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IB CHANCEUER DE FER ET SON CHIEN A GASTEIN

Ischl, août 1878.

Me voici dans cette adorable ville d'eaux dlschl, bâtie sur un des plus beaux coins de terre qu'il soit possible de voir, entre deux lacs qu'on atteint en quelques minutes. Je faisais partie, au mois d'avril, d'un <lîner au Café-Anglais. A la fin du dîner, un des plus aimables Viennois, très connu et très répandu à Paris, le baron Alfred de Springer, donna rendez-vous à Iscbl à une artiste célèbre et à un chroniqueur parisien.

Christine Nilsson n'est pas venue. Moi j'y suis, heureux d'avoir entrepris le voyage, si loin de Paris.

La prochaine fois, je vous parlerai de cette aima-

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ble société viennoise pour laquelle la province de Salzbourg est ce que la Normandie est pour nous autres Parisiens. L'Océan manque, mais une vingtaine de grands et beaux lacs, encaissés dans la montagne, embellissent le pays.

Chaque année, au mois d'août toutes les maisons se pavoisent ; on prépare des feux d artiflce sur tous les lacs. C'est la fête de TEmpereur. Sa Majesté n'est pas venue cette année ; c'est la première fois, depuis de longues années, que l'empereur d'Autriche ne passe pas le jour de sa fête à Ischl. Le souverain n'a pas cru devoir quitter la capitale, au moment où les affaires prennent une tournure sérieuse en Bosnie. 11 avait même exprimé le désir formel que l'Impératrice ne se déplaçât pas. C'était convenu. Mais hier soir, vers onze heures, l'Impératrice, quoique fort souffrante depuis quelques jours, est arrivée à la gare, où on ne l'attendait point, et elle est montée dans le train de Vienne pour aller souhaiter la fête à TEmpereur.

Les jolis pavillons de chasse qu'on voit au bout de tous les lacs sont fermés ; les chamois n'ont rien à craindre pour le moment de leur plus redoutable adversaire, car l'Empereur est le plus intrépide chasseur de la monarchie. Il y a une dizaine d'années, je l'ai vu partir, àl'aube, pour la montagne, accompagné d'un seul garde-chasse ; l'Empereur portait le coquet costume national ; la blouse au collet vert, serrée à la taille; la culotte courte ; les bas de

laine elle chapeau pointu orné de plumes de coqs de bruyère.

S. M. l'empereur d'Autriche occupe une situation exceptionnelle parmi les souverains contemporains ; il est un des rares princes qui puissent circuler en toute sécurité dans leurs États. Dans le pays, il y a un trait d'union solide entre le souverain et le peuple : la communauté des douleurs nationales dans les revers de la patrie ; la même ardeur, de haut en bas, à rendre à l'Autriche son rang en Europe. L'Empereur compte sur la nation, et la nation compte sur l'Empereur. Ce sont deux vieux amis qui ont traversé les mêmes épreuves et dont l'union a été cimentée dans le malheur, et qui sont absolument unis l'un à l'autre.

L'empereur François-Joseph me rappelle une vieille ballade du poète allemand Uhland ; je me souviens de l'avoir récitée jadis à une distribution de prix, avec l'émotion inséparable d'un premier début; cette ballade est d'ailleurs fort jolie :

'<Lesprinces les plus puissants sont réunis pour une grande fête ; ils vident les coupes en verre de Bohème ; chacun boit à la santé de son voisin ; tous paraissent heureux de vivre, tous rayonnent de leur succès ou de leur gloire. Celui-ci vante ses richesses, un autre son armée, un troisième sa santé robuste, et ainsi de suite. Le comte Eberhardt a jusqu'alors gardé le silence.

— Et vous ? comte Eberhardt, •demandent les princes.

Le comte se lève, et d'une voix émue :

— Ghers frères et cousins, dit-il, Dieu m'a donné le bonheur le plus précieux que je sache. Je ne le donnerais certes pas en échange de toutes vos richesses et de vos gloires ; je puis entrer sans crainte dans la demeure de tous mes sujets, sûr de ne trouver que des amis, dans les palaisaussi bien que dans les chaumières. »

La biographie de Sa Majesté l'empereur François- Joseph est tout entière dans cette vieille ballade.

Et l'ennemi commun, me direz-vous, le parti socialiste, qu'en faites-vous en Autriche ? Mon Dieu, le socialisme est encore dans l'enfance en ce beau pays; il existe, mais il n'est qu'une infime minorité. Gela tient à ce que l'Autriche est un pays d'agriculteurs. Les grands centres industriels y sont rares. Là où ils existent, on tâche de combattre les idées socialistes, en améliorant autant "que possible la situation des ouvriers.

Le fait s'est présenté entre autres tout près d'ici, à Steyer, où se trouve la plus grande manufacture d'armes de l'Empire. Elle est dirigée par son fondateur, M. Werndl, qui a donné son nom au nouveau fusil autrichien. C'est un ancien ouvrier,"riche maintenant à millions. Il y a quelques années, M. Werndl «e trouvait dans la nécessité de congédier un nombre considérable d'ouvriers; il en référa au gouvernement; il lui expliqua la triste situation de ses tra- •vailleurs qui allaient se trouver sur le pavé ; il se dé-

€lara prêt à contribuer pour sa part, dans de larges proportions, au soulagement de ses collaborateurs, pourvu que le gouvernement consentit à s'y associer. En faisant quelques sacrifices de part et d'autre, on trouva la solution du problème social. On conserva dans les ateliers les plus anciens et on fit aux autres une petite pension qui leur assura le pain quotidien — pas plus — en attendant la reprise des travaux. La guerre d'Orient rendit à la manufacture de Steyer son activité des meilleurs jours ; tous les ouvriers rentrèrent dans les ateliers ; d'un côté, le gouvernement autrichien a fait des commandes considérables pendant la guerre d'Orient ; de l'autre, le Schah de Perse a demandé à la fameuse fabrique d'armes des fusils pour toute son armée. En arrivant en gare à Salzbourg, où une compagnie d'honneur, musique en tête, l'attendait, le Schah a immédiatement voulu voir le fusil autrichien ; il l'a pris des mains d'un fantassin, s'est fait expliquer le mécanisme, et, après •avoir manié l'arme de ses propres mains, le Schah ^ décidé que l'armée persane serait dotée du fusil autrichien.

