LE CRÉPUSCULE DE M. WAGNER
Nurembei^, 23 août
Les dieux s'en vont! Après Wotan, c'est le tour de M. Wagner; il est tombé du haut du piédestal où l'avait placé l'enthousiasme de ses fanatiques. Le voici étendu sur la terre avec sa couronne de lauriers en argent I Les journaux de tous les pays sont d'accord pour constater la désillusion du public, et à présent que nous sommes loin de Bayreuth, maintenant que je me trouve avec mes amis Guiraud, Alphonse Duvernoy et Armand Gouzien dans cette vieille ville de Nuremberg, je me demande s'il est bien vrai que nous avons trouvé la patience nécessaire pour écouter jusqu'au bout la conférence musicale de Bayreuth? Tantôt, assis devant le cabaret où après le labeur du jour se réunissaient Albrecht Durer, Peter Fischer, Adam Kraft, Hans Sachs, tous ces grands artistes et poètes, la même pensée a traversé nos cerveaux. Nous nous sommes regardés comme des gens qui se demandent :
— Lequel de nous quatre est le plus grand badaud?
Ce qui nous console, c'est que nous ne sommes pas les seuls qui ayons acheté quelques instants de plaisir au prix d'un si long voyage, de tant de fatigues, de tant de souffrances couronnées par le plus prodigieux ennui qu'un mortel puisse supporter.
On ne reverra plus jamais un pareil spectacle! Comment, un homme surgit tout à coup et dit : je suis Fart de l'avenir; il trouve l'argent pour faire bâtir un théâtre; autour de ses folies on fait tant de bruit que les plus récalcitrants viennent et que le monde entier ne parle pendant une semaine que de M. Wagner. L'entreprise habilement menée pendant quinze années, s'écroule en quatre soirées et le monde stupéfait apprend que sauf une demi-douzaine de grandes inspirations, tout ce fatras dit de l'avenir n'est que supplice, ennui et désillusion. Ils ont beau se réunir et mettre une couronne en argent sur celte tête au vaste front, au menton de polichinelle et au nez écrasé, Richard Wagner n'en dégringole pas moins du haut de son nuage. Les Afiàelungen sont jugés désormais.
Figurez- vous un fou qui viendrait vous dire : — Le Moïse de Michel Ange est une œuvre incomplète. Moi je vais refaire cette statue du passé. Moïse n'a qu'un nez je lui en ferai deux; il n'a que deux yeux, j'ajouterai un troisième œil sur le front ; il n'a qaunebouche, je lui en ferai trois ou quatre; plus, quatre pattes au lieu de deux jambes et vingt-cinq
doigts à chaque main et j'appellerai le tout la sculpture de Favenir I
Eh bien, si cet homme persiste pendant une quinzaine d'années, il réunira autour de lui un grand public qui finira peut-être par répéter :
Nous avons enfin un grand statuaire national !
Richard Wagner n'a pas fait autre chose pour rassembler les badauds autour de sa baraque. De parti pris il a éloigné de la musique dramatique tout ce qui en faisait le charme et la beauté ; au lieu d'un récitatif il en a mis deux cents, il a réduit la voix humaine à des proportions telles qu'elle n'occupe dans l'ensemble que la place d'un violon ou d'une contrebasse; il a suffi que les grands maîtres aient cherché l'opposition au théâtre pour que celui-ci eût recours à la monotonie. Avant lui les chœurs étaient un concours précieux dans une œuvre dramatique; le musicien les a supprimés ou à peu près. Le théâtre vivait d'action et de situations; c'était une raison suffisante pour que cet insensé n'en voulût plus; il a fait juste le contraire de ce qu'on a fait avant lui et, une fois le monstre terminé, il a dit carrément :
— Voilà l'art nouveau et national 1
Et il s'est trouvé un public pour le croire. Ce n'est pas la première fois qu'un tel phénomène se présente. L'histoire des arts et des lettres nous apprend qu'il arrive de ci de là, dans la vie des peuples, un moment où le goût public se perd dans des œuvres inférieures. C'est une affaire de mode, pas autrechose. Lebonton
exige alors qu'on ait l'air de marcher avec son temps et de se montrer supérieur à ses devanciers en acclamant l'art faux. C'est ce qui est arrivé pour Richard Wagner, je parle du compositeur de la deuxième manière et non de l'auteur du Tannhauser- et du Lohengrin,,. Mais depuis, la folie des grandeurs a envahi le cerveau de Wagner, il a voulu culbuter tout ce qui existait avant lui, détruire par l'ennui et la . monotonie les œuvres du passé, et s'élever une petite tour de Babel au sommet de laquelle il comptait placer sa statue pour qu'on la vît des quatre coins du monde.
