JULIETTE
Je voulais voir la Bretagne, et j'avais des raisons pour passer par la Loire...
Peut-être y rencontrerai-je la charmante
Juliette.
236 VOYAGE SEHTIMENTAL
Je n'ai jamais senti jusqu'à présent rembarras que cause l'abondance; mais quel spectacle pour un voyageur quand il traverse la Touraine dans le temps des vendanges, lorsque la nature verse ses bienfaits sur le cultivateur laborieux, et que tout le monde est dans la joie ! Que ces coteaux si riants et si agréables de la Loire sont différents de ces campagnes sombres que nous traversons en Angleterre! Je donnerais tous les palais de l'univers pour y avoir une cabane couverte de chaume ; mais c'est à une condition, ma Lisette : je voudrais que tu l'habitasses avec moi. Qiiel ravissement pour mon cœur, en faisant ce voyage ! La musique, à chaque pas, battait le temps au travail, et tous les enfants portaient leurs grappes en dansant au pressoir. Mes sensations n'ont jamais été si vives. Les aventures naissaient à toutes les postes où je m'arrêtais.
Juste ciel ! quelle ample matière est sous ma main ! Elle me suffirait pour vingt volumes; et, hélas! l'histoire de Juliette, de la 'pauvre Juliette, Va me prendre la moitié de ce qui me reste à
écrire. Mon ami, M. Sliandy, l'avait connue près d'Aroboise ; et l'histoire de cette fille infortunée, dont l'esprit était égaré, m'avait sensiblement affecté... J'étais au relai de Veuves, et je ne pus résister au désir que )'avais de savoir de ses nouvelles. Je fis une demi-lieue & pied pour aller au village où demeuraient ses parents.
J'avoue que c'était aller en chevalier dt la Triste Figure à la recherche des aventures mélancoliques... Mais je ne sais comment cela arrive... je ne suis jamais plus convaincu qu'il existe en moi une âme que quand je me trouve au milieu des accidents funestes.
La vieille mère vint m'ouvrir la porte, et sa physionomie me conta toute l'histoire avant qu'elle ouvrit la bouche.
Elle avait perdu son mari... Il était mort un mois auparavant, de chagrin de voir l'égarement de l'esprit de sa fille Juliette.
Elle avait d'abord craint que cet événement n'eût dérangé le jugement qui lui restait; mais elle était au contraire un peu revenue à elle-nAme... Elle me dit qu'elle était toujours inquiète.
« Hélas! — dit-elle en pleurant, — ma pauvre fille rôde quelque part autour du village. »
Pourquoi mon pouls bat-il langoureusement pendant que j'écris ceci ? Et pourquoi La Fleur, dont le cœur ne semblait tourné qu'à la joie, passa-t-il deux fois le dos de sa main sur ses yeus pendant que la femme nous parlait ?
J'avais dit au postillon de conduire la chaise à Amboise. Lorsque nous n'en étions plus qu'à une demi-lieue, dans un petit sentier qui menait à un clos de vigne, j'aperçus la pauvre Juliette assise sous un saule. Son coude était appuyé sur ses genoux et sa tête sur sa main. Un petit ruisseau coulait au pied de l'arbre. . . Je dis à La Fleur de gagner la ville, et d'ordonner le souper.
Elle était habillée de blanc, et à peu prés comme mon ami me l'avait dépeinte, si ce n'est que ses cheveux, quand il la vit, étaient retenus par un réseau de soie et qu'en ce moment elle les avait épars et flottants. Elle avait aussi ajouté à son corset un ruban d'un vert pâle, qui, en passant par-dessus son épaule, tombait
jiisqu'à sa ceinture, et suspendait son chalumeau.
Sa chèvre lui avait été aussi infidèle que son amant, et elle avait à sa placeun petit chien, qu'elle tenait en laisse avec une petite corde attachée à son bras.
Je regardai le chien, et elle le tira vers elle.
« Tu ne me quitteras pas, Silvio, »
dit-elle.
