‹ Voyages à travers le mondeChapitre 5 sur 21 · MADRID. — LES COURSES DE TAUREAUX · texte numérisé non relu

MADRID. — LES COURSES DE TAUREAUX

LES GRANDS d'eSPAGNE.

26 janvier 1878.

Me voici donc à Madrid, chez de braves gens qui louent une partie de leur appartement à l'occasion des fêtes. La situation est curieuse : je ne sais pas un mot d'espagnol et personne dans la maison ne parle le français. Il sagit de se débrouiller, et, ô miracle ! j'y parviens, non sans difficultés. La persévérance, mère de toutes les vertus, me soutient. Grâce à elle, j'obtiens tout ce qu'il me faut pour écrire ; seulement, pour avoir de l'encre, j'ai dû me livrer à une pantomime avec laquelle on pourrait faire un ballet en trois actes pour l'opéra ; la bonne, avant de me com-

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prendre définitivement, m'a apporté successivement de Teau fraîche, un tire-bottes et une boîte de sardines.

Il est vrai que j*ai près de moi mon excellent ami Antonio de Ezpeleta ; mais il couche à l'autre extrémité de Tappartement. Le marquis de Bedmar lui a envoyé sa voiture à la gare; le marquis de Sardoai nous a reçus en personne ; nous n'avions pas encore débouclé nos malles, que le duc d'Albe était déjà venu nous faire une visite. Dix palais nous offraient l'hospitalité. Hais je tiens à rester chez des Espagnols de Madrid ne sachant pas un mot de français, de véritables Espagnols qui ne me rappellent pas le high life Parisien ; la difficulté que j'ai à me faire comprendre donne de Timprévu à ce yoyage.

D'ailleurs, ma situation étrange me plaît, et les bonnes gens chez qui je demeure font vraiment tout ce qui dépend d'eux pour me comprendre. Au bout de cinq minutes, la bonne a renoncé à la tâche difficile de servir un étranger qui lui faisait des signes désespérés ; elle est allée chercher sa maîtresse, le deuxième acte de la pantomime commençait, puis on a fait entrer en scèae un bambin de huit ans avec qui jai entamé une conversation panachée. Ge gamin a fini par comprendre. Comment? Je n'en sais rien; mais il a compris. L'enfance est souvent douée de seconde vue.

D'autres s'étonneraient que les bonnes espagnoles ne parlent pas le français. A ma place, ils pesteraient

contre ces Espagnols qui n'ont pas appris notre langue tout exprès pour répondre un jour ou Tautre aux questions d'un touriste égaré parmi eux. Ils partiraient de là pour apprendre à TEspagne que Tinsiruction publique laisse beaucoup à désirer dans ce pays. Peut-être bien ils remonteraient en cette circonstance le cours de Thistoire jusqu'à Philippe IL Souffrez que je ne m'égare pas dans de pareilles niaiseries et que je ne rende pas les autres responsables (le mon ignorance de la langue espagnole. Ceci ne m'empêchera d'ailleurs pas d'avoir tous les renseignements voulus, car la société madrilène à laquelle je vais avoir l'honneur d'être présenté parle fort bien le français. Le marquis de Sardoal, un des personnages politiques les plus considérables de ce pays, s'est, dès mon arrivée, mis à ma disposition avec une bonne grâce dont je ne saurai jamais le remercier assez ; le dac de Rivas, dont je vous entretiendrai tantôt, a bien voulu me déclarer de son côté que, pendant mon séjour en Espagne, je pourrai compter sur lui en tout et pour tout. — Six heures après mon arrivée, une carte d'invitation, déposée chez moi, me donnait accès au Veloz-Glub, le centre le plus aristocratique de Madrid, qui deviendra pour le voyageur une source précieuse de renseignements. Aujourd'hui môme, le marquis de Sardoal doit me faire l'honneur de me présenter au grand maître du palais, à M. le duc de Sesto. Je sais que je suis redevable à mon ami Kzpeleta de cet excellent accueil qui me permettra

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de contempler les Espagnols, non seulement dans la rue, mais encore chez eux, et de voir par conséquent de TBspagne plus que le commun des voyageurs.

Mon entrée en Espagne s'est effectuée dans des conilitions charmantes. Le hasard a voulu que je fisse le trajet de Bordeaux à Madrid avec les trois ambassades extraordinaires de France, d'Allemagne et dWngleterre. The Earl of Rossling, Tenvoyé britannique, se trouvait dans le train rapide qui de Paris m'a conduit à Bordeaux. C'est un homme d'une rare distinction, de haute taille: il pejut avoir cinquante ans. L'ambassadeur de la reine est accompagné detout un bataillon de jeunes Anglais raides comme la justice ; dans le groupe, the Earl of Rossling, avec les allures dégagées d'un vraiment grand seigneur, prend les proportions d'un monument. Après avoir passé la nuit à Bordeaux, l'ambassade extraordinaire anglaise s'est dirigée par un train spécial vers Biarritz, où elle a rejoint ensuite les ambassadeurs de France et d'Allemagne.

A Bordeaux, Taffluence des touristes est telle qu'il faut organiser deux trains express pour Madrid. Grâce à l'obligeance du chef de gare de la ligne du Midi, qui veut bien me renseigner, nous montons dans le train, dit des Ambassadeurs et que je suis décidé à ne pas quitter avant Madrid, advienne que pourra. — Nous quittons Bordeaux à huit heures du matin ; les ambassadeurs sont dans leur wagonsalon, dont les stores- sont baissés ; après la nuit

passée entre Paris et Bordeaux, ils dorment encore. Ce n'est que vers dix heures et demie que je verrai les diplomates à la gare de Morcenx.

Le train s'arrête en gare, et tout le monde se précipite pêle-mêle vers le buffet. A ma droite, entre deux compagnons de voyage, se place un homme de soixante-cinq ans environ, au teint coloré, aux traits bienveillants et enjoués, qui, de fort bonne humeur, entame l'omelette froide. D'épais sourcils donnent à m physionomie une certaine expression d'énergie ; le regard est singulièrement intelligent. Ce bourgeois, enveloppé dans une pelisse, est l'ambassadeur extraordinfidre de France, M. l'amiral Fourichon. A ma gauche vient ^e placer un voyageur de haute stature, enveloppé dans un vaste paletot brun, un chapeau mou sur la tête ; il doit flotter entre cinquantecinq et soixante ans ; il porte d'épaisses moustaches €t des lunettes. C'est le général de Gœben, l'ambassa- <leur extraordinaire d'Allemagne. Tout le monde, pêle-mêle, les diplomates aussi bien que le commun <ies touristes, dévorent de bon appétit le médiocre ^léjeuner comme des voyageurs affamés par l'air du 'natin. Nous quittons la gare au moment où l'express ordinaire y entre. A Bayonrie, quelques fonctionnaires viennent saluer l'amiral ; le consul général de Beyrouth se précipite dans ses bras. Le bruit s'est î^ans doