‹ Voyages à travers le mondeChapitre 10 sur 21 · EN RUSSIE · texte numérisé non relu

EN RUSSIE

SAINT-PÉTERSBOURG. — MOSCOU ET LE COURONNEMEXT. — CHEZ LE GÉNÉRAL TRÉPOFF

Saint-Pétersbourg, hôtel Demouth, 1883.

Quitter Paris en plein printemps et retrouver, trois jours après, la neige amoncelée dans la campagne, c'est là une de ces surprises qui aurait fait reculer un Romain, mais qui n'arrête pas unParisien, bien décidé à assister au couronnement de Moscou et à en rendre compte. Le but de mon voyage est là; c'est vous dire que je ne me suis pas mis en route pour découvrir la Russie, ce qui est fait. De la sorte j'épargnerai à mes lecteurs l'étude du passé et l'excursion obligatoire dans l'histoire, pour le moins jusqu'au règne de Pierre le Grand ; le Dictionnaire de la conversation suffira pour rafraîchir la mémoire des amateurs de dates historiques. D'autre part, je ne me sens pas de

taille à juger un si vaste empire après une simple promenade en voiture à travers la capitale russe dont le pavé réhabilite celui de Pontoise que je jugeais le plus mauvais de l'Europe. Ce pays traverse une grande crise qui a déjà ses dates sanglantes et qui remplit les esprits d'amères appréhensions. Entre le peuple, toujours fidèle à son Tzar, qui est pour lui le chef incontesté de rÉtat, la souveraine incarnation de la religion, et Taristocratie étroitement groupée autour du trône, une minorité d'esprits aventureux et de rêveurs s'agite et s'accentue comme une puissance ténébreuse, mais redoutable à ce point que c'est sur cette minorité que sont dirigés en ce moment les regards de l'Europe autant que sur la solennité de Moscou.

Il faudrait un long séjour en Russie, une étude consciencieuse de ses institutions et de sa civilisation, une recherche approfondie des causes à travers les âges avant de hasarder une opinion personnelle sur la façon dont il convient de gouverner la Russie. Je n'ai pas cette ambition; je ne séjourne pas en Russie, je la traverse au bruit des cloches, des tambours et des musiques militaires qui, dans une semaine, salueront l'entrée de Sa Majesté le Tzar dans la ville sainte de Moscou où l'empereur vient chercher la suprême consécration de son pouvoir, sans laquelle, aux yeux du peuple, la puissance impériale ne serait ni définie ni acceptée. C'est donc autour de cette solennité, particulièrement attrayante par les circonstances politi-

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ques qui Tentourent, que je dois chercher la matière de ma relation de voyage ; j'essaierai de doaner des fêtes de Moscou un tahleau exact, naturaliste, puisque le mot est à la mode, c'est-à-dire s'appuyant sur la vérité des faits et non sur le désir d*éblouir le lecteur par des scènes de pure fantaisie.

Tout me porte à croire que les Parisiens trouveront partout ici laccueil le plus sympathique. En ce qui me concerne j*ai pu me rendre compte de cette prévenance dès mon entrée sur le territoire russe. Le capitaine de fiiedermann qui commande la station de la frontière et à qui j'avais été recommandé m'a donné la première preuve de l'hospitalité russe en m'assistant dans les formalités à remplir envers la douane et le bureau des passeports. Grâce au capitaine, je me suis à peine aperçu que j'entrais dans un pays dont l'accès est, dit-on, difficile. J'ai trouvé la douane fort courtoise, non seulement pour moi, le protégé, mais pour tous les autres voyageurs; les employés sont polis, empressés, disciplinés à merveille, les seuls peut-être en Europe qui considèrent encore les voyageurs qui les font vivre comme des supérieurs et non comme des êtres d'une espèce inférieure, destinés par la Providence à végéter sous le rayonnement de messieurs les employés de chemin de fer.

L'entrée en Russie est bien nette : ordinairement aux frontières les races fusionnent ; sans la différence de la langue on ne les distinguerait pas sans peine;

:i, c'est tranché. La frontière prussienne est à trois ninutes de la première station russe, et ici c'est léja une toute autre civilisation qui surgit aussitôt. -.e gendarme russe est là, vêtu de la grande capote ;rise, coiffé de la casquette en fourrure qui tient le nilieu entre la toque et le béret. A la façon asiatique, e sabre est suspendu à une simple courroie en cuir ;e croisant sur la poitrine avec une seconde courroie lu bout de laquelle est le revolver dans sa gaine en îuir fauve et la cartouchière. Celui-ci ne ressemble plus du tout au soldat prussien, serré dans son uniforme luisant et coiffé de son casque aux garnitures en cuivre poli. Les employés du chemin de fer portent, avec le vieux costume national, une sorte de redingote-blouse croisée, avec les jupes plissées et la ceinture en cuir; le large pantalon russe, rentré dans les bottes qui montent au-dessus du mollet, le béret en fourrure qui est la coiffure uniforme depuis que le casque a été aboli dans Tarmée ; ce bonnet est en quelque sorte l'emblème de la Russie, depuis le plus humble employé, en passant par l'armée, jusqu'à l'Empereur qui le portera également à son entrée solennelle à Moscou, comme le complément naturel de son uniforme de général.