Je la fixai, et je vis, aux larmes qui coulaient de ses yeux pendant qu'elle proférait ces mots, qu'elle pensait plus à son père qu'à son amant et à sa chèvre, qui avaient été inconstants.
Je m'assis auprès d'elle, et elle me permit d'essuyer ses pleurs avec son mouchoir... J'essuyai les miens à mon tour... et je sentis en moi des sensations qui ne pouvaient certainement provenir d'aucune combinaison de la matière et du mouvement.
Oh ! je suis assuré que j'ai une âme.
Les matérialistes et tous les livres dont ils ont infecté le monde, ne pourront jamais me convaincre du contraire.
SUITE DE l'histoire DE JULIETTE
Juliette était un peu revenue à elle. Je lui demandai si elle se souvenait d'un grand homme pâle et maigre qui s'était assis entre elle et sa chèvre, il y avait deux ans...
Elle me dit qu'elle avait eu l'esprit fort aliéné dans ce temps, mais que cependant elle s'en souvenait par deux circonstances :
l'une qu'elle voyait bien, puisque je venais la voir, que ce monsieur était touché de son sort; et l'autre, parce que sa chèvre lui avait dérobé son mouchoir, et qu'elle l'avait battue pour cela. Elle l'avait retrouvé et lavé dans le ruisseau, et l'avait conservé depuis dans sa poche pour le lui rendre, si jamais elle le revoyait...
« Il me l'a promis à demi, » ajouta-telle.
Elle tira aussitôt le mouchoir de sa
poche pour me le montrer... Elle l'avait enveloppé dans des feuilles de vignes qu'elle renouvelait de temps en temps, et qui étaient liées avec un osier... Elle le déploya, et je vis qu'il était marqué d'un S dans un des coins.
Elle me raconta qu'elle avait été depuis ce temps-là à Rome; qu'elle avait fait une fois le tour de l'église Saint- Pierre... qu'elle avait trouvé son chemin toute seule à travers de l'Apennin ; qu'elle avait traversé toute la Lombardie sans argent... et les chemins pierreux de la Savoie sans souliers. Elle ne se souvenait point de la manière dont elle avait été nourrie, ni comment elle avait pu supporter tant de fatigues.
« Mais Dieu, — dit-elle, — tempère le vent en faveur de l'agneau nouvellement tondu.
— Et tondu au vif, — lui dis-je. — Ah ! si tu étais dans mon pays, où j'ai un petit hameau, je t'y mènerais, je te mettrais à l'abri des accidenis... Tu mangerais de mon pain, tu boirais dans ma coope, j'aurais soin de ton Silvio... Je te chercherais et te ramènerais quand tu suc-
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comberais à tes écarts et à tes faiblesses... Je dirais mes prières quand le soleil se coucherait... et mes prières faites, tu )oueraîs ton chant du soir sur ton chalumeau... L'encens de mon sacrifice serait plus agréable au ciel quand il serait accompagné de celui d'un cœur douloureux... »
Je sentais la nature fondre en moi en disant tout cela; et Juliette, voyant que je prenais mon mouchoir déjà trop mouillé pour m'en servir, voulut le laver dans le ruisseau.
« Mais où le ferais-tu sécher, ma chère enfant?
— Dans mon sein, — dit-elle. — Cela me ferait du bien.
— Est-ce que ton cœur ressent encore des feux, ma chère Juliette? »
Je touchais là une corde sur laquelle étaient tendus tous les maux... Elle me fixa quelques moments avec des yeux en désordre; puis, sans rien dire, elle prit son chalumeau, et joua une hymne à la Vierge.
La vibration de la corde que j'avais touchée cessa...
Juliette revint à elle, laissa tomber son chalumeau, et se leva.
« Où vas-tu, ma chère Juliette, » lui dis- je.
Elle me dit qu'elle allait à Amboise.
— Eh bien ! allons ensemble. »
Elle me prit par le bras, et allongea la corde pour laisser à son chien la facilité de nous suivre avec plus de liberté...