‹ Voyage sentimentalChapitre 46 sur 53 · LE BOUQUET · texte numérisé non relu

LE BOUQUET

« Le reste, monsieur! — dit-il quand je lui eus dit ce qui me manquait; — il

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n'y en avait que deux feuilles, celle-ci et une autre dont j'ai enveloppé les tiges du bouquet que j'avais, et que j'ai donné à la demoiselle que j'ai été trouver sur le boulevard...

— Je t'en prie, La Fleur, retourne la voir, et demande-lui l'autre feuille, si par hasard elle l'a conservée.

— Elle l'aura sans doute, » dit-il ; et il part en volant.

Il ne fut que quelques instants à revenir. Il était tout essoufflé et plus triste que s'il eût perdu la chose la plus précieuse...

« Juste ciel ! monsieur, — me dit-il, — il n'y a qu'un quart d'heure que je lui ai fait le plus tendre adieu, et la volage, en ce peu de temps, a donné le gage de ma tendresse à un valet de pied du comte...

J'ai été le lui demander : il l'avait donné lui-même à une jeune lingére du coin ; et celle-ci en a fait présent à un joueur de violon, qui l'a emporté je ne sais où...

— Et la feuille de papier avec ?

— Oui, monsieur... Nos malheurs étaient enveloppés dans la même aventure... r>

Je soupirai et La Fleur soupira, mais un peu plus haut.

« Quelle perfidie ! — s'écriait La Fleur.

— Cela est malheureux, — disait son maître.

— Cela ne m'aurait pas fait de peine, — disait La Fleur, — si elle Tavait perdu...

— Ni à moi, La Fleur, si je Tavais trouvé. »

l'acte de charité

Un homme qui craint d'entrer dans un passage obscur peut être un très galant homme, et propre à faire mille choses; mais il lui est impossible de faire un bon voyageur sentimental. Je fais peu de cas de ce qui se passe au grand jour et dans les grandes rues... La nature est retenue et n'aime pas à agir devant des spectateurs. Mais on voit quelquefois, dans un

coin retiré, de courtes scènes qui valent mieux que tous les sentiments d'une douzaine de tragédies du Théâtre-Français réunies... Elles sont cependant bien bonnes... Elles sont aussi utiles aux prédicateurs qu'aux rois, aux héros, aux guerriers; et quand je veux faire quelque sermon plus brillant qu'à l'ordinaire, je les lis, et j'y trouve un fonds inépuisable de matériaux... La Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphilie, le Mexique, me fournissent des textes aussi bons que la Bible.

Il y a un passage fort long et fort obscur qui va de l'Opéra- Comique à une rue fort étroite. Il est fréquenté par ceux qui attendent humblement l'arrivée d'un fiacre, ou qui veulent se retirer tranquillement à pied quand la foule des carrosses s'est écoulée. Le bout de ce passage, vers la salle, est éclairé par un lampion, dont la lumière faible se perd avant qu'on arrive à l'autre bout. Ce lumignon est peu utile, mais il sert d'ornement. Il est, de loin, comme une étoile fixe de la moindre grandeur... Elle brûle et ne fait aucun bien à l'univers.

J'aperçus dans ce passage, à cinq ou six pas de la rue, deux dames qui se tenaient par le bras, et qui avaient l'air d'attendre une voiture. Je me tapis le long du mur, presque à côté d'elles, et m'y tins tranquillement...

Je ne pouvais pas trop bien discerner moi-même les traits des deux dames :

mais j'avais passé tout près d'elles, et j'avais, je crois, remarqué que celle dont j'étais le plus proche était grande, maigre, et d'environ trente-six ans. L'autre était aussi grande, aussi maigre, et paraissait plus âgée. Je ne sais si elles étaient mariées, si elles étaient veuves, ou si ce n'était point par hasard un duo de tristes vestales, aussi ennuyées de l'être que vaines, à leur grand regret, d'en afficher le titre. Ce que je crus voir le mieux, c'est qu'elles n'avaient pas l'air d'être plus accoutumées au doux langage des amants qu'à leurs tendres caresses... Je ne pouvais pourtant pas les rendre heureuses

Mais le bonheur, ce soir, était destiné à leur venir d'une autre main.

