LA T OU RAINE
Je comptais sar les sensations les plus joyeuses en parcourant ce pays charmant au milieu des vendanges.
Mais je n'étais pas susceptible d*en éprouver. Les scènes de gaieté qui se présentaient à mes yeux à chaque pas ne m'en inspiraient point... Mon imagination me rappelait sans cesse Juliette assise, d'un air triste et pensif au pied de son saule, et je me trouvais prés d'Angers, que son attitude mélancolique n'était pas encore effacée de mon esprit.
Charmante sensibilité! source inépuisable de nos plaisirs les plus parfaits et de nos douleurs les plus cuisantes! tu enchaînes ton martyr sur son lit de paille, ou tu rélèves jusqu'au ciel. Source éternelle de nos sensations ! c'est ta divinité qui me donne ces émotions... Mon âme, dans certains moments funestes et mala-
difs, languit dans la nonchalance, et s'effraye de la destruction du corps qu'elle anime... Mais ce ne sont que des paroles pompeuses.. Je sens en moi que cette destruction doit être suivie des plaisirs et des soins les plus doux.
Tout vient de toi, grand émanateur de ce monde ! C'est toi qui amollis nos cœurs, et nous rends compatissants aux maux d'autrui. C'est par toi que mon ami tire les rideaux de mon lit quand je suis languissant ; qu'il écoute mes plaintes et cherche à me consoler. Tu fais passer quelquefois cette douce compassion dans l'âme du pâtre grossier qui habite les montagnes les plus âpres ; il s'attendrit quand il trouve égorgé un agneau du troupeau de son voisin...
Je l'ai vu dans ce moment, sa tête appuyée contre sa houlette, le contempler avec pitié...
« Ah ! si j'étais arrivé un moment plus tôt!... — s'ècriait-il. — Le pauvre agneau perd tout son sang, il meurt, et son cœur en saigne. »
Que la paix soit avec toi, généreux berger! «Tu t'en vas tout affligé...
Mais le plaisir balancera ta douleur; car le bonheur entoure ton hameau.
Heureuse est celle qui le partage avec toi ! Heureux sont les agneaux qui bondissent autour de toi !