Enfin, pour en finir avec les armes à feu, je vais vous donner une nouvelle qui intéressera tout particulièrement nos lecteurs. Ces jours derniers, le gouvernement français a commandé à la manufacture de Steyer dix mille fusils dits à répétition, des fusils revolvers à huit coups, système Kropatschek : c'est le nom de l'inventeur, major d'artillerie.

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Cette petite bifurcation militaire pourrait tout naturellement me servir de transition pour parler de la Bosnie et de Topinion publique en Autriche, surexcitée par les clameurs de Yltalia irredenta. Mais je m^abstiens. D'une part, la presse viennoise est là pour vous renseigner sur Télat des esprrts; de Tautre, je me suis fait une loi de ne jamais rapporter les causeries conûdentielles dont m'honorent des hommes souvent considérables. D'ailleurs, dans cette délicieuse nature, on n*a guère envie de songer aux horreurs de la guerre; la journée passe plus agréablement dans une douce contemplation de l'admirable paysage, et dans un charmant commerce avec la société viennoise. De ci, de là, on va à Gmunden, sur le bord du lac de Traunsee, où les fêtes se succèdent. Hier, pour assister aux régates, j*ai reçu Thospitalité à bord d'un bateau à vapeur, commandé par une élégante Parisienne, la jeune baronne Gustave de Springer, fille du baron de Kœnigswarter, ancien député au Corps législatif. Parmi les invités se trouvait Tex-ambassadeur Harry d'Arnim, qui préfère ce lac magnifique à la paille humide des cachots que les tribunaux de Berlin lui ont octroyée, avec l'enthousiasme que vous savez... Entre temps, je serre la main au comte d'Osmond, qui va chasser le chamois en Styrie et, qui a consacré à ce délicieux pays un volume « Dans la Montagne » ; plus loin, je salue en passant les comédiens du Théâtre impérial de Vienne, en villégiature sur les bords des nombreux lacs.

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Plus haut, j'ai parlé de l'Empereur. Un mot maintenant de l'Impératrice. Sa Majesté habite, à IschI, une résidence charmante, adossée contre la montagne. L'impératrice Elisabeth s'est fait une situation enviable et qui pourrait servir d'exemple à toutes les princesses de la terre : elle vit loin de la politique ; elle ne veut pas s'occuper des affaires de l'État ; son ambition se borne à être la première parmi les femmes de l'Empire ; jamais elle n'a cédé un seul instant à la tentation de gouverner un peu pour son propre compte. Il y a bien peu de monarchies où il n'y ait qu'un gouvernement. Ordinairement, à côté du souverain, se forme le parti de la souveraine ; de là cette politique funeste, dite des jupons, dont plus d'un État puissant est affligé. Rien de pareil ne s'est produit en Autriche, à aucune époque du règne de François- Joseph. Dans le ménage impérial, chacun des époux a ses attributions définies , à l'Empereur les affaires, à l'Impératrice la. maison, comme dans les bonnes famiUes bourgeoises. La nation sait un gré infini à cette princesse de la situation qu'elle a prise avec beaucoup de tact; S. M. l'Impératrice y a gagné l'affection de toutes les races, réunies sous le sceptre de l'Autriche.

A Ischl la vie de l'Impératrice est très simple. L'Empereur est un chasseur acharné, l'Impératrice est une écuyère passionnée. Dans la dernière visite qu'elle fit à la France, elle avait, on le sait, amené ses chevaux de selle. On ne rencontre guère cette écuyère impé-

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riale. Elle choisit pour ses promenades équestres l'heure matinale où le commun des baigneurs se repose encore des fatigues de la veille ; hors la ville, rimpératrice possède dans la campagne un champ de course à elle, avec tous les obstacles voulus, les haies, la rivière, les fossés et la banquette irlandaise. C'est sur ce turf spécial que l'Impératrice cultive Féquitation ; elle franchit les obstacles avec une hardiesse et une adresse merveilleuses, aux heures où ce coin est désert, car Sa Majesté ne se soucie pas de caracoler devant une galerie de curieux. On le sait, et, avec une déférence qui témoigne de la sympathie publique , on évite de troubler rimpératrice dans ses exercices équestres.

Si profond que soit mon respect pour la souveraine du pays, où je reçois une hospitalité si cordiale, je devais succomber au désir de voir Sa Majesté franchir la banquette irlandaise. On a bien voulu me prévenir la veille que l'Impératrice monterait à cheval à six heures du matin. Muni d'une excellente longue-vue, j'ai pris position sur une colline boisée; jamais je n'ai vu d'écuyère franchissant les obstacles avec une telle audace. On ne vante pas la distinction d'une impératrice : c'est une qualité profes» sionnelle, mais j'ai pu me convaincre de visu que mes amis autrichiens avaient raison en m'affîrmant que Sa Majesté, grand'mère à quarante ans, est toujours la plus jolie femme de la monarchie.

Gastein, août 1878.

Me voici à Gastein, où réside pour le moment le prince de Bismarck. Le chemin de fer d'Ischl, qui conduit à Lend, est un étonnement : il grimde sur la montagne, descend dans la vallée, suit le cours capricieux des torrents, s'enfonce dans les roches. Ce voyage est long, mais non pénible. Au lieu d'être entassé dans un compartiment, on voyage ici dans un wagon-salon, dont la moitié forme une terrasse découverte, où, assis dans un bon fauteuil, en plein air, on fume son cigare en contemplant un magniûque paysage. C'est la ligne qui conduit du Tyrol dans la province de Salzbourg, qui mène à Gastein, ou du •moins à Lend, car ici, il faut monter en voiture pour atteindre en quatre heures la fameuse station thercnaie. ^

On ne peut pas voir de point plus pittoresque que Oastein. L'arrivée est un enchantement ; on grimpe une dernière côte, et soudain, en tournant la montagne, on a devant soi un panorama incomparable. La petite ville s'élève en amphithéâtre sur deux ro-

chers ; elle est coupée en deux par le torrent qui, furibond, descend des Alpes et forme une cascade qui laisse bien loin derrière elle tout ce que j*ai vu dans ce genre en Suisse ou dans le Tyrol ; mugissant, ce torrent se fraie un passage à travers la montagne et descend dans la plaine : les tronçons de Gastein sont reliés par un pont couvert, toujours balayé par les flots, dont le bruit est à ce point formidable qu on croit entendre un combat d'artillerie. Le panorama est fermé en haut par une formidable chaîne de glaciers qui sépare la province de Salzbourg de la Carinthie.

