‹ Voyage sentimentalChapitre 36 sur 53 · LE CAPTIF · texte numérisé non relu

LE CAPTIF

L'idée du sansonnet en cage me suivit jusque dans ma chambre. Je m'approchai de la table, et, la tête appuyée sur ma main, toutes les peines d'une prison se retracèrent à mon esprit. J'étais disposé à réfiéchir, et je donnai carrière à mon imagination.

Je commençai à considérer combien il y avait de millions d'âmes qui gémissaient dans l'esclavage... Mais cette peinture, quelque touchante qu'elle fût, ne rapprochait pas assez les idées de la situation où j'étais, et la multitude de ces tristes groupes ne faisait que me distraire...

Je me représentai donc un seul captif renfermé dans un cachot... Je le regardai, au travers de sa porte grillée, pour faire son portrait à la faveur de la lueur sombre qui éclairait son triste souterrain.

Je considérai son corps à demi usé par l'ennui de l'attente et de la contrainte, et je sentis cette espèce de maladie de cœur qui provient de l'espoir différé... Je le vis, en l'examinant de plus près, presque entièrement défiguré ; il était pâle et miné par la fièvre... Depuis trente ans son sang n'avait point été rafraîchi par le vent oriental; il n'avait vu ni le soleil ni la lune pendant tout ce temps... Ni amis, ni parents ne lui avaient fait entendre les doux sons de leurs voix à travers ses grilles... Ses enfants...

Mon coeur commença à saigner... Je détournai les yeux, et un instant après

mon imagination se le représenta assis sur un peu de paille dans le coin le plus reculé du cachot. C'était alternativement son lit et sa chaise. Il avait la main sur un calendrier, qu'il s'était fait avec des petits bâtons, où il avait marqué par des entailles les tristes jours qu'il avait passés dans cet affreux séjour. Il prit un de ces petits bâtons, et avec un clou rouillé, il ajouta, par une autre entaille, un autre jour au nombre de ceux qui étaient passés...

J'obscurcissais le peu de lumière qu'il avait... Il leva des yeux langoureux vers la porte... secoua la tête, et continua son funeste travail. Ses chaînes, en mettant son petit bâton sur le tas des autres, se firent entendre... Il poussa un profond soupir... son âme était toute remplie d'amertume...

« Ciel ! ô ciel ! » m'écriai-je en fondant en larmes... — j'appelai La Fleur, et je lui ordonnai d'avoir le lendemain matin un carrosse de remise à neuf heures précises.

f J'irai, — dis-je, — me présenter directement à M. le duc de C... •

154 VOYAGE SEKTIHENTAL

La Fleur m'aurait volontiers aidé à me mettre au lit... Mais je connaissais sa sensibilité, et je ne voulus pas lui faire voir mon air triste ; je lui dis que je me coucherais seul.

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