Dans les errements d'un artiste, il faut chercher la femme aussi bien que dans les causes célèbres des annales judiciaires. La femme est un être sensible, fait de nerfs ; elle ne réfléchit pas; elle se passionne. Il faut donc chercher la femme dans le cas de M. Wagner : il y en a deux : la princesse de Metternich pour l'Autriche; la comtesse de Schleinitz pour l'Allemagne ; Madame la princesse de Metternich est à la tête du mouvement à Vienne ; Madame la comtesse de Schleinitz tient un salon de l'avenir à Berlin. Le troisième corps d'armée, placé entre les deux autres, est commandé par l'abbé Listz à Weimar; de ces trois foyers l'art faux de l'avenir s'est répandu sur une grande partie de l'Europe. Par sa haute situation et son esprit, Madame de Metternich, dont l'enthousiasme demeure respectable, a entraîné toute la haute société autrichienne. Madame la comtesse de Schleinitz a fait
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mieux : elle a ouvert ses salons aux journalistes récalcitrants et elle les a vaincus par une éloquence ardente autant que par la grâce incontestable de sa personne. Je demande bien pardon à Madame la comtesse de Schleinitz de l'entraîner dans ce débat public; mais je pense qu'elle ne craindra pas de m'entendre affirmer son fanatisme pour Wagner dont elle ne s'est jamais cachée ; la comtesse a le courage de ses opinions, c'est une justice à lui rendre. De même que la la princesse de Metternich a tenu tète à l'orage du Tannhausèr à Paris, rien ne peut ébranler Venthoasiasme de la comtesse de Schleinitz ; elle avait fait des fêtes de Bayrenth une affaire personnelle ; elle a harangué les artistes pour leur donner du courage à la veille de la bataille ; elle était à toutes les représentations bien en vue, comme Napoléon parmi ses vieux grenadiers ; elle a réparé et mis en scène le triomphe de Wagner; elle était l'âme de l'enthousiasme, le foyer d'où le fanatisme s'est répandu sur la ville de Bayreuth ; elle a tenu son emploi de protectrice jusqu'au bout. De même que Madame la comtesse de Schleinit, a eu sa part dans la peine, elle a parcouru la salle au bras de Wagner, la comtesse semblait vouloir dire :
C'est mon œuvre. »
On n'a jamais vu spectacle plus curieux que celuici. A l'aspect de la comtesse l'œil en feu, la tête haute dans une attitude triomphante, au bras de ce petit homme portant la couronne de lauriers sur la tête
on aurait pu croire que la vaillante Brunhielde s'appuyait sur le nain Mime.
Eh bien! à présent que je viens de lire une grande partie des journaux et que, loin des influences de Bayreuth, je réfléchis moi-même à ce que j'ai vu et entendu Je vois bien par les articles de mes confrères de tous les pays qu'il y a une force autrement grande que Tesprit ou la beaut(5 d'une grande dame ; cette force n'est pas l'avenir; elle est de tous les temps et ne périra jamais, car c'est Tessence même de l'humanité et cela s'appelle : le bon sens public.
