ESSAI
Nous nous avançons moins dans le monde en rendant des services qu'en en
recevant. Nous prenons le rejeton fané d'un oeillet, nous le plantons, et nous Tarrosons, parce que nous l'avons planté.
M. le comte de B..., qui m'avait été si utile pour mon passeport, me le fut encore... Il était venu à Paris et devait y rester quelques jours... Il s'empressa de me présenter à quelques personnes de qualité, qui devaient me présenter à d'autres, et ainsi de suite.
Je venais de découvrir assez à temps le secret que je voulais approfondir pour tirer parti de ces honneurs et les mettre à profit. Sans cela, je n'aurais diné ou soupe qu'une seule fois à la ronde chez toutes CCS personnes, comme cela se pratique ordinairement; et, en traduisant, selon ma coutume, les figures et les attitudes françaises en anglais, j'aurais vu, à chaque fois, que j'avais pris le couvert de quelqu'un qui aurait été plus agréable à la compagnie que moi. L'effet tout naturel de ma conduite eût été de résigner toutes mes places l'une après l'autre, uniquement parce que je n'aurais pas su les conserver...
Mon secret opéra si bien, que les choses n'allèrent pas mal.
Je fus introduit chez le vieux duc de...
Il s'était signalé autrefois par une foule de faits de chevalerie dans la cour de Cythère, et il conservait encore l'idée de ses jeux et de ses tournois... Mais il aurait voulu faire croire que les choses étaient encore ailleurs que dans sa tête.
« Je veux, — disait-il, — faire un tour en Angleterre. »
Et il s'informait beaucoup des dames anglaises.
« Croyez-moi, — lui dis-je, — monsieur le duc, — restez où vous êtes : les seigneurs anglais ont beaucoup de peine à obtenir de nos dames un seul coup d'oeil favorable. »
Et le vieux duc m'invita à dîner.
M. de..., fermier-général, me fit une foule de questions sur nos taxes...
« J'entends dire, — me dit-il, — qu'elles sont considérables..
— Oui, — lui dis-je, en lui faisant une profonde révérence, — mais vous devriez nous donner le secret de les recueillir. »
Ht il me pria k souper dans sa petite maison .
On avait dit à la vicomtesse de G...
que j'étais un homme d'esprit... Mme la vicomtesse était elle-même une femme d'esprit. Elle brûlait d'impatience de me voir et de m'entendre parler. Je ne fus pas plutôt assis que je m'aperçus que la moindre de ses inquiétudes était de savoir que j'eusse de l'esprit ou non. Il me sembla qu'on ne m'avait laissé entrer que pour que je susse qu'elle en avait... Je prends le ciel à témoin que je ne desserrai pas une fois les lèvres; et Mme de G...
exigea que je fusse de sa société.
Mme de F... assurait à tout le monde qu'elle n'avait jamais eu avec qui que ce soit une conversation plus instructive que celle qu'elle avait eue avec moi.
Il y a trois époques dans l'empire d'une dame d'un certain ton en France... elle est coquette, puis déiste, et enfin dévote.
L'empire subsiste toujours; elle ne fait que changer de sujets. Les esclaves de l'amour se sont-ils envolés à l'apparition de sa trente-cinquième année, ceux de l'incrédulité leur succèdent ; viennent ensuite ceux de rÉglisc.
23a VOYAGE SENTIMENTAL
Mme de F... chancelait entre les deux premières époques. Ses roses commençaient à se faner, et il y avait cinq ans au moins, quand je lui rendis ma première visite, qu'elle devait pencher vers le déisme, et je m'en aperçus bientôt.
Elle me fit placer sur le sofa où clic était, afin de parler plus commodément et de plus près sur la religion ; et nous n'avions pas causé quatre minutes, qu'elle me dit :
« Pour moi, je ne crois h rien du tout.
— Il se peut, madame, que ce soit votre principe ; ïbais je suis sûr qu'il n'est pas de votre intérêt de détruire des ouvrages extérieurs aussi puissants. Une citadelle ne résiste guère quand elle en est privée... Rien n'est si dangereux pour une beauté que d'être déiste... et je dois cette dette à mon credo de ne pas vous le cacher. Eh, bon Dieu ! madame, quels ne sont pas vos périls ! Il n'y a que quatre ou cinq minutes que je suis auprès de vous... et j'ai déjà formé des desseins; qui sait si je n'aurais pas tenté de les suivre, si je n'avais été persuadé que les sentiments de votre religion seraient un
obstacle à leur succès? Nous ne sommes pas des diamants, — lui dis-je en lui prenant la main : — il nous faut des contraintes jusqu'à ce que Tâge se glisse sur nous, et nous les donne... Mais, ma belle dame, — a)outai-je en lui baisant la main que je tenais — ...il est encore trop tôt...
le temps n'est pas encore venu. »
Je peux le dire... Je passai dans tout Paris pour avoir converti Mme de F...
Elle rencontra D... et l'abbé M... et leur assura que je lui en avais plus dit en quatre minutes, en faveur de la religion révélée, qu'ils n'en avaient écrit contre elle dans toute leur Encyclopédie...
Je fus enregistré sur-le-champ dans la coterie de Mme de F..., qui différa de deux ans l'époque déjà commencée de son déisme.
Je me souviens que j'étais chez elle un jour. Je tâchais de démontrer au cercle qui s'y était formé, la nécessité d'une première cause.
J'étais dans le fort de mes preuves, et tout le monde y était attentif, lorsque le jeune comte de S... me prit mystérieusement par la main ; il m'attira dans le coin
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plus je me trouvais forcé de faire usage du secret que )'avais appris dans le cul-de»
sac de rOpéra-Comique... Plus la coterie avait de réputation, et plus elle était fréquentée par les enfants de Tart, et il fallait les surpasser pour plaire... Et je languissais après les enfants de la nature.
Une nuit que je m'étais vilement prostitué à une demi-douzaine de personnes du plus haut parage, je me trouvai incommodé... j'allai me coucher. Je dis le lendemain de grand matin à La Fleur d'aller chercher des chevaux de poste, et je quittai Paris et les bons amis que l'adulation m'y avait donnés.