‹ Voyage sentimentalChapitre 5 sur 53 · CAUSE DE REPENTIR · texte numérisé non relu

CAUSE DE REPENTIR

« Il est bien vrai, — lui dis- je, pour répondre à une élévation de ses yeux qui avait terminé son discours, — il est bien vrai!... Je souhaite que le ciel soit propice à ceux qui n'ont d'autre ressource que la charité du public : mais je crains qu'elle ne soit pas assez zélée pour satisfaire à toutes les demandes qu'on lui fait à chaque instant. »

A ce mot de demandes, il jeta un coup d'oeil léger sur une des manches de sa robe... Je sentis toute l'éloquence de ce langage.

« Je l'avoue, — dis-je, — un habit grossier qu'il ne faut user qu'en trois ans, et un ordinaire apparemment fort mince...

je l'avoue, tout cela n'est pas grand'chose ; mais encore est-ce dommage qu'on puisse

les acquérir dans ce monde avec aussi peu d'industrie que votre ordre en emploie pour se les procurer. Il ne les obtient qu'aux dépens des fonds destinés aux aveugles, aux infirmes, aux estropiés et aux personnes âgées... Le captif qui, le soir en se couchant, compte les heures de ses afflictions languit après une partie de cette aumône à laquelle il aspire... Que n'êtesvous de l'ordre de la Merci, au lieu d'être de celui de Saint-François ? Pauvre comme je suis, vous voyez mon porte-manteau, il est léger, mais il se serait ouvert avec plaisir pour contribuer à rançonner des malheureux. . .

Le moine me salua...

— Mais surtout, — ajoutai-je, — les infortunés de notre propre pays exigent la préférence, et j'en ai laissé dus milliers sur les rivages de ma patrie... >»

Il fit un mouvement de tête, plein de cordialité, qui semblait me dire que la misère règne dans tous les coins du monde aussi bien que dans son couvent...

« Mais nous distinguons, — lui dis-je en posant la main sur la manche de sa robe, dans l'intention de répondre à son

signe de tétc, — nous distinguons, mon bon père, ceux qui ne désirent d'avoir du pain que par leur propre travail, d'avec ceux qui, au contraire, ne veulent vivre qu'aux dépens du travail dés autres, et qui, en demandant le nécessaire pour l'amour de Dieu, n'ont d'autre plan de vie que de l'acquérir par le moyen de leur oisiveté et de leur ignorance. »

Le pauvre franciscain ne répliqua pas...

Un rayon de rougeur traversa ses joues et se dissipa dans un dein d'oeil; il semblait que la nature épuisée ne lui fournissait point de ressentiment... Du moins, il n'en fît pas voir. Il laissa tomber son bâton blanc sur son bras, se baissa avec résignation sur ses deux mains, et se retira.

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