Ce bon sens a déjà fait justice de toutes les intrigues, de tous les fanatismes ; la vérité se fait entendre partout et on est maintenant d'accord dans tous les pays sur le point capital, à savoir que M. Richard Wagner est tout simplement un musicien de talent, mais qu'il ne fera rien oublier du tout et ne fermera la route à personne. On est d'accord sur un autre point ; c'est qu'il faut considérer l'entreprise de Bayreuth comme l'œuvre d'un cerveau en démence.
Dans les hallucinations de son puissant cerveau/ M. Richard Wagner a entrevu un idéal respectable ; c'est l'excuse et la justification de l'entreprise de Bayreuth; il a rêvé la fusion de tous les arts, de la musique, de la littérature, de la peinture décorative pour créer un ensemble magnifique. Mais sa prodigieuse vanité l'a empêché de comprendre qu'on ne peut pas créer à la fois une œuvre de premier ordre comme musique et comme poésie. Sans le théâtre des
grands écrivains la musique ne peut jouer qa un r51e secondaire. Mendelssohn s'est contenté d^écrire de la musique de scène pour le Songe d'une Nuit d'été de Shakespeare, comme Beethoven a subordonné son génie à celui de Goethe en composant les entr'actes et la musique de scène d'Égmont, Un poème d opéra ne peut et ne doit être qu'un prétexte de développer les qualités d'un, musicien et de fondre en une même sensation toutes les ressources de cet art, Torchestre et la voix humaine. L'insensé qui rêve la fusion absolue de la poésie et de la musique tue ou l'une ou l'autre quand il ne les étrangle pas toutes les deux. Les Légendes des siècles n'ont pas besoin de la musique pour devenir une œuvre d'art de premier ordre ; de même que la symphonie héroïque peut se passer de la poésie et rester un chef-d'œuvre impérissable. Jugez quelle machine défectueuse et folle a dû créer Wagner qui n'est ni Beethoven, ni Victor Hugo, ce qui ne l'a pas empêché de vouloir être en même temps l'un et l'autre.
A présent que, dégagé de l'atmosphère pestilentielle de Bayreuth, je considère froidement la tentative de M. Wagner, je me demande s'il ne serait pas utile de lui faire subir un régime de douches pour le ramener à la raison et pour sauver ce qu'il y a en lui de vraiment supérieur : le symphoniste. Du théâtre, il ne se soucie pas, des exigences de la scène il ne sait pas le premier mot et il veut être auteur dramatique, comme compositeur dramatique, il assigne à 4a voix
humaine le rôle d'un simple instrument dans l'ensemble comme à la clarinette ou au hautbois ; pour mieux agir sur les sens, il vous plonge dansTobscurité comme les frères. Davenport quand ils faisaient voltiger les guitares dans Tarmoire; il a recours à tous les trucs, à toutes les jongleries; il lui faut une chaudière pour reproduire des nuages et des incendies; il évoque les dieux et en fait des êtres grotesques qui paraissent au théâtre au milieu de la lumière électrique comme mademoiselle Amanda quand elle joue le bon génie dans une féerie de Clairville. Et de tout cela il ne reste à la fin de la quatrième soirée que cinq ou six morceaux admirables parce que Tinsensé, vaincu par son propre talent, a ses moments lucides. Quelle folie d'ailleurs de vouloir inventer un arti On invente une locomotive dont la construction repose sur les données pratiques de la science positive. Mais on n'invente pas un art, car Tart est fait de sensations et d'inspirations que le génie subit mais qu'il n'a pas la prétention de créer. Le grand art est inconscient ; ce n'est pas une mécanique que la raison de l'homme peut perfectionner, c'est l'âme même de l'humanité parcourant l'espacé et s'infîltrant dans quelques cerveaux privilégiés assez grands pour la saisir en passant. Croyez-vous que Molière ait pensé à créer un Art nouveau en écrivant ses impérissables chefsd'œuvre? Pensez-vous que les tragédies de Shakespeare soient le résultat d'un calcul? Pouvez-vous vous figurer Beethoven se plaçant devant son piano en
