LANE MORT
« Voici, — dit-il en tirant de son bissac le reste d'une croûte de pain, — voici ce que tu aurais partagé avec moi si tu avais vécu... »
Je croyais que cet homme apostrophait son enfant... mais c'était à son âne qu'il adressait la parole, et c'était le même âne que nous avions vu en chemin, et qui avait été si fatal à La Fleur... Il paraissait le regretter si vivement, qu'il me fit souvenir des plaintes que Sancho Pança avait faites dans une occasion semblable. Mais
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cet bomme se plaignait avec des touches plus conformes à la nature.
Il était assis sur un banc de pierre à la porte. Le panneau et la bride de l'âne étaient à côté de lui : il les levait de temps en temps, et les laissait ensuite tomber... puis les regardait fréquemment en levant la tête. Il reprit ensuite sa croûte de pain comme s'il allait la manger...
Mais, après l'avoir tenue quelque temps A la main, il la posa sur le mors de la bride en regardant avec des yeux de désir l'arrangement qu'il venait de faire, et il soupira.
La simplicité de sa douleur assembla une foule de monde autour de lui ; et La Fleur s'y mêla pendant qu'on attelait les chevaux. Moi, j'étais resté dans la chaise, et je voyais et j'entendais par-dessus la tête des autres.
Il disait qu'il venait d'Espagne, où il était allé du fond de la Franconie, et qu'il s'en retournait chez lui. Chacun était curieux de savoir ce qui avait pu engager ce pauvre vieillard à entreprendre un si long voyage.
« Hélas! — dit-il, — le ciel m'avait
donné trois fils : c'étaient les plus beaux garçons de toute rAllemagne. La petite vérole m'enleva les deux aînés. Le plus jeune était frappé de la même maladie ; je craignis aussi de le perdre, et je fis vœu, s'il en revenait, d'aller par reconnaissance en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. »
Là, il s'arrêta pour payer un tribut à la nature... et pleura amèrement.
Il continua...
« Le ciel, — dit-il, — me fit la faveur d'accepter la condition, et je partis de mon hameau avec le pauvre animal que j'ai perdu... Il a participé à toutes les fatigues de mon voyage. Il a mangé le même pain que moi pendant toute la route... Enfin, il a été mon compagnon et mon ami. »
Chacun prenait part à la douleur de ce pauvre homme. La Fleur lui offrit de l'argent... Il dit qu'il n'en avait pas besoin.
tt Hélas! ce n'est pas la valeur de l'âne que je regrette, c'est sa perte... J'étais assuré qu'il m'aimait. . . »
Il leur raconta l'histoire d'un malheur
qui leur était arrivé en passant les Pyrénées... Ils s'étaient perdus et avaient été séparés trois jours l'un de l'autre; pendant ce temps, l'âne l'avait cherché autant qu'il avait cherché l'âne ; à peine purentils manger l'un et l'autre qu'ils ne se fussent retrouvés.
« Vous avez au moins une consolation, — lui dis-je, — dans votre perte : c'est que je suis persuadé que vous lui avez été un tendre maître.
— Hélas ! — dit-il, — je le croyais ainsi pendant que le pauvre animal vivait; mais, à présent qu'il est mort, je crains que la fatigue de me porter ne l'ait accablé, et que je ne sois responsable d'avoir abrégé sa vie... »
« Qiielle honte pour les hommes !
me dis-je en moi-même; se croient-ils indignes de s'entr'aimer, au moins autant que ce pauvre homme aimait son âne? »
LE POSTILLON Cette histoire m'affecta. Le postillon n'y
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prit pas garde, et il m'entraîna sur le pavé au grand galop.
Le voyageur qui brûle de soif dans les déserts sablonneux de l'Arabie n'aspire pas plus vivement au bonheur de trouver une source que mon âme aspirait après des mouvements tranquilles... J'aurais souhaité que le postillon eût parti moins vite; mais, au moment que le bon pèlerin achevait son histoire, il donna de si grands coups de fouet à ses chevaux, qu'ils partirent comme si le dieu qui poussait ceux d'Hippolyte eût été à leurs trousses.
« Pour l'amour de Dieu ! — lui criai-je, — allez plus doucement. »
Mais plus je criais, plus il excitait ses chevaux.
« Que le diable t'emporte donc ! — lui dis-je. — Vous verrez qu'il continuera d'aller vite, jusqu'à ce qu'il me mette en colère... Ensuite, il ira doucement pour me faire enrager. »
Il n'y manqua pas. Il arriva à une hauteur, et fut obligé d'aller pas à pas. Je m'étais fâché contre lui... je m'étais fSiché ensuite contre moi-même, pour m'êire mis en colère... Un bon galop, dans ce
moment, m'aurait fait du bien... Mais...
