‹ Voyage sentimentalChapitre 8 sur 53 · PREFACE DANS LA DESOBLIGEANTE · texte numérisé non relu

PREFACE DANS LA DESOBLIGEANTE

Je ne doute point qu'il n'y ait des philosophes péripatéticiens ou autres, il n'importe, qui n'aient observé que la nature, de sa propre autorité, avait mis des bornes au mécontentement de l'homme ; pour moi, je l'ai remarqué, et j'ai cru voir qu'elle avait agi pour lui de la manière la plus commode et la plus favorable : elle Ta, en effet, obligé à travailler pour obtenir ses aisances et pour soutenir les revers de la fortune dans son propre pays. Ce n'est que chez lui qu'elle l'a pourvu d'objets les plus propres à participer à son bonheur, ou à supporter une partie de ses peines ; fardeau qui, dans tous les âges et dans toutes les contrées, a toujours paru trop pesant pour les épaules d'une seule personne.

Il arrive quelquefois, malgré cela, que nous pouvons étendre notre bonheur au

delà des limites de notre patrie; mais l'embarras de s'exprimer, le manque de connaissances, le défaut de liaisons, la différence qui se' trouve dans l'éducation, les mœurs, les coutumes, tout cela forme tant de difficultés, nous trouvons tant d'obsstacles à communiquer nos sensations hors de notre propre sphère, qu'il est presque impossible de les surmonter.

Il s'ensuit de là que la balance du commerce sentiittental est toujours contre celui qui sort de chez lui. Les gens qu'il rencontre lui font acheter au prix qu'ils veulent les choses dont il n'a guère besoin ; ils prennent rarement sa conversation en échange pour la leur sans qu'il y perde... et il est forcé de changer souvent do correspondants pour tâcher d'en trouver de plus équitables. On devine aisément tout ce qu'il a à souffrir.

Cela me conduit à mon sujet, et, si le mouvement que je fais faire à la désobligeante me permet d'écrire, je vais développer les causes qui. excitent à voyager.

Les gens oisifs qui quittent leur pays natal pour aller chez les étrangers ont leurs raisons : elles viennent de l'une ou

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de l'autre de ces trois causes générales :

Infirmités du corps.

Faiblesse d'esprits,

Nécessité inévitable.

Les deux premières causes renferment ceux que l'orgueil, la curiosité, la vanité, une humeur sombre, excitent à s'expatrier ; et cela peut être combiné et subdivisé à l'infini.

La troisième classe offre une armée de pèlerins ou plutôt de martyrs. C'est ainsi que voyagent, sur l'obédience d'un supérieur, les moines de toutes les couleurs. C'est ainsi que les coupables vont chercher le châtiment de leurs crimes ; et vous, heureux enfants de famille, aimables libertins, n'est-ce pas aussi de cette manière que vous faites des voyages, auxquels vous êtes forcés par des parents barbares qui s'érigent en perturbateurs de vos plaisirs ?

Mais qu'ai-je fait?... Réparons promptement cette faute : j'ai oublié une autre classe. On ne peut, dans un ouvrage de la nature de celui-ci, observer trop de délicatesse et de précision pour ne point confondre les caractères. Les hommes

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dont je veux parler ici sont ceux qui traversent les mers, et séjournent chez les étrangers, dans l'idée ou d'y faire fortune ou de dépenser moins que chez eux.

L'imagination la plus vive ne pourrait se retracer la variété de leurs prétextes. Peutêtre s'épargneraient-ils beaucoup de peine inutile en restant dans leur pays... Mais cette réflexion n'empêche pas leurs essaims nombreux de se répandre ; et, comme leurs raisons de voyager ne sont pas aussi uniformes que celles des autres voyageurs, je les distinguerai seulement sous le titre de simples voyageurs.

Et voici comme je divise le cercle entier des voyageurs :

Voyageurs oisifs.

Voyageurs curieux.

Voyageurs menteurs,

Voyageurs orgueilleux.

Voyageurs vains,

Voyageurs sombres.

Viennent ensuite :

Les voyageurs contraints, les moines, les bandits, etc. ;

Les voyageurs innocents et infortunés ;

Les voyageurs simples ;

Enfin, s'il vous plaît, le voyageur sentimental , ou moi-même , qui ai aussi voyagé... Je vais rendre compte de mes voyages ; et, si Ton me demande pourquoi je les ai faits, je n'ai rien de caché pour vous, mon cher lecteur. Je les ai faits par nécessité et par le besoin que j'avais de voyager autant que tout autre.