Sur un de ces rochers, dans la partie sud de la ville, perche le prince de Bismarck, dans une maison bourgeoise assez vaste. Le rez-de-chaussée est prosaïquement occupé par un épicier ; de la porte, hermétiquement fermée pour le commun des mortels, on voit d'heure en heure sortir un solide gaiUard déguisé en baigneur qui relève de faction un autre solide gaillard, également déguisé en baigneur. Ce rez-dechaussée est le poste de la police particulière du prince. L'élégant baigneur se tient ordinairement à l'entrée du jardin, formant une terrasse et d'où, abrité par une tente contre le soleil, on peut contempler le paysage. Le prince près d'une fenêtre lisait le journal, organe des reptiles, selon l'expression de cet ancie» confrère, car M. de Bismarck a modestement débuté jadis dans la Gazette de la Croix; sur la promenade, derrière la maison qui est au niveau de ce premier

îtage, se tenait, comme par hasard, un agent de poice autrichien, le regard fixé sur les étrangers qui, m passant, s'arrêtaient pour contempler le chanceier. Je m'installai sur un hanc à côté de cet Autrichien, et j'essayai en vain de lier avec lui un bout de conversation. Peine inutile ; cet homme avait la consigne d'observer et de se taire ; impossible de lui arracher un mot sur les habitudes du prince à Gastein ; de temps en temps, un sourire aimable qui semblait vouloir dire :

— Je ne demanderais pas mieux que de vous raconter un tas de choses, mais cela m'est défendu.

Evidemment, ce silence obligatoire ennuyait cet Xulrichien, qui eût préféré une conversation vive et animée.

— Voyons, lui dis-je enfin, il vous est défendu de parler, n'est-ce pas ?

Il fît un signe de tête affîrmatif.

— Cependant, hasardai-je, vous seriez bien gentil, mais là, tout à fait gentil, en répondant à une question, à une seule...

L'Autrichien cligna des yeux ; je compris ; cela voulait dire :

— Allez toujours 1 nous verrons I

— Pourriez-vous, mon brave, me dire, repris-je du ton le plus insinuant du monde, si le prince est venu ^ Gastein avec son chien ? vous savez, ce fameux chien dont il ne se sépare jamais et qui est presque aussi célèbre que son maître ?

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La question parut de la dernière indiscrétion à l'Autrichien ; il semblait se consulter ; il ne répondit point, mais, après une réflexion, il étendit la main dans la direction du jardin ; un domestique le trayersait avec un grand chien, noir comme le diable.

C'était lui 1

Le chien du prince de Bismarck n'est pas un chien ordinaire ; il appartient à Thistoire ; les journaux lui •ont consacré un grand nombre d'articles ; il est connu dans tous les pays, non seulement comme le plus fidèle ami du prince, mais encore comme un gardien autrement redoutable que les cinq ou six faux baigneurs. M. de Bismarck est chancelier de l'Empire; les Allemands appellent son chien « chien de l'Empire ». Ceci vous dit tout de suite quelle haute situation ce chien occupe dans l'État. Si jamais l'Allemagne élève un monument à son chancelier, il faudra faire tailler en même temps le chien dans le marbre ; il est le compagnon inséparable de son maître. Le jour, il est étendu sur le seuil du cabinet, la nuit il est couché au pied du lit, le museau au vent, flairant un socialiste à cent mètres.

Ici, je vais faire une révélation foudroyante qui doit singulièrement surprendre les reporters qui ont consacré au chien de M. de Bismarck un si grand nombre d'articles. Comment ai-je appris la grande nouvelle? Par suite de quels eflbrts diplomatiques suis-je parvenu à savoir sur ce chien les renseignements les plus extraordinaires? C'est mon secret.

Bref, je suis en mesure de parler de ce chien historique d'après des documents authentiques.

Le fameux chien, le célèbre chien, l'illustre chien Baltan n'est plus de ce monde. Le chien de Gastein 3st un faux Sultan ; il ne s'appelle pas Sultan. Le vrai, le seul, l'incomparable chien historique a été étranglé au printemps, en Poméranie, par des assassins c[ui, ne pouvant atteindre le maître, ont égorgé son chien. Un soir, Sultan quitta le château et ne revint point ; le lendemain, pas de nouvelles ; enfin, le surlendemain, quel drame! On trouva le cadavre de Sultan dans le bois, un lacet autour du cou, pendu à un arbre! L'Agence Havas n'a pas parlé de cet événement considérable. L'Europe n'en a rien appris ; le meurtre a été tenu secret; le véritable chien de l'Empire est mort assassiné, et son frère lui a succédé sans que le changement dans la dynastie des chiens du prince de Bismarck ait été notifié aux cabinets étrangers. Les reporters n'y ont vu que du feu, et un nouveau chien a pu succéder à Sultan, sans qu'on s'en aperçût sur la surface du globe.

Nous avpns eu, dans l'histoire, un pseudo-Smerdis; le chien du prince de Bismarck est un pseudo-Sultan, ressemblant on ne peut plus à son frère aîné. Ceci explique comment les journalistes empressés continuent d'enregistrer les faits et gestes du chien de TEmpire, qui n'est plus de ce monde. Pour les gazetiers et le public, le chien s'appelle toujours Sultan, mais, dans l'intimité, if a un autre nom plus significa-

tif. On trouve un peu partout des chiens qui s'appellent Sultan, mais jamais on n'en a vu, dans aucun pays, portant noblement un nom curieux ; il s appelle « Cuirasse » mot qui, en allemand, est masculin « der Kurass », c'est-à-dire du même sexe que le chien. La bête est, en effet, une cuirasse vivante pour le prince; une cotte de mailles est gênante; le prince de Bismarck Ta remplacée par un quadrupède.

Cuirasse, suivi à distance par un domestique respectueux, s'avançait vers moi. C'était l'heure de sa promenade où, devant le public assemblé, il satisfait des besoins naturels. C'est encore bien de l'honneur pour les baigneurs de Gastein.

Le portrait de M. de Bismarck n'est plus à faire.