On sait que Técartement des rails est beaucoup plus large en Russie que dans le reste de l'Europe. Le pays veut être maître chez lui et sa volonté de s'isoler du reste de l'Europe se manifeste dans la voie ferrée qui ne permet à aucun wagon étranger de circuler en

Russie. Il faut changer de train ; le nôtre, qui est le plus rapide, ne fait pas plus de quarante kilomètres à l'heure; en revanche, les wagons sont supérieurement aménagés avec tout le confort qui nous manque encore en France. Ce qui me rend ce long voyage plus agréable, c'est la prévenance des autres touriste:" envers l'étranger. Le capitaine de Biedermann m'a signalé à la frontière à un officier supérieur et à quelques autres voyageurs de distinction.

En si aimable compagnie, la route me semblait moins longue; elle est du reste de peu d'intérêt, car ce sont les provinces les plus pauvres de la Russie que nous traversons. Le paysage est une plaine sans fin, coupée seulement de loin en loin par la lisière de quelque pauvre forêt de sapins ou de bouleaux; les arbres sont d'aspect chétif comme toute la nature ; le terrain est marécageux, c'est-à-dire malsain; les villages sont rares, à de si grandes distances les uns des autres, si peu peuplés, qu'on ne peut pas entretenir de voies de communication qui ressemblent à nos belles routes. Gela ne ressemble pas du tout à nos campagnes souriantes, à notre sol, dont chaque pouce est cultivé, à nos pâturages où le bétail, gras et réjoui, se vautre dans l'herbe épaisse, à nos paysans solides qui, la tête haute, marchent derrière la charrue dans la conviction que la moisson abondante les récompensera de leur dur labeur. Aucune trace ici de nos villages propres, de nos fermes pittoresques, de ce rayonnement de bien-être qui réjouit la vue et

le cœur du touriste et qui vous fait respirer à pleins poumons les senteurs bienfaisantes d'une campagne en fleur au mois de mai.

Rien de pareil ici. Il est vrai que ces provinces sont pauvres, mais la population en Russie n'est aussi en aucun rapport avec l'étendue de ce vaste empire ; les paysans ne se sentent pas les coudes, comme on dit; les villages sont à de grandes distances Tun de Tautre, ce qui, ajouté à la pauvreté du sol, rend impossible la construction et l'entretien de routes communales ou départementales. C'est pour cela que le paysan est confiné ici dans son village, courbé éternellement sur le même sol ingrat; sans communication avec la ville, il naît, grandit et meurt dans son village ; il quitte cette vallée de misère aussi pauvre qu'il y est entré. Pauvreté du sol, misère de celui qui le cultive. Le bétail, petit et maigre, broute péniblement l'herbe clairsemée ; devant la charrue marche un petit cheval efflanqué et malingre. Les villages en bois suent la pauvreté ; tout y est misérable, à ce point qu'on ne distingue pas l'habitation de l'étable. Ce n'est certes pas là la Russie tout entière, mais ce premier échantillon serre le cœur, c*est certain.

Après une course de vingt-trois heures à travers toutes ces désolations, nous arrivons à Gatschina. L'Empereur, qui a passé tout l'hiver à Pétersbourg, habite maintenant cette résidence. On le devine par le déploiement de troupes qui occupent militaire-

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ment la voie entre la résidence impériale et la capitale. Les quarante kilomètres que nous parcourons maintenant sont garnis de factionnaires qui, enveloppés dans leur manteau gris, le fusil en bandoulière, s'acheminent entre les différents corps de garde établis en pleine campagne ; ces factionnaires sont partout sur les rails et sous la voie quand elle traverse un pont; tantôt dans les tranchées, tantôt sur les remblais, ils sont divisés de telle sorte qu'aucun point de la ligne ferrée n'échappe à leur vigilance. C'est là le premier symptôme des mesures exceptionnelles que commandent les circonstances. Le jour où Sa Majesté se rendra à Moscou, l'occupation militaire du chemin de fer sera la même sur une longueur de six cents kilomètres.

