‹ Voyages à travers le mondeChapitre 13 sur 21 · LE CORTÈGE · texte numérisé non relu

LE CORTÈGE

Quelques minutes après, le cortège impérial proprement dît se met en mouvement. Les cloches sont toutes en branle, le canon tonne ; les musiques mili-

366 MÉMOIRES d'un PARISIEN

taires jouent Thymne, les tambours roulent ; depuis le trône jusqu'à la cathédrale, un commandement retentit. Les chevaliers-gardes, des hommes superbes sous leurs cuirasses dorées et le casque orné de Taigle, ouvrent la marche ; ils sont suivis de pages, chambellans, dames du palais, dames d'honneur, maîtres des cérémonies, des chefs suprêmes de toutes les grandes administrations, des syndics des, communes rurales ; des présidents des grandes institutions commerciales, des représentants de tous les tribunaux de l'Empire, des fonctionnaires de première classe du Palais, que sais-je encore? car ici il y a pour chaque administration autant de titres que pour les dignitaires de la cour. Nous arrivons maintenant à la partie intéressante du cortège. Un sous-officier des grenadiers du palais, portant le drapeau de son régiment, précède les insignes impériaux qui sont portés par les plus hauts dignitaires, entre une double haie d'aides de camp, généraux de division. Et voici enfin leurs Majestés. L'Impératrice porte une robe en drap d'argent, brodé d'argent ainsi que la traîne, avec garnitures de diamants et de pierres précieuses. Cette magnifique toilette a été exécutée par MM. Isambard et Chanceau, une grande maison française établie à Saint-Pétersbourg.

Leurs Majestés descendent l'escalier des Lions, qu'au moment de leur sortie du vestibule sacré, le clergé vient d'asperger d'eau bénite. L'escalier et toute la place des Cathédrales sont couverts d'un

tapis rouge. Au bas de Tescalier attend le dais sous lequel les souverains prendront place dans le court trajet entre l'escalier et le parvis de la cathédrale, cent mètres, pas plus ; les cordons du dais sont tenus par trente-deux généraux de division. On me montre dans le nombre le général Ignatieff ainsi que le général Treppow, l'ancien grand maître de la police à Saint-Pétersbourg, plus connu chez nous par la balle de Vera Zassoulitsch, qu'il porte toujours dans le flanc. L'un des premiers généraux tenant le cordon est un diplomate que tout Paris connaît et qui ne rencontre chez nous que de respectueuses sympathies, S: E. le prince Orloff.

Le dais sous lequel Leurs Majestés marchent de là au parvis de la cathédrale, est rouge, en velours à bandes et glands d'or. L'aigle de Russie est brodé partout ; au milieu du dais, des deux côtés, le chiffre de Leurs Majestés entouré du coUier de Saint-André. Douze énormes panaches au-dessus du dais et au milieu surplombant tout, une grande couronne en or et pierres précieuses sur un coussin en velours rouge. Des chevaliers-gardes ferment la marche. Au moment où Leurô Majestés prennent place sous ce dais, sur un signal venu je ne sais d'où, toutes les cloches sonnent à toute volée ; les troupes massées sur le parcours présentent les armes, et leurs drapeaux s'inclinent devant les souverains aux sons des tambours, des fifres et de la musique militaire.

Les trois métropolitains de Novgorod, de Moscou,

ai8 MÉMOIRES d'un PARISIEN

de Kiew sont sur le parvis avec tout le clergé. Le métropolitain de Moscou souhaite la bienvenue à Leurs Majestés, dans la maison de Dieu. Celui de Novgorod présente aux souverains la croix quïls baisent, et celui deKiëw leur offre Teau bénite. En ce moment, le tableau est vraiment saisissant. Dans les tribunes, tout le monde est debout, silencieux, devant cette imposante cérémonie. Si sceptique qu'on soit, on se sent envahi d'une sensation mystérieuse et recueillie dans ce décor sans pareil qui a pour cadre trois cathédrales, un palais, l'imposant beffroi de Yvan le Grand et où miroitent les habits sacerdotaux des prêtres, au milieu des uniformes surchargés^de broderies. La situation politique, avec ses angoisses natutelies chez tous les assistants, russes et étrangers, rené la cérémonie encore plus imposante.

Le cortège tout entier n'entre pas dans TAssomptîofî, qui ne contient que à peu près cinq cents places jiCHir tous les invités, mais un représentant de tous tes «orps d'État pénètre dans Téglise, où va se dérouler la cérémonie la plus majestueuse qu'on puisse imaiginer. Le couronnement et le sacre sont maintenus dans la tradition des autres siècles ; rien n'est changé. Je suis d'ailleurs de l'avis de S. E. le général Trepoff, à qui j'ai fait une visite à l'hôtel des î^inces. Dans le cours de la conversation le général m'a dit :

« Ce sont là des cérémonies auxquelles on ne peut toucher sur un seul point, sans leur faire perdra

leur caractère et sans ouvrir la porte à toutes les concessions. »

C'est aussi mon avis.