On l'a montré sous tous ses aspects : de face, de trois quarts, de profil; un petit croquis de Cuirasse comblera, je pense, une lacune regrettable dans la biographie, toujours renouvelée, du grand chancelier. Cuirasse est d'une taille redoutable ; il est noir de haut en bas, de long en large, reluisant comme une botte vernie ; le valet de chambre qui le garde et l'assiste à l'heure de la toilette ne vole pas ses gages, c'est certain. Cuirasse semble avoir conscience de sa haute situation et des fonctions importantes qui lui sont confiées ; le secrétaire intime d'un grand chancelier ne peut pas déployer une plus allière majesté que le nouveau chien de l'Empire.

Toujours suivi à distance par le laquais, comme une Altesse en promenade, Cuirasse s'avançait vers

moi. Quand le chien s'arrêtait, le domestique en faisait autant; il levait la patte pour continuer sa route, aussitôt, le valet de pied levait la sienne ; le laquais semblait avoir calqué sa vie sur celle du célèbre chien. Arrivé près du banc, où j'étais toujours assis à côté de Fagent de police autrichien, Cuirasse s'arrêta; il s'approcha d'abord de l'homme de police et appuya doucement sa gueule sur ses genoux, pour saluer le camarade ; puis, se tournant vers moi, il semblait me contempler avec une méfiance redoutable.. Flairait-il, dans mon jonc, l'épée que j'ai l'habitude d'emporter en voyage? Peut-être. Avait-il reconnu un membre de la corporation des reptiles, comme nous appelle le prince ? Gela se peut ; bref, le chien de l'Empire me regardait dans le blanc des yeux; je voyais venir le moment où il allait me demander mon passeport.

L'examen fut long. Enfin, Cuirasse parut satisfait : il mit ses pattes sur les genoux de l'agent autrichien, approcha son museau de son oreille et semblait vouloir lui dire :

— Rien à craindre de cet étranger I

Puis il continua sa route, toujours suivi à distance par le laquais. Au moment où celui-ci défilait devant moi, je crus lui être agréable en lui disant :

— Oh I le beau chien !

Le domestique me toisa d'un regard hautain et sembla surpris de l'audace du touriste qui lui adressait la parole sans avoir eu l'honneur de lui être présenté.

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Quand on a la gloire de brosser le chien de TEmpire, on a déjà le droit de mépriser le reste de Thumanité, n*est il pas vrai?

Le chien, entouré de nombreux baigneurs, qui le regardaient avec la plus vive curiosité, continua encore pendant quelques minutes sa promenade, puis il rentra. Je Tavais suivi; devant l'entrée du jardin, se promenait un des élégants baigneurs en question. Le factionnaire était déguisé avec beaucoup dart : pantalon clair, gilet blanc, redingote noire; il avait même des gants ; un pardessus négligemment jeté sur le bras gauche, une badine dans la main droite, coiffé d'un petit chapeau, cet homme jouait «on rôle convenablement; toutefois, ses pieds énormes, enfouis dans des bottes grossières, et une large main dégantée, montrant des ongles noirs, trahissaient ses origines vulgaires.

Afin de compléter le croquis, j ajoute que le chenapan en question porte une énorme barbe rousse, car je désire que le prince de Bismarck reconnaisse Toriginal, si jamais il me fait Thonneur de lire le présent chapitre.

Mon Dieu, il est tout naturel que le chancelier, exposé à tant d'hostilités, le point de mire de tant de vengeances, fasse garder sa personne par ses stgenis particuliers ; il est également naturel que, pour ce métier. Son Altesse ne choisisse pas la fine fleur de /a vieille noblesse prussienne, mais ce qui peut surprendre, c'est qu'on attache à la personne du prince,

qui est un très grand seigneur, un être si parfaitement grossier que l'homme à la barbe rousse.

Très poliment, feignant d'ignorer sa véritable profession, je dis à ce faux baigneur :

— Monsieur, pouvez-vous me dire si le prince habite toujours la même maison à Gastein ?

L'homme me répondit en secouant sa grande barbe comme un lion sa crinière :

— Cela ne vous regarde pas. Vous oubliez les plus simples formules de politesse. Ordinairement, quand on me parle on me dit : « Veuillez, Monsieur, me faire l'honneur de me dire, » ou bien « Ayez l'excessive obligeance de me dire, » ou bien encore « Oserais-je. Monsieur, vous demander. » Allons, passez votre chemin, et plus vite que ça I

Ce à quoi je répliquai à ce drôle avec un grand calme :

— Désolé, Monsieur, de vous avoir contrarié. Je vous appellerais bien « monseigneur « pour vous être agréable, mais quel titre donnerais-je alors au prince de Bismarck, demain, quand il me fera l'honneur de me recevoir ?

Il va sans *dire que je n'avais pas l'intention de demander une audience au prince, mais la réponse fit son effet. La barbe rousse qui s'était hérissée pendant ce court entretien, retourna dans ses frontières naturelles ; l'homme devint aussi plat qu'il avait été grossier et vulgaire. Je lui tournai le dos, comme un marquis de théâtre, en complétant la majesté de mon

altitude par la main droite enfouie dans mon gilet, et lentement, avec une entière dignité, j'opérai une sage retraite. Cuirasse, attiré par cette altercation, apparaissait sur la terrasse, suivi de loin par son illustre maître. Ici je m'arrête : je ne suis pas assez irrévérencieux pour passer d'un chien et d'un agent de police, c'est-à-dire de deux êtres inférieurs, à la personne de l'homme d'État à qui la politique intérieure a créé l'une des situations les plus difficiles que jamais un premier -ministre ait traversées. Nous en causerons, si vous le voulez bien, une autrefois.

Saitzbourg, septembre.

Il m'a été permis de voir le prince de Bismarck avant mon départ de Gastein ; il se promenait escorté par Cuirasse et les six faux baigneurs qui ne le quittent pas d'une semelle. Je n'avais pas vu M. de Bismarck depuis l'Exposition de 1867 ; je l'aperçus un soir dans une avant-scène du théâtre des Variétés. De comte qu'il était il y a onze ans, M. de Bismarck est devenu prince et chancelier de l'Empire; mais les grandeurs ne Font pas empêché de vieillir; il a pris de l'embonpoint, et sa moustache est blanche à présent; il porte toujours le chapeau mou à larges bords qu'il affectionne; son regard est toujours le même: d'une énergie poussée jusqu'à la dureté.