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disant : Je vais créer un art nouveau ! Vous imaginezvous que les grands maîtres de la statuaire antique soient entrés dans leur atelier avec rintention arrêtée de créer un art nouveau? Est-ce que Raphaël ou Michel-Ange, Rembrandt ou le Titien, Corneille ou Goethe ont voulu inventer quoi que ce fût? NonI Lef^ uns et les autres ont tout simplement traduit par la plume ou le pinceau les sensations intimes de leur âme ! Qu'est-ce que vous me chantez donc avec votre art nouveau! Sans ceux qui vpus ont précédé, est-ce que vous existeriez seulement? Sans ce passé resplendissant oseriez-vous seulement rêver un avenir? Shakespeare à qui votre ami Listz vous a comparé. avait-il besoin de tout ce tra la la d'une féerie delà Porte-Saint-Martin ? Croyez-vous que Molière ne reste pas impérissable quoique son œuvre ait été représentée entre deux quînquets fumeux? Vraiment, vous me faites pitié ! Ce n'est pas un art, mais un. procédé nouveau que vous avez inventé! Laissez-nous donc tranquilles avec vos grandes phrases! Vous nou? croyez donc bien bêtes pour nous raconter que vou> avez inventé un art et un art national?
Qu*est-ce que cela veut dire à la fin un art national? Qu y a-t-il de national dans votre œuvre? Le dragon* le cheval? les oiseaux? Tours? les corbeaux? Il n ya de national que la légende sur laquelle repose votre ennui et vous en avez fait un spectacle de dernier ordre, plein de flammes de bengale, d*arc-=en-ciel, de! lumières rouges ou vertes, comme une féerie du Cbâ^
lelet? Et quand de ci, de là, vous nous avez charmés* c'est que vous n'aviez plus rien de national du tout,. c'est que vous étiez tout simplement un artiste, forcé de suivre, malgré lui, la voie que, hélas! il a abandonnée, contraint d'imposer silence à sa raison affolée et d'écouter ce qui reste de son âme de musicien I Eh bien, vous voici bien avancé, monsieur Wagner ! Vous auriez pu laisser une œuvre supérieure et vous ne léguerez à la postérité que l'exemple attristant d'une grande intelligence, vaincue par ses propres folies! Vous êtes un alchimiste; vous croyez pouvoir faire de l'or à volonté ; vous êtes un de ces hallucinés qui se figurent avoir trouvé la quadrature du cercle. Pendant quinze années vous avez fait sonner la fanfare de la réclame, et nous autres badauds, nous avons fini par croire qu'à Bayreuth on découvrirait une muse nouvelle, une muse à deux têtes comme on n'en a jamais vu chez aucun peuple, quelque chose comme la femme géante du théâtre, ou le§ Milly- Chrîstine de la composition dramatique. Déjà vos amis avaient commandé la couronne en argent; le conseil municipal avait désigné d'avance la place où devait s'éJever la statue du grand homme avec cette inscription :
A Wagner, les aubergistes reconnaissants.
Mais vous avez compté sans le bon sens, sans la révolte des gens que vous avez exposés à subir toutes les privations à Bayreuth, pour écouter une demi-
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douzaine de pages remarquables enfouies sous quatre journées du plus mortel ennui. C'est alors que le public mystifié s'est aperçu enfin qu'en somme vous n'avez rien découvert du tout, que les réelles beautés de votre œuvre ont existé avant vous; que vous n'avez découvert qu'un procédé et non un art ; que ce que vous appelez la musique de l'avenir n'est, en réalité, qu'une forme nouvelle de la musique du passé, et que vous voulez léguer à la postérité comme un impérissable chef-d'œuvre V Anneau des Nibelungen^ qui n'existe pas comme ouvrage dramatique, dont la poésie est ridicule et dont la musique n'est pas toujours bonne. On a vu enfin que vous n'avez trouyé qu'une chose secondaire dans les arts, une manière. C'est seulement dans les époques de décadence arlis tique, qu'un procédé nouveau peut être confondu par la foule aveorte génie créateur !