Une voix basse, avec une bonne tournure d'expression, terminée par une douce

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cadence, se fit entendre, et leur demanda pour l'amour de Dieu une pièce de douze sous entre elles deux... J'étais en noir, et à peine pouvait-on distinguer qu'il y eût là quelqu'un.

Il me parut singulier d'entendre un mendiant fixer le contingent d'une aumône, et surtout de le fixer à douze fois plus haut qu'on ne donne ordinairement, ou en plein jour ou dans l'obscurité... Les dames en parurent tout aussi surprises que moi.

« Douze sous ! — dit l'une.

— Une pièce de douze sous! » dit l'autre.

£t point de réponse.

« Je ne sais, mesdames, — dit le pauvre, — comment demander moins à des personnes de votre rang.

Et il leur fit une profonde révérence.

— Passez, passez, — dirent-elles, — nous n'avons point d'argent. »

Il garda le silence pendant une minute ou deux, et renouvela sa prière.

— Ne fermez pas vos oreilles, mes belles dames, — dit-il, à mes accents...

— Mais, mon bon homme, — dit la

plus jeune, — nous n'avons point de monnaie...

— Que Dieu vous bénisse donc, — dit-il, — et multiplie envers vous ses faveurs ! . . .

L'aînée mit la main dans sa poche...

— Voyons donc, — dit-elle, — si je trouverai un sou marqué...

— Un sou marqué ! Ah ! donnez la pièce de douze sous, — dit l'homme. — La nature a été libérale à votre égard, soyez-le envers un malheureux qu'elle semble avoir abandonné.

— Volontiers, — dit la plus jeune, — si j'en avais.

— Beautés compatissantes, — dit-il en s'adressant à toutes deux, — il n'y a que votre bonté, votre bienfaisance, qui donnent à vos yeux un éclat si doux et si brillant... Et c'est ce qui faisait dire tout à l'heure au marquis de Villiers et à son frère, en passant, des choses si agréables de vous... »

Les deux dames s'affectèrent, et toutes deux à la fois mirent la main dans leur poche, et tirèrent chacune une pièce de douze sous.

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Le pauvre et elles ne luttaient plus; il n'y eut plus de contestations qu'entre elles pour savoir qui donnerait la pièce de douze sous, et leur envie paraissait tenir de l'empressenient.

La dispute se termina par les donner toutes deux, et l'homme se retira.

LYI

l'Énigme expliquée

Je courus vite après lui, et je fus tout étonné de voir le même homme que j'avais vu devant l'hôtel de Modène, et qui m'avait jeté l'esprit dans un si grand embarras...

Je découvris tout d'un coup son secret, ou au moinç ce qui en était la base; c'était la flatterie.

Parfum délicieux ! quel rafraîchissement ne donnes-tu pas à la nature ! Comme tu remues toutes ses puissances et toutes ses faiblesses ! Avec quelle douceur tu pénètres

dans le sang, et tu l'aides à franchir les passages les plus difficiles qu'il rencontre dans sa route pour aller au cœur !

L'homme, en ce moment, n'était pas gêné par le temps, et il prodigua à ces dames ce qu'il était sans doute forcé d'épargner dans d'autres circonstances. Il est sûr qu'il savait se réduire à moins de paroles dans les cas pressés, tels que ceux qui arrivaient dans la rue. Mais comment faisait -il?... L'inquiétude de le savoir ne me tourmente pas. C'est assez pour moi d'être instruit qu'il gagna deux pièces de douze sous... Que ceux qui ont fait une fortune plus considérable par la flatterie expliquent le reste. Ils y réussiront mieux que moi.

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