; mais il ne voulait pas approcher de l'âne mort. La Fleur, pour le corriger, insistait... Et le bidet entêté le jeta encore par terre.
« Qu'a votre bidet, — lui dis-je, — La Fleur?
— Monsieur, c'est le cheval le plus opiniâtre du monde.
— Eh bien ! s'il est obstiné, — repris-je, — il faut le laisser aller à sa fantaisie. »
La Fleur, qui était remonté, descendit; et, dans l'idée qu'il ferait aller le bidet en avant, il lui donna un grand coup de
fouet, mais le bidet s'en retourna en galopant à Montreuil.
« Peste ! » dit La Fleur.
Je crois qu'il est bon de remarquer ici que, quoique La Fleur, dans ses accidents, ne se fut servi que de deux termes d'exclamations, il y en a cependant trois dans la langue française : ils répondent à ce que les grammairiens appellent le positif, le comparatif et le superlatif; et l'on se sert des uns et des autres dans tous les accidents imprévus de la vie.
Diable ! est le premier degré, c'est le degré positif; il est d'usage dans les émotions ordinaires de l'esprit, et lorsque de petites choses contraires à notre attente arrivent. Qii'on joue, par exemple, au passe-dix, et que l'on ne rapporte deux fois de suite que double as, ou, comme La Fleur, que l'on soit désarçonné et jeté par terre, ces petites circonstances et tant d'autres s'expriment par diable! et c'est pour cette raison que le cocuage, qui, en certains pays de l'Europe, exige plus d'énergie, ne se plaint en France que par cette expression.
Mais dans une aventure où il entre
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quelque chose de dépitant, comme lorsque le bidet s'enfuit en laissant La Fleur étendu par terre dans ses grosses bottes, alors vient le second degré : on se sert de peste!
Pour le troisième...
Oh ! c'est ici que mon cœur se gonâe de compassion, quand je songe à ce qu'un peuple aussi poli doit avoir souffert pour qu'il soit forcé à s'en servir...
Puissance qui délies nos langues et les rends éloquentes dans la douleur, accordemoi des termes décents pour exprimer ce superlatif, et, quel que soit mon sort, je céderai à la nature...
Mais il n'y a point de ces termes décents dans la langue française... je pris mon parti, je formai la resolution de prendre les accidents qui m'arriveraient avec patiehce et sans faire d'exclamation.
La Fleur n'avait pas fait cette convention avec lui-même. Il suivit le bidet des yeux tant qu'il le put voir... Et l'on peut s'imaginer, si l'on veut, dès qu'il ne le vit plus, de quelle expression il fit usage pour conclure la scène.
Il n'y avait guère de moyen, avec des
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bottes fortes aux jambes, de rattraper un cheval eflfarouché. Je ne voyais qu'une alternative, c'était défaire monter La Fleur derrière la chaise, ou de l'y faire entrer... Il vint s'asseoir à côté de moi, et, dans ime demi-heure, nous arrivâmes à la poste de Nampont.