Je sais que mes observations sont d'une tournure différente que celle des écrivains qui m'ont précédé, et que j'aurais peut-être pu exiger pour moi seul une niche à part ; mais, en voulant attirer l'attention sur moi, ce serait empiéter sur les droits du voyageur vain, et j'abandonne cette prétention jusqu'à ce qu'elle soit mieux fondée que sur l'unique nouveauté de ma voiture.

Mon lecteur se placera lui-même comme il voudra dans le catalogue. Il ne lui faut, s'il a voyagé, que peu d'étude et de réflexion pour se mettre dans le rang qui lui convient. Ce sera toujours un pas qu'il aura fait pour le connaître, et je parierais, malgré ses voyages, qu'il s'apercevra qu'il a conserve quelque teinture de ce qu'il était avant qu'il ne les commençât.

L'homme qui, le premier, transplanta des ceps de vignes de Bourgogne au cap de Bonne-Espérance ne s'imagina pas, sans doute, quoique Hollandais, qu'il boirait au cap du même vin que ces ceps de vignes auraient produit sur les coteaux de Beaune et de Pomard... Il était trop flegmatique pour s'attendre k pareille chose, mais il était au moins dans l'idée qu'il boirait une espèce de liqueur vineuse, bonne, médiocre ou tout à fait mauvaise.

Il savait que cela ne dépendait pas de son choix, et que ce qu'on appelle hasard devait décider du succès.

Cependant il en espérait la meilleure réussite : mais M. Vanmynher, par une confiance trop présompteuse dans la force de sa tête et dans la profondeur de sa discrétion, aurait bien pu voir renverser l'une et l'autre par les fruits de son nouveau vignoble, et devenir la risée du peuple. Il n'aurait pas été le premier cultivateur des coteaux qui, pour prix de ses soins, eût montré sa nudité.

Il en est de même d'un pauvre voyageur qui se hisse dans un vaisseau, ou qui court la poste i travers les royaumes les

plus policés du globe pour s'avancer dans la recherche des connaissances et des perfections.

On peut en acquérir en courant les mers et la poste dans cette vue ; mais c'est mettre à la loterie. En supposant qu'on obtienne ainsi des connaissances utiles et des perfections réelles, il faut encore savoir se servir de ce fonds acquis avec précaution et avec économie pour le faire tourner à profit. Malheureusement, les chances vont ordinairement au revers et pour l'acquisition et pour l'application.

Cela me fait croire qu'un homme pourrait vivre tout aussi content dans son pays sans connaissances et sans perfections étrangères, surtout si on n'y avait pas absolument besoin des unes et des autres.

Je tombe en défaillance quand j'observe tous les pas que fait un voyageur curieux pour jeter les yeux sur des spectacles et des découvertes qu'il aurait pu voir chez lui.

« Eh ! pourquoi tant de peines et de fatigues ? » disent en duo Don Qiiichotte et Sancho Pança.

Le siècle est si éclairé, qu'à peine il y

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a quelque pays ou quelque coin dans TEurope dont les rayons ne soient pas traversés ou échangés réciproquement avec d'autres. Les rameaux divers des connaissances ressemblent à la musique dans les rues des villes d'Italie ; on participe gratis à ses agréments.

Mais il n'y a pas de nation sous le ciel — et Dieu, à qui je rendrai compte un jour de cet ouvrage, Dieu est témoin que je parle sans ostentation, — il n'y a pas, dis-je, une nation sous le ciel qui soit pliLs féconde dans les genres variés de la littérature... où Ion fête plus les sciences.. . où l'on puisse les acquérir avec plus de sûreté... où les arts soient plus encouragés et plus tôt portés à leur perfection... où la nature soit plus approfondie... où le génie soit mieux soutenu par la variété des esprits et des caractères... Où allezvous donc, mes chers compatriotes?

— Nous ? — dirent-ils, — nous ne faisons que regarder cette chaise.

— Votre très humble serviteur, » leur dis-je en sautant dehors et en ôunt mon chapeau.

L'un d'eux, qui était un voyageur

curieux, me dit qu'ils avaient envie de savoir d'où venait ce mouvement qu'ils avaient remarqué dans la chaise...

« C'était, comme vous voyez, l'agitation d'un homme qui écrivait une préface...

— Je n'ai jamais entendu parler, — dit l'autre, qui était un voyageur simple, — d'une préface écrite dans une désobligeanfe...

— Elle aurait peut-être été plus chaudement faite, — lui dis-je, — dans un visà-vis... »

Mais un Anglais ne voyage pas pour voir des Anglais... Je me retirai dans ma chambre.

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