« Allons un peu plus vite, mon bon garçon, » lui dis-je...
Je voulais me rappeler l'histoire du pauvre Allemand et de son âne, mais j'en avais perdu le fil, et il me fut aussi impossible de le retrouver qu'au postillon d'aller le trot.
« Eh bien ! que tout aille à l'aventure !
Je me sens disposé à faire de mon mieux, et tout va de travers. »
La nature, dans ses trésors, a toujours des lénitifs pour adoucir nos maux. Je m'endormis et ne me réveillai qu'au mot d'Amiens, qui frappa mon oreille.
M Oh ! oh ! — dis-je en me frottant les yeux... — c'est ici que ma belle dame doit venir... »
RÉSOLUTION J'eus à peine prononcé ces mots, que le
comte de L... et sa sœur passèrent dans leur chaise de poste. Elle me fit un salut de connaissance, mais avec un air qui semblait signifier qu'elle avait quelque chose à me dire. Je n'avais effectivement pas encore achevé de souper, que le domestique de son frère m'apporta un billet de sa part. Elle me priait, le premier matin que je n'aurais rien à faire à Paris, de remettre la lettre qu'elle m'envoyait à madame de R... Elle ajoutait qu'elle aurait bien voulu me raconter son histoire, et qu'elle était bien fâchée de n'avoir pu le faire... mais que, si jamais je passais par Bruxelles, et que je n'eusse pas oublié le nom de madame L... elle aurait cette satisfaction.
« Ah ! j'irai vous voir, charmante femme !
— dis-je en moi-même; — rien ne me sera plus facile. Je n'aurai, en revenant d'Italie, qu'à traverser l'Allemagne, la Hollande. Et que m'en coûtera-t-il de plus d'aller en Brabant? A peine y a-t-il dix postes. Mais il y en aurait mille... je les franchirais toutes. Qiielles délices, pour prix de tous mes voyages, de participer aux incidents d'une triste histoire.
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que la beauté, qui en est le sujet, raconte elle-même I Quelle félicité de la voir pleurer ! C'en serait une plus grande encore de tarir la source de ses larmes; mais, si je ne parviens pas à la dessécher, n'est-ce pas toujours une sensation exquise d'essuyer les joues mouillées d'une belle femme, assis à ses côtés pendant toute la nuit et dans le silence? »
Il n'y avait certainement point de mal dans cette pensée. J'en fis cependant un reproche amer et dur à mon cœur.
J'avais toujours joui du bonheur d'aimer quelque belle. Ma dernière flamme, éteinte dans un accès de jalousie, s'était rallumée depuis trois mois aux beaux yeux de Lisette, et je lui avais juré qu'elle durerait pendant tous mes voyages... Et pourquoi dissimuler la chose? je lui avais juré une fidélité étemelle : elle avait des droits sur tout mon cœur. Partager mes affections, c'était les risquer. . . Et qui pouvait m'assurer qu'il n'y aurait point de perte? Et alors Yorick, qu'aurez-vous & repondre aux plaintes d'un cœur si rempli de confiance, si bon, si doux?... N'est-il pas irréprochable?... Non, non, dis-je en
m interrompant moi-même, je n'irai pas à Bruxelles.
Mais mon imagination, cependant, continue à se promener... Enchanteresse!
Ah! cesse de m'ofTrir tes illusions... Elles sont heureusement dissipées. Je ne vois plus que ma Lisette. Je me rappelle ses regards au dernier moment de notre séparation, dans ce moment où Tâme, à force de sentir, ne nous permettait pas d'exprimer notre adieu par le mot même. Et n'est-ce pas là ton portrait, ma chère Lisette? N'est-ce pas toi qui me l'as attaché au cou avec ce ruban noir? Je rougis en le fixant... Je voulus le baiser... et )e n'osai en approcher mes lèvres. Cette tendre fleur doit-elle se flétrir jusque dans la racine? Et qui en serait cause? K'est-ce pas moi, au contraire, qui ai promis que mon sein serait son abri ?
« Source éternelle de félicité! — m'écriai-je en tombant à genoux, — soyez témoin, avec tous les esprits célestes, que je n'irai point à Bruxelles, à moins qu'il ne fallût passer par là pour gagner le ciel, et que Lisette n'y vînt avec moi. »
Le cœur, dans des transports de cette
nature, dit toujours trop, malgré le jugement.