Le prince de Bismarck m'a paru soucieux ; il y a de quoi, d'ailleurs; pour la première fois depuis treize ans, il se trouve en face d'une, opposition qui se dessine nettement» Le chancelier avait déjà contre lui les catholiques et les socialistes; il vient de soulever contre sa politique intérieure toute . la .bourgeoisie libérale. Voilà bien des adversaires pour un homme

d*État, si grand qu'il soit. Jusqu'ici le chancelier a marché de succès en succès; le congrès de Berlin, qu'il a présidé, Ta placé au sommet; le prince a été, sinon l'arbitre, du moins, selon son expression, « le courtier de l'Europe ». Et c'est précisément au moment où il triomphe sur toute la ligne, qu'il se trouve en face d'une opposition formidable contre sa politique intérieure.

C'est à l'occasion des lois exceptionnelles contre les socialistes, repoussées une première fois par l'anciea Parlement et qui doivent être soumises, dans quelques jours, au nouveau Reichstag, que cette opposition d éclaté. Le parti socialiste a pris des développements tels qu'il inquiète le chancelier; il a de nombreux organes, des ramifications dans les villes aussi bien que dans la campagne ; sa puissance est si grande qu'à Berlin, aux dernières élections, il a pu triompher malgré les deux attentats contre la vie de l'Empereur. Les deux meurtriers appartenaient au parti socialiste; il paraît certain maintenant que Hœdel a agi pour son propre compte; on n'a pas trouvé de trace d'une conspiration. De Nobiling on ne sait rien. Mais toujours est-il que le socialisme est devenu en Allemagne une puissance formidable ; il est admirablement discipliné. Il y a quelques mois, à Berlin, le rédacteur d'un journal socialiste mourut en prison. Plus de trente mille personnes l'accompagnaient au cimetière; l'enterrement, bien entendu, était purement civil; des discours furent prononcés ; pas un mot qui eût pu

justifier une poursuite; pas un seul prétexte ne fut donnée à la police pour opérer une arrestation ; la bourgeoisie fut effrayée par cette force si parfaitement disciplinée ; le chancelier lui-même en parut stupéfait. - Quand un parti se développe avec une telle inten- / site, il y a toujours un motif puissant. Les cause? qui ont propagé les idées socialistes en Allemagne remontent aux suites de la dernière guerre et à la résurrection de l'Empire allemand. Jusqu'alors, on ne pouvait émigrer d'un point du territoire à un autre, sans des formalités considérables; un Bavarois, par exemple, ne pouvait fixer sa résidence en Prusse sans le consentementdugouvernement ; un Prussien ne pouvait changer de province sans l'agrément deFautorité ; il était parfaitemejit libre de se rendre à Berlin, à la condition d'obtenir d'abord un permis de séjour, ensuite son droit à résider définitivement dans la capitale, droit qui n'était accordé qu'après un mûr examen et une enquête sur la vie du citoyen. La guerre . changea tout cela. Avec la déclaration de l'Empire, les vieilles barrières tombèrent; le territoire allemand fut déclaré libre et accessible à tous, Berlin devint alors le point de mire de toutes les ambitions : des quatre coins de l'Allemagne, les gens désireux de s'enrichir affluèrent dans la capitale, entraînant à leur suite les vauriens, les vagabonds, les mauvais sujets, enfin toute cette population flottante qu'une grande ville attire, comme la lumière attire les mouches.

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Les suites de cette immigration formidable ne se firent pas attendre. Plus moyen de se caser, les loyers atteignirent des hauteurs inconnues; les immeubles prirent des valeurs inespérées ; il fallait songer à créer des quartiers nouveaux; des sociétés se formèrent; la bourgeoisie apportait ses épargnes; on manquait de bras.

Ce fut l'âge d'or des ouvriers. Un simple maçon gagnait ses vingt francs par jour; on demandait des artisans à cor et à cris. Alléchés par le salaire considérable, les ouvriers arrivaient de tous les coins de TAllemagne. Vingt francs par jour pour un maçon, trente francs par jour pour un ouvrier intelligent, c'était le Pactole. Les sociétés qui s'étaient formées pour l'agrandissement de la ville ne regardaient pas à la dépense. Qu'est-ce que cela leur faisait? Elles achetaient des terrains sans valeur pour y élever les quartiers nouveaux; le petit bourgeois et le rentier, alléchés par les bénéfices, apportaient leurs capitaux les actions montaient toujours, comme la mer à TAmbigu; chacun voulait avoir sa part du gâteau; les terrains qui avaient valu dix sous le mètre montèrent à 100 francs. De haut en bas on faisait bombance; on vivait dans une fête perpétuelle. Il est juste d'ajouter que le gouvernement resta étranger à ces entreprises ; le Prince Impérial surtout se montra fort irrité de cette chasse aux millions; il en prévoyait les conséquences; mais lé rinoyen d'arrêter les flots?

Un jour, ils s'arrêtèreni cependant. A force de bâtir

et de payer les ouvriers à raison de 20 francs par jour, les loyers atteignirent des prix tels que l'immigration cessa; la crise industrielle dont souffre l'Europe entière éclata. Il faut remonter à Tépoque de Law en France pour se faire une idée de ce qui se passa alors à Berlin, dans cette mémorable crise financière ; les travaux arrêtés du jour au lendemain ; les sociétés craquant sur toutes les coutures; les fameuses actions qui devaient enrichir tout le monde, ne valant bientôt plus rien. Les autres valeurs industrielles furent entraînées par la débâcle : la bourgeoisie avait perdu ses épargnes et l'ouvrier se trouvait sans travail : peu à peu, la main-d'œuvre redescendit au niveau d'autrefois : faites donc comprendre à des artisans, habitués maintenant à vivre à raison de vingt francs par jour, qu'il faut se contenter de trois francs. î'ant que les ouvriers avaient gagné leur louis quotidien, il n'était pas question du socialisme. Avec le l)esoin et la misère, il grandissait maintenant d'heure en heure : il se recrutait comme partout ailleurs dans les rangs des travailleurs qui souffrent, renforcés par les vauriens qui ne veulent pas travailler et soutenus platonique ment par la petite bourgeoisie ruinée.