Il est certain que ces mesures de surveillance ne sont pas exagérées dans la situation actuelle, non que la Russie soit en deuil et tremble de haut en bas devant l'inconnu. La capitale, à la surface, a son aspect des meilleurs jours. Son activité ne se ralentit pas ; les rues sont animées ; chacun court à ses affaires avec une apparente'tranquillité, mais au fond un tremblement nerveux secoue les âmes. Sans être un pessimiste, sans me faire l'écho de tous les racontars, sans décourager ceux qui viendront après moi et sans me laisser décourager moi-même par des appréhensions démesurées, on peut constater toutefois que les mesures de prudence ont été prises pour empêcher que les grandes solennités de Moscou fussent

troublées par quelque incident grave. Ainsi, pour les fêtesy on a délivré à toutes les personnes non officielles, mais qui par la nature de leurs fonctions doivent approcher la famille impériale, des laisser-passer personnels ornés de la photographie du titulaire. C'est là une mesure excellente et qui nous permet aux uns et aux autres de circuler partout sans être soupçonnés par personne. Mon Dieu, à distance, ces mesures peuvent paraître excessives, mais il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas très loin de la journée terrible où Alexandre II tomba sous les coups des conspirateurs. Saint-Pétersbourg s'en souvient et rétranger aussi, car la première chose qu'on lui montre, c'est la chapelle, encore provisoire, élevée sur l'emplacement où mourut Fauguste père du Tzar actuel et dans une église, dont le nom m'échappe en ce moment, on vous montre encore sous une vitrine l'uniforme que l'empereur Alexandre II portait le jour de son assassinat et son sabre dont le fourreau en acier conserve de nombreuses taches du sang impérial.

Mon objectif demeure Moscou; je ne puis donc qu'en passant consacrer quelques lignes à ces souvenirs lugubres et qui détonnent dans les préparatifs de la grande cérémonie qui se prépare. Le ciel plus clément depuis hier est d'un bleu limpide qui contraste singulièrement avec les glaçons que charrie la Neva. La capitale paraît souriante ; pleine de confiance en l'avenir. Les coupoles dorées des cathédrales

et chapelles scintillent au soleil. Cette ville est un étonnement. Tout y est grand, magnifique, éblouissant ; elle n'est pas comme les autres capitales, qui toutes se ressemblent, Tune singeant l'autre. Tout a un caractère ici, chaque chose à sa couleur, tout est également intéressant, parce que l'élément particulier de la nation se retrouve partout, dans le costume de rhomme du peuple dont la coupe n'a pas varié à travers les siècles, dans la tenue du cocher de fiacre, -enveloppé dans son long kaftan et coiffé du petit chapeau rond, très évasé dans le haut, dans Puniforme des soldats, dans les attelages particuliers, dans la façon dont galopent les chevaux et dont marchent les hommes. Après les misères entrevues hier dans la campagne, voici la capitale luxueuse avec ses palais, ses monuments, ses églises magnifiques, dont les colonnes sont souvent en malachite et même en lapis-Iazzuli, ses chapelles aux images de sainteté en or repoussé et garni de pierres précieuses du plus grand prix, avec le luxe de la cour, de L'aristocratie et de la religion. C'est un tableau éblouissant autant que celui de la campagne était désolant hier, et c'est ainsi qu'en deux jours j'ai eu sous les yeux et les richesses immenses du pays qui font sa force, et les misères déchirantes dont il souffre.

Je ne saurais vous dire l'impression que fait sur moi cette ville admirable. Tout y est grandiose. On dit qu'il faut voir Pétersbourg en hiver, couvert de ïicig^î je ne crois pas ; le ciel noir de l'hiver ne peul

pas donner à cette immense cité le rayonnement ^ui lui vient en ce moment du soleil printanîer, qui rend les eaux de la Neva bleues et transparentes, qui fait miroiter les coupoles dorées des églises et se joue dans les façades étincelantes des palais. Avec cfette température douce, la vie des rues se présente sons un aspect plus gai ; ces milliers de fiacres, pas beaucoup plus grands que des vélocipèdes, attelés de petits chevaux pas plus hauts que des poneys, mais qui courent comme des chevreuils sous le fouet du coc'her penché en avant comme sli voulait, par cette attitude, les pousser encore ; tout cela est admirable de TÎe et de pittoresque. «Et puis, pour les passionnés de lart, Pétersbourg a le plus beau Musée du monde, l'Ermitage, supérieurement aménagé pour mettre chaque tableau à son plan et où les grands maîtres, les Hollandais surtout,iSont chacun représentés par des douzaines d'incomparables chefs-d'œuvre. C*est une ville superbe, étonnante, renversante.