Allez! M. Wagner a eu bien raison de faire entendre ses opéras à Bayreuth ; ce malin savait bien ce qu'il faisait en nous réunissant dans cette petite cité insupportable, où rien ne rappelle les grandeurs passées de l'art; il nous a enfermés dans une ville d'ennuis, afin de mieux nous faire admirer ce qu'il appelle lui-même son œuvre d'art. Dans cette intéressante ville de Nuremberg, d'où je vous écris, dans cette ville, si grande par les admirables chefs-d'œuvre que lui a légués une poignée d'artistes, l'art de M. Wagner n'aurait pas duré ce que durent les roses. Je ne retire aucun des compliments que j'ai adressés
à M. Wagaer, quoique,, à mesure que je m'éloigne du* centre de ses opérations, le souvenir s'efface de plus en plus. Je sais bien qu4l me reste quelque chose dans la lête des Nièelungen^ niais je ne pense pas que mon cœur ait reçu nne impression pareille à celle que j'ai ressentie ce matin en entendant dans une des admirables églises de Nuremberg une messe d'Haydn, exécutée tout naïvement par les amateurs de la ville, sans lumière électrique, dans la simplicité imposante d'un chef-d'œuvre indestructible.
Mais de cette musique de l'avenir, sauf quelques morceaux, que reste-t-il quand, dégagée de la fantasmagorie dont Wagner l'a entourée, elle se présente toute seule ! Est-ce que la Vénus de Milo a besoin d'être éclairée par la lumière électrique? On peut entendre Don Juan sur une petite scène, on peut le jouer au piano dans l'intimité et éprouver^e grandes sensations. Mais avec cette musique de l'avenir, plus de sensation intime possible : il lui faut des décors, des flammes debengale, des salles obscures, des orchestres invisibles, des dragons qui chantent, des oiseaux qui parlent, des ours, des nuages qui défilent devant les yeux. Éteignez donc seulement la machine à vapeur derrière le théâtre de Bayreuth, cette machine à laquelle on a recours toutes les cinq minutes, pour produire un effet de mise en scène. Plus de charbon, plus d'œuvre d'art 1
Et c*est bien à cause de tout cela que les Nibelungen ne peuvent être qu'une œuvre d'un ordre inférieur qui
n'existe pas par sa seule valeur intrinsèque. On ne peu pas vivre dans rintimité de cet art compliqué ; il fau à la fois le voir et l'entendre avec les décors, les cos tûmes, les dragons et les incendies. Sans le Ira la la d< la féerie, plus de drame lyrique, plus de musique. Ls magnifique scène de la conjuration des cantons dans Guillaume Tell peut être exécutée dans un vieux déco^ délabré sans perdre de sa grandeur; les Noces de Fi' garOy de Mozart, demeureraient un chef-d'œuvre, lor^ même qu'on les chanterait sur une petite scène. Dé^ barrassez le Freyschûtz des apparitions, de la fonte des balles, et il vous restera une œuvre d'art de premier ordre I Mais ces pièces de l'avenir s'évaporent comme la fumée d'un cigare, quand on veut les réduire seulement pour le piano. Tous les musiciens sont d'accord sur ce point ; ils peuvent lire Bon Juan : mais il faut pour s'en rendre compte, qu'ils voient la musique de l'avenir dans le cadre de la scène, avec les décors, les géants, les nains, la lumière électrique et les flammes de bengale. Art inférieur, vous dis-je, art inférieur ! Enlevez le plafond de Michel Ange de la chapelle Sixtine et placez-le dans une grange. Pourvu qu'on puisse le voir, on peut l'admirer î II n'est pas besoin de voir le Bornéo de Shakespeare dans un décor éblouissant pour jouir des beautés qu'il contient. 11 n'est pas indispensable qu'on voie le Faust de Gœthe sur un théâtre de premier ordre pour en comprendre la poésie ; on peut le lire chez soi, au coin du feu e( ressentir de grandes émotions; mais laissez-moi donc
tranquille avec votre art dit de Tavenir quon ne peut pas dépouiller d'une seule flamme de bengale sans le frapper au cœur I Art inférieur, vous dis-je, art inférieur !