Jusqu'alors le prince de Bismarck avait joué avec le socialisme comme le chat avec la souris. Peut-être ne deplaisait-il pas à cet ancien autoritaire de faire échec à la bourgeoisie libérale, en laissant le socialisme se développer comme un épouvantail. Je ne dis pas que le prince encourageait le socialisme, mais enfin il le

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laissa faire, convaincu qu'au moment voulu ilTécraserait comme une souris de sa grifîe puissante. Mais un beau matin, le chancelier s'est aperçu, un peu tard peut-être, que le socialisme allemand était devenu une puissance formidable, à laquelle il fallait porter un •coup décisif.

La loi contre les socialistes fut portée devant le Parlement, qui la repoussa. Le Reichstag jugea que le gouvernement disposait de forces suffisantes pour faire face à toutes les éventualités. On sait le reste; Tattentat de Nobiling, suivant de près celui de Hœdel; ie Parlement dissous; les élections nouvelles n'assurant point, dès à présent, une majorité au gouvernement; une opposition formidable contre les lois •exceptionnelles, éclatant d'un bout à l'autre de l'em- »pire ; d'un côté toute la nation libérale et les partis avancés; de l'autre, 'la volonté d'un homme d'État, habitué à marcher de l'avant avec cette énergie qui lui a valu le titre de « Prince de Fer ». Si le prince de Bismarck triomphe de cette résistance, il pourra s'appeler désormais le « Prince d'Acier ».

Mais ce triomphe paraît chaque jour plus incertain; il se peut que sur le rocher de Gastein le prince de Bismarck trouve un moyen de convaincre la nation rebelle à ses desseins, mais cela n'en a pas l'air. En pensant à la situation présente, on se souvient du premier discours dont le baron de Bismarck, un inconnu alors, marqua ses débuts au Parlement prussien.

— Il faut que les grandes villes dispaCraissent, 7 -tV^' «'écria-t-il il y a vingt ans, il faut qu'elles disparais- \ «ent, car ce sont des foyers d'anarchie I ^

Parvenu au sommet, le prince de Bismarck rêve la réalisation de ce programme ; il veut détruire sinon les grandes villes, du moins les grands centres de la démagogie. Reste à savoir s'il n'est pas trop tard. Il y a une certaine témérité de la part d'un petit journaliste à juger un ai grand homme d'État. Néanmoins, j'ose affirmer que la récente dissolution du Parlement fat une faute énorme. Il est certain, et personne n'en doute en Allemagne, que le Reichstag, convoqué instantanément après l'attentat de Nobiling, eût voté <>outes les lois exceptionnelles, quitte à les regretter •ensuite. Le prince de Bismarck, qui est tout d*une pièce, n'a pas cru devoir saisir le moment où, effrayée par le second attentat, l'Allemagne devint anxieuse de son avenir. Peut-être aussi le chancelier, habitué à vaincre toutes les résistances, était-il trop fier pour soumettre de nouveau au Parlement les lois repous- «ées une première fois.

■Quoi qu'il en soit, le prince de Bismarck a manqué 4e coche. L'Allemagne, revenue de son premier effroi, a eu le temps de réfléchir; si grand que soit son attachement au vieil Empereur, si profond que soit son respect pour le chanceli^er, il ne semble pas convenir à la nation d'armer le gouvernement de lois exceptionnelles dont chaque paragraphe suffirait pour confisquer les libertés publiques si chèrement ac-

quises. La presse allemande peut donner la mesure de l'opinion ; sauf les reptiles officieux qui dévoren* les petits lapins gras des fonds ministériels, toute la presse se prononce déjà avec la plus grande énergie contre la loi dite des socialistes; elle n*est en effet qu'une sorte de blanc-seing déguisé que le chancelier demande au Parlement; avec elle, la liberté de la presse ne serait plus qu'un vain mot, car il sufGrait qu'un directeur de police jugeât séditieux un article» pour que le journal disparût; le droit de réunion ne serait plus qu'un fantôme ; les libertés ne seraient plus le résultat des délibérations du Parlement d'accord avec le gouvernement ; elles deviendraient une chose aléatoire dont la police disposerait à son gré. L'Allemagne se souvient encore des gouvernements qui ont précédé le règne du prince de Bismarck. Si grande que soit sa confiance en son vieil empereur et si pénétrée qu'elle soit de l'idée que M. de Bismarck, jaloux de sa renommée devant la postérité, n'abusera pas de ces lois, elle ne paraît pas vouloir confier ses destinées au hasard. Les ministres, si grands qu'ils soientv passent; les lois restent. Après le chancelier, un autre homme d'État peut surgir qui, muni de ces fameuses lois, pourrait rétablir en Allemagne le règne du bon plaisir et de l'arbitraire.

Dans un pays, gouverné par le régime purement parlementaire, la situation serait simple. Ou le Parlement céderait, ou le ministre s'en irait. Mais au fond la majorité du Reichstag n'a pas l'idée de renverser

^f . de Bismarck ; selon toutes les apparences, elle ne i^eut pas non plus voter les fameuses lois. De son :ôté, le prince n'est pas homme à céder. On le conlaît; il a fait savoir sa volonté ; il lui faut, il veut la loi contre les socialistes; il ne renoncera pas à un seul paragraphe; si le Parlement persiste dans sa •ésistance, on le dissoudera, c'est certain. Et après? Celte dissolution ne serait que le commencement d'un long conflit. Le prince de Bismarck, devant la résistance du Parlement, aura-t-il recours aiix moyens extrêmes. Touchera-t-il à la loi électorale pour le Reichstag qui confère le droit de vote à tout citoyen âgé de vingt-cinq ans ? Remplacera-t-il le suffrage universel par le suffrage restreint pour se créer une majorité certaine, quitte à soumettre ensuite la nouvelle loi électorale à la ratification d'un Parlement plus docile ? Je n'en sais rien et peut-être le chancelier, l'homme des décisions spontanées, n'est-il pas plus avancé que le journaliste en voyage. Mais toujours est-il que l'ouverture du nouveau Parlement sera le signal d'incidents curieux. Nous allons assister à un spectacle intéressant, à la lutte de Gulliver contre les Lilliputiens. J'avais donc raison de dire que le prince de Bismarck se trouve dans la situation la plus difficile que jamais homme d'État ait traversée.

En cédant, le chancelier perdra son prestige ; en persistant, il perdra sa popularité.

12 septembre.

La montagne n'est pas gaie quand il pleut. Entre deux averses nous avons poussé jusqu'à Munich, où m'appelait d'ailleurs un devoir. Un jour, dans la traversée de Marseille à Naples, assailli par une tempête, j'ai fait le vœu d'entendre tous les ans un opéra de Richard Wagner au cas où la Providence préser- Terait mes jours précieux. Je paye cette dette régulièrement. Hier soir, au théâtre royal de Munich, j'ai écouté le Tannhauser d'un hout à l'autre sans broncher; je l'ai écouté depuis la première note jusqu'à la dernière. C'était raide. On sait le fanatisme •du roi de Bavière pour son maestro préféré. L^s représentations de Munich peuvent être considérées comme des soirées modèles. Le maître des maîtres a surveillé les études; il a indiqué les moindres nuances à Torchestre qui est exquis ; les chanteurs de Munich, qui sont distingués, ont appris de la bouche même du maestro ses moindres intentions ; les décorateurs, les costumiers et les danseurs ont obéi aux ordres de Wagner ; partout le compositeur a mis la main à la

pâte ; son influence est visible : à Munich, les opéras de Richard Wagner sont un peu plus ennuyeux que partout ailleurs.

Oui, je sais bien : il y a dans ce Tannhauser Tou- •verture et le septuor qui termine le premier acte. Paris a recueilli ces épaves précieuses pour le Conservatoire et les concerts Pasdeloup ; le reste a été renvoyé à fAllemagne comme une marchandise d'un placement difficile en France. Rassurez-vous, je ne recommencerai pas l'histoire de la fameuse soirée de 4'Opéra, mais il me faut dire un mot du singulier divertissement que le maître des maîtres a intercalé à Munich.

Vous savez le sujet du Tannhauser. Le troubadour a fui l'amour platonique de la nièce d'un landgrave, pour se jeter dans les bras de Vénus, qui, dans une montagne voisdne «du château, cascade avec les jeunes chevaliers. Mais avant de présenter les amoureux au public, Richard Wagner a imaginé une conférence musico-chorégraphique sur les origines de Vénus. C'est une des scènes les plus cocasses que jamais auteur affolé ait inventées. Vous allez voir :

Sur une musique dont je renonce à vous dépeindre les délices, l'orgie débute dans la maison de Vénus ; des satyres et des bacchantes exécutent une ronde infernale embellie par des lumières électriques les plus variées. Tout à coup, le théâtre est plongé dans l'obscurité : le fond de la scène reste seul en pleine lumière. Alors se passe une pantomime qui tient de

la folie. Un rideau de gaze se lève et on aperçoit les formes appétissantes d'une femme peu vêtue. Est-ce Vénus ? Non, pas encore. Cette femme peu vêtue est la mère de Vénus. Un cygne en carton s'avance à la nage, balançant joyeusement les ailes; il tourne autour de la femme peu vêtue ; il s'approche. Le rideau de gaze descend pour cacher au public les suites trop croustillantes de ce tableau de famille. Maintenant que le public est renseigné sur les origines de Vénus, rOpéra peut commencer. Le public de Munich semblait prendre un grand plaisir à ce cours de mythologie préparatoire, tandis que je songeais à la Belle Hélène Qi au geste superbe d'Hortense Schneider, montrant à Dupuis le portrait d'un cygne et s'écriant :

— Un portrait de famille !

La démence de cet homme de talent semble lasser à la fin l'Allemagne elle-même. Il n'est plus question du théâtre de Bayreuth, quoique le maître des maîtres ait fondé tout exprès un journal pour faire de la propagande en faveur de son Parcival, opéra en je ne sais plus combien de soirées. La petite fête était fixée à Tannée 1879. Les Feuilles de Bayreuth avaient convoqué, pour le mois d'août, tous les amateurs de bonne musique à Bayreuth pour se concerter avec le maître sur le côté financier de la grande afiTaire. Malgré les appels réitérés et les coups de grosse caisse, les amateurs de bonne musique ont fait la sourde oreille : cinq ou six fanatiques sont venus à Bayreuth pour causer du Parcival avec le maître;

ce n'était pas assez. Maintenant les Feuilles de Bayreuth annoncent que rassemblée générale est remise à Tannée prochaine et que la première représentation du Parcival aura lieu en 1880. Nous voici tranquilles pour deux ans. C'est toujours cela !

Après la farce mythologique au Théâtre-Royal de Munich, j'avais besoin d'une émotion plus pénétrante ; je Tai trouvée en rentrant par le plus rapide des trains à Salzbourg, en foulant le sol où est né le vrai musicien de l'avenir. Salzbourg est une des plus belles provinces de l'Autriche. C'est une merveille de voir la gracieuse ville riche en souvenirs historiques, étendue sur les deux rives de la Salza et dominée par Tantique château fort. C'est ici que naquit Mozart, non des enlacements mythologiques d'un cygne et d'une danseuse, mais de l'union de deux braves gens qui ne se doutaient pas plus qu'ils donneraient le jour à un maître divin que Mozart lui-même, en écrivant ses immortelles partitions, ne pensait écrire une musique spéciale pour l'avenir. Le génie n'a pas de pareilles préoccupations; il n'est pas dans ses habitudes de battre la grosse caisse pour attirer le chaland devant sa boutique ; il n'a pas le temps d'écrire des brochures explicatives pour affirmer au public que sa musique est le meilleur chocolat et qu'elle ne blanchit pas en vieillissant ; il n'a pas besoin d'un théâtre spécial et d'artistes tout particulièrement dressés; il lui suffit d'entendre battre son cœur.