Pour le moment, l'intérêt est tout entier à Moscou. Nous ne sommes plus qu'à quelques jours des solennités impériales, et personne, ni en haut ni en bas, ne peut ou ne veut donner la date exacte de l'entrée de Sa Majesté à Moscou ; sur ce chapitre, il faudra nous attendre àquelque surprise de la dernière heure. Tout ce qu'on a pu me dire, c'est que l'entrée aura lieu le 21 ou le 22; rien d'absolument certain sur les deux dates. En attendant, tout le matériel de la maison impériale est déjà parti pour Moscou, et la chancel-

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lerie du ministère de la cour se mettra en route samedi. Les carrosses-gala, les vieux carrosses tout dorés et dont les panneaux sont peints par Boucher et Fragonard, sont déjà au Kremlin, et, depuis deux jours, la garde s'est mise en mouvement. La division de cuirassiers, plus connus chez nous sous la dénomination de chevaliers-gardes que les régiments, jadis formés par des gentilshommes, ont conservée du temps de la grande Catherine, y sera tout entière; les autres régiments fourniront chacun ud escadron ; de même les deux plus anciens régiments d'infanterie partent au grand complet; les autres n'envoient à Moscou qu'un bataillon. A ce déploiement de troupes, il manquera cette fois les deux escadrons asiatiques qui firent si grande sensation au couronnement de S. M. Alexandre II, et qu'on a vus dans les tableaux militaires russes avec leurs costumes si riches et si pittoresques. On a licencié les deux escadrons, composés exclusivement de jeunes princes de l'Asie centrale ; its ont été répartis dans la cavalerie avec le brevet d'officiers. Il est certain que l'éclat militaire de l'entrée à Moscou souffrira de la suppression de ces deux escadrons de volontaires d'Asie qui étaient comme une garde-noble de l'Asie centrale formant un corps d'élite autour de l'Empereur. Leur dévoûment était si grand, qu'ils déplorèrent comme un malheur, presque comme une tache à leur honneur militaire qu'aucun des leurs ne fût mort à côté de l'empereur Alexandre II qui, le jour

de son assassinat, se rendait en petit cortège chez une grande-duchesse et n'était escorté que par des cosaques, dont une dizaine furent fauchés par les éclats des bombes.

Mais si les deux escadrons asiatiques doivent manquer à Moscou, TAsie sera néanmoins représentée par les princes et les députations qui viendront saluer TEmpereur. On y verra aussi pour la première fois en pareille circonstance les représentants directs du peuple, les députations de paysans de tous les districts, des conseillers généraux et autres fonctionnaires populaires qui ont été installés depuis quelques années seulement comme une première transformation du pays, dont lachèvement demanderait peut-être un siècle et que les violences révolutionnaires retardent forcément quand elles pensent servir la marche du progrès. Nous verrons donc pour la première fois à Moscou le peuple convié directement et officiellement a la grande solennité. Je n'ai pas à rechercher ici si c'est assez, car je veux éviter de parti pris d'entrer dans des considérations d'un ordre social que mon ignorance de la Russie, de ses mœurs et de ses réelles aspirations, ne me permet pas d'aborder. En revanche je m'efforcerai de mettre sous les yeux de nos lecteurs un tableau exact des journées émouvantes et pittoresques de Moscou.

Des deux grandes journées, celle de l'entrée de Sa Majesté à Moscou sera la plus émouvante : le sacre a lieu dans l'intérieur du Kremlin, qui est à la fois le

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Palais et l'Église, le monument où fusionnent la puissance temporelle et le pouvoir religieux. L'entrée de l'Empereur et de la famille impériale sera la fête de la rue, que Sa Majesté, précédant son état-major, parcourera à cheval devant le peuple assemblé. > Nous autres qui sommes les hôtes de la Russie, nous devons faire des vœux sincères pour que rien ne vienne troubler Téclat de ces fêtes auxquelles le gouvernement russe nous a fait l'honneur de nous conv ier. Nous le souhaitons non seulement pour le Souverain de ce grand pays, mais aussi pour la nation tout entière, car la rentrée triomphale de Sa Majesté à Saint- Pétersbourg sera probablement le signal d une ère d'apaisement. Il suffît d'avoir passé quelques jours en Russie pour s'apercevoir, combien du haut en bas de l'échelle sociale, chacun aspire au repos après tant d'alarmes qui tiennent la prospérité publique en suspens.

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