LE COURONNEMENT
Moscou, 28 mai 1883.
La cérémonie qui s*est déroulée sous mes yeux dépasse tout ce qu'on peut rêver en grandeur véritable, en pittoresque, en pompe éblouissante. Le cérémonial même du couronnement, avec ses étrangetés incompréhensibles . pour nous autres Parisiens, ne peut même pas donner une idée approximative de cette solennité éblouissante et, par moments, profondément émouvante, du couronnement d'un Tzar. Tout ce que .i*ai vu en cette journée, tous ces souvenirs extraordinaires que j'ai emportés se livrent à une daf»e Mie dans ma pauvre cervelle surexitée; je suis encore aveuglé par le sors qui scintillent, les diamants qui brillent, les cierges qui brûlent; j'ai encore daiïB l'oreille les chants des prêtres, les sons des <3oches ; mon front est brûlant encore par Tatmosphère surchargée d'encens, et il me faut donner une idée ùt ce couronnement qui, raconté en détail, exigerait la ma-
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tière d*un volume. Maintenant, procédons par ordre. Tout est surprenant, étrange, magnifique dans cette cérémonie du couronnement, tout, depuis le début jusqu'à la fin. Je vais faire défiler sous les yeux de mes lecteurs ce que j ai vu. Commençons par planter les décors de cette véritable féerie.
A l'intérieur du palais.
A leur entrée solennelle à Moscou, Leurs Majestés ont pénétré dans le Kremlin par la porte Sainte ou porte du Sauveur, et de là, suivant la plus grande place dite Algunor, le cortège s'est arrêté sur la place des cathédrales; à droite l'Assomption, où a lieu la cérémonie du sacre et à gauche les églises de l'Archange Michel et de l'Annonciation. Quand on se place de façon à avoir l'Assomption à droite, l'escalier des Lions monte au premier étage du Palais et derrière nous, masqué à son soubassement par les tribunes, s'élève le beffroi d'Yvan le Grand, tout blanc, sans dorures ni peintures. Ce n'est pas la grande façade du Palais que nous avons devant nous; elle longe la terrasse d'où l'on a une si belle vue sur Moscou; c'est la façade latérale, si j'ose m'exprimer ainsi ; elle s'appuie sur ce qui reste du vieux Kremlin, et l'escalier des Lions n'est pas davantage l'escalier d'honneur qui nécessairement est sous le vestibule de la grande entrée. L'escalier des Lions ne semble être là que pour mettre le premier étage du Palais, où se
Touvent les salles des fêtes, en communication avec les [cathédrales.
Les appartements privés de Leurs Majestés et de la famille impériale sont au rez-de-chaussée, à gauche, soas le vestibule. De toutes les fenêtres, on a la vue magnifique sur Moscou. La description des appartements privés ne servirait àrien, car ils sontloin desfêtes. En passant, je dirai seulement que le cabinet de J 'Empereur, toujours très simplement meublé, est orné des portraits des Tzars Nicolas et Alexandre II ; plus, de nombreux tableaux retraçant tous des scènes de la Retraite de Russie, et dont la fierté française aurait tort de s'ofTenser, car ce sont des copies ou des reproductions des toiles de nos musées : de Gros, de Vernet et deBellangé. Sur le bureau deTEmpereur, au milieu, une photographie de Tauguste mère d'Alexandre III. Après la cérémonie de l'entrée la famille impériale s'était retirée dans l'appartement, dit de Catherine, où elle s'assemble aux jours de grande cérémonie, pour pénétrer ensuite en cortège daus les salons officiels. L'appartement de Catherine n'est habité que dans les circonstances exceptionnelles, par quelque souverain en visite. Le dernier qui ait couché dans le lit de parade a été le Shah de Perse.
C'est de ces appartements privés que nous suivrons d'abord la famille impériale, à travers tout le premier étage du palais, par l'escalier des Lions, jusqu'à l'Assomption, dont les tribunes ainsi que celles qui sont élevées sur la place sont, dès huit . heures du
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matin y occupées par les înTités. Les princes mahométans et les envoyés d'Asie à qui leur religion interdit de se découvrir dans un temple, restent pendant la cérémonie du sacre, sur la place, dans une tribane qai leur a été réservée.
Tandis que la famille impériale se réunit donc à Textrémité du premier étage, tout au bout de la longue enfilade de salons plus vastes les uns que le? autres» tous les personnages faisant partie du cortège oiBciel s'assemblent dans les salles voisines. Sur tout le parcours du cortège qui va se former, dans toutes les salles, sur l'escalier, jusqu'à la cathédrale, la haie est composée de troupes appartenant à toutes les armes; dans la salle du trône, ce sont les grenadiers de la compagnie du Palais, compagnie d'élite formée de vétérans éprouvés. La veille, vers quatre heures, toutes les cloches de Moscou se sont mises en branle p^ur annoncer le Te Deum chanté dans toutes les église sans exception. La veille aussi les insignes impériaux ont été cherchés en grande pompe au Musée des armures et transportés au Palais par l'archi-maitre, le grand maître et les simples maîtres des cérémonies, précédés de hérauts d'armes et accompagnés de grenadiers.