USPENSKY SABOR

On ne peut rien rêver de plus surprenant que cette cathédrale byzantine de l'Assomption avec ses cinq coupoles dorées; elle est de forme carrée et dominée par la coupole du milieu ; on ne peut rien voir de plus riche. En entrant pour la première fois dans cette église, on est ébloui par la profusion des dorures et l'accumulation inouïe d'images vénérées en or et garnies de pierres fines dont tout le mur qui sépare le sanctuaire de Téglise est couvert de haut en bas et de long en large.

C'est la vieille cathédrale oii de tous temps furent couronnés les Tzars ; c'est ici également que furent enterrés les patriarches. Si les murs ont subi des changements, l'emplacement du couronnement est resté le même à travers les siècles. L'église primitive n'avait ni ce développement ni ce luxe ; elle était modeste, et la première transformation de l'Assomption date de la fin du quinzième siècle ; un architecte de Bologne, Fioravanti, construisit Uspensky Sabor en style lombardo-byzantin, en s'inspirant de la cathédrale de Saint-Dmitri à Wladimir, qui n'est pas très loin de Moscou. Pendant les seizième et dix-sèptième siècles, l'Assomption eut beaucoup à souffrir des

I 370 MÉMOIRES d'un PAKISIEN

guerres et des pillages ; Tincendie de Moscou en 4812 détruisit également une partie de la cathédrale.

Je donne ces indications historiques quand c'est ' nécessaire, et non pour faire étalage d'une érudition

qu'il est facile de puiser dans les guides. Si j'insiste ici sur les crises qu'Uspensky-Sabor a traversées, c'est pour indiquer à mes lecteurs que la cathédrale n'est pas conservée dans sa pureté primitive et qu'à côté des parties anciennes qui sont restées debout dans la tourmente, elle porte de nombreuses traces des restaurations qu'elle a subies.

La grande coupole repose sur quatre colonnes dont le diamètre est de deux mètres; elles supportent toutes les voûtes qui s'appuient dans le milieu de l'église sur ces colonnes ; elles sont dorées comme le reste, et sur ce fond d'or sont des peintures multiples, des saints, des anges, des moines, des chevaliers bardés de fer ; de chacune de ses coiipoles une tète giga^' tesque du Christ qui en tient toute la surface, semble contempler les fidèles en bas. Sur les murailles, c'est la même profusion de peintures sur fond d'or. Le mur qui sépare l'autel du reste de l'église semble en or pur; les images vénérées, repoussées dans le métal précieux, y sont suspendues en si grand nombre que nulle part on n'aperçoit une trace de la pierre. Douze lustres, dont la plupart ont été refaits sur le modèle des anciens qui sont en minorité, descendent des coupoles. On ne peut imaginer un plus complet éblouissement des yeux ; la première impression, tant

qu'on ne recherche pas trop Tart intrinsèque dans le détail, est imposante, je dirai même écrasante.

Autour de la cathédrale on a construit des tribunes pour le couronnement où, sur trois rangs, prennent place les princes, le corps diplomatique et les plus hauts dignitaires de TÉtat, une réunion qu'il a fallu. trier sur le vojet, car pour tous les hôtes éminents, représentants d'un trône ou d'une nation, pour tous ces fonctionnaires occupant les plus hautes charges à la cour, on ne dispose, je l'ai dit, que de cinq cents places.

Le centre de l'église, c'est-à-dire toute la surface entre les quatre colonnes, est occupé par une vaste estrade où, sur un tapis rouge garni d'or, s'élèvent les trônes sous un baldaquin rouge brodé d'or, empanaché et suspendu à la coupole centrale par de gro3 cables d'or. Les chiffres de Leurs Majestés sont au fond, brodés sur le velours. Cette estrade, où a lieu la cérémonie du couronnement et du sacre, est entourée d'une double galerie en bois doré ; entre les deux se tiennent lès membres de la famille impériale et les princes étrangers, sauf les Mahométans qui n'ont pas pu entrer dans le temple de l'église orthodoxe. Sur les gradins inférieurs se placent l'archigrand maître du couronnement, le grand maréchal de la cour, le grand maître et quelques maîtres des cérémonies. Le ministre de la Maison de l'Empereur, le .ministre de la guerre et l'aide de camp général comniandant la maison militaire se tiennent près de la table où vien-

nent d'être déposés les insignes impériaux. Le commandant des chevaliers-gardes, par une vieille prérogative du régiment, se tient entre les deux fauteuils et derrière eux, tenant le casque d'une main et le sabre nu de Tautre. La mise en scène, on le voit, «st digne de la circonstance.

Page 1