Tantôt je me suis arrêté devant la maison où naquit

2^6- KÉwroiREs d'un parisietn

Mozart ; elle est modeste et ne rappelle en rien h maison de Wagner à Bayreuth, ornée d'images tirées de ses opéras, comme la baraque d'un hercule de la foire de Neuilly est décorée de tableaux représentant ses tours de force les plus prodigieux. C'est bête, mais que voulez-vous? devant cette maisonnette, en songeant à l'avenir immense du grand Mozart, mort à trente-cinq ans, je me suis senti attendri. Le paysage qui entoure cette délicieuse ville de Sa^lzbourg pourrait servir de brochure explicative à Tœuvre de Mozart,, si elle avait besoin d'être explicpiée. Ici, la plaine souriante de Salzbourg, un magnifique parc où, tout naturellement, le génie a puisé la poésie à pleines mains à l'éternelle source de la nature ; là-basr à l'horizon^ la majestueuse chaîne des Alpes autrichiennes. En bas, dans la plaine, Chérubin soupire les premières sensations de l'adolescent ; là-haut, cette montagne imposante fait penser à la terrible entrée du Commandeur. La grâce et la force, la tendresse et la passion, toutes les émotions que Mozart a prodiguées dans son oeuvre, se reflètent dans ce paysage étourdissant, l'un des plus beaux qu'il soit possible de voir.

Quand je pense à cette vie si courte et si bien remplie par le plus noble labeur, à ce flot de mélodies coulant de source de ce cerveau inspiré, et que je reporte ma pensée à ce Tannhauser d'hier, dans lequel un homme accouche péniblement de deux morceaux de choix au milieu de Tennui le plus prodigieux dont un mortel puisse régaler ses contempo-

rains, mon esprit est envahi par une hallucination dont j'essaye en vain de m affranchir. Là-haut, sur le pic le plus élevé des Alpes, m'apparaît un gigantesque Mozart rayonnant sur le monde, tandis qu en bas j'aperçois un tout petit Wagner, s'efforçant en vain de déboulonner la montagne.

Le génie est inconscient, c'est certain ; il ne s'installe pas devant son bureau, en se disant: « Je vais faire un chef-d'œuvre 1 » Il compose, il écrit, il peint, il pétrit la terre, il va de l'avant, advienne que pourra. Le chef-d'œuvre ne naît pas d'un calcul, mais d'une inspiration; souvent il sort d'un labeur hâtif mieux que d'un travail acharné. Un homme comme Mozart qui meurt à trente-cinq ans, en laissant son œuvre colossale qui touche à tous les genres : la symphonie, la sonate, l'opéra-bouffe VEnlèvement au Sérail; ce chef-d'œuvre d'esprit et de sentiment qui a nom les JSoces de Figaro; cette incroyable partition de Don Juan, où le drame le plus terrible coudoie la comédie pleine d'esprit et de grâce, un tel homme n'a pas le temps de s'arrêter longtemps à une seule œuvre; la tâche lui est facile, aimable, primesautièrel Point n'est besoin de s'enfermer dans une ville de province, de remuer l'antiquité, les dieux et les hommes, pour faire jaillir de son cerveau la mélodie. L'œuvre de Mozart, comme celle des vrais hommes de génie, semble venue sans efforts. On sait comment il composa la Flûte enchantée; le directeur de Mozart est dans l'embarras; il lui faut un opéra pour satis-

218 MÉMOIRES d'un PARISIEN

faire son public; je ne sais quel illustre Italien, oublié depuis longtemps, lui a manqué. de parole. Il lui reste Mozart.

— Tirez-moi d'embarras, lui dit-il, il me faut un opéra nouveau î

— Où prendre un livret?

— Qu'à cela ne tienne, s'écrie le directeur poète, jo vais vous bâcler cela au plus vite.

Et, en effet, le 'directeur Schikaneder bâcle en quelques jours le livret ridicule de la Flûte enchantée. Mozart l'ouvre et sourit. Mais bientôt son génie s'envole sur les ailes de la fantaisie ; dans cette pièce stupide il entrevoit les mystères de l'Orient et il improvise la magnifique invocation à Isis devant l'imprésario stupéfait. Huit jours après, le chef-d'œuvn est terminé et Mozart écrit l'ouverture entre deux répétitions .

Notre époque est à ce point pauvre de grands artistes que nous bombardons homme de génie, l'homme qui nous donne un seul bon tableau, un seul bon marbre, une seule belle mélodie. La qualité essentielle du génie est la fécondité dans le beau. Michel-Ange peint le plafond de la chapelle Sixtine, taille son Moïse dans le marbre et produit le tombeau des Médicis entre mille autre travaux gigantesques; Rubens brosse au hasard de la palette l'histoire sainte et l'histoire profane, le portrait, le tableau de genre et le paysage. Raphaël, mort si jeune, comme Mozart, laisse une œuvre à ce point considérable, qu'on se

demande où il a pris le temps pour la produire. Ne prodiguons donc pas le titre d'homme de génie à des peintres qui, tous les trois ans, accouchent d*une petite toile, ou à un musicien qui, approchant de la soixantaine, a péniblement extirpé de son cerveau rebelle quelques belles inspirations enfouies sous l'ennui le plus colossal qui puisse se prodiguer. A côté de Mozart, l'honime dé l'avenir de Bayreuth n'est qu'un méchant petit homme de talent.

La postérité ne se décrète pas pour une œuvre d'art par son auteur ; elle naît spontanément de l'enthousiasme et de l'admiration de plusieurs générations. Les magnifiques prélats, les grands princes dont l'histoire est écrite sur tous les monuments de tSalzbourg sont morts enterrés et oubliés. L'immortel artiste qui a jeté sur sa ville natale une gloire impérissable est seul resté debout ; il plane sur la cité ; il rayonne au delà de la province sur sa patrie tout entière. Le plus humble des Autrichiens a sa part de gloire dans l'œuvre du maître. Il n'y a donc rien de surprenant que sa mémoire soit un objet de profonde vénération. Le prince de Stahrenberg a élevé à Mozart «n monument curieux sur une des collines qui environnent la ville; pièce par pièce, il a fait démonter à Vienne la maisonnette où Mozart a composé ses plus belles œuvres; le tout a été transporté sur cette colline <le Salzbourg (dite la montagne des Capucins) ; les boiseries, les vieux clavecins, les anciens meubles; le <îabinet de travail de Mozart a été dç la sorte recons-

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titué dans sa ville natale ; un des meilleurs portrait du grand maître orne la chambre; il est pour ainsi dire enfoui, sous les couronnes de lauriers que les passants ont accrochées sur les murs ; c'est touchant et cela fait du bien! Si la postérité ne se montrait pas reconnaissante envers un tel géant, il faudrait dése?pérer des hommes. Après le Tannhauser d'hier, j'avais besoin de cette joie et de cette consolation Prince Stahrenberg, souffrez que je vous remercie ici !

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