Il m'est vraiment pénible de ne pas être de Tavis clés deux grandes dames et du vénérable abbé de Weimar qui comptent imposer au monde cet art faux d'un musicien puissamment doué, mais les trois salons de Vienne, de Berlin et de Weimar ne sont pas de taille à lutter contre Topinion des esprits sages et contre la monotonie désespérante de la musique de Tavenir. Cette opinion publique est d'accord maintenant. Elle sait à quoi s'en tenir; elle est convaincue que M. Wagner ne lui donnera désormais que des œuvres impossibles où, de ci de là, on retrouve encore le compositeur inspiré' de Lohengrinl Que M. Wagner essaie donc Tannée prochaine de recommencer les fêtes de Bayreuth comme il en avait l'intention ! Il n'y a plus sur la surface du globe que le maître des maîtres, les trois salons de Vienne, de Berlin et de Weimar et les aubergistes de Bayreuth qui peuvent se nourrir de pareilles illusions I La tour de Babel de Bayreuth vient de s'écrouler elles peuples épouvantés ne se remettront pas de sitôt au travail. Ils s'enfuient dans toutes les directions et racontent ce qu'ils ont vu et entendu. Cela suffît! Il se pourrait toutefois qu'un théâtre allemand essayât de donner l'un de ces opéras de l'avenir : la Walkure par exemple, en coupant un tiers de l'ouvrage, peut
réussir sur une scène mais sans jamais dépasser les proportions de ce que nous appelons un succès d'estime. On ira voir et entendre cela par curiosité, mais on n'y retournera jamais.
C'est ainsi que l'étoile de M. Richard Wagner a pâli sur cette colline de Bayreuth, d'où elle devait projeter une lumière si vive sur l'univers que, selon les Mameloucks du compositeur, le soleil se montrerait jaloux î Cette aimable folie, sortie du cerveau d'une poignée d'hallucinés, s'est transformée en un spectacle moins imposant, mais plus consolant. Le crépuscule des Dieux a été en même temps le crépuscule de M. Wagner. Comme le dieu Wotan, l'homme de l'avenir succombe sous le poids de ses fautes. Il a beau se mettre une couronne de lauriers surla tête et se figurer qu'en rentrant chez lui il pénètre dans le château de Walhalla sur un arc-en-ciel le public qui le voit sait fort bien que cet arc-en-ciel est en carton peint et que la Walhalla de Bayreuth n'est pas la demeure d'un dieu. Le dénoûment sera le même que dans Nibelungen. De même que Wotan, le dieu de Bayreuth sera enseveli sous les décombres du monument qu'il a essayé d'élever à sa propre gloire. Plus tard, en fouillant son œuvre ensevelie sous l'oubli, on découvrira dans les ruines, au milieu des poutres pouries et des pierres rongées par le temps, une demi-douzaine d'inspirations que la postérité conservera dans les musées comme des objets d'art î Cela suffira pour assigner à M. Richard Wagner une place marquante
dans rhistoire de la musique. Mais, en ce qui est d accaparer à lui seul tout Tavenir, c'est une autre affaire. Demain est à Dieu ! a dit le poète. Demain ce théâtre de Bayreuth sera probablement un cirque, une salle de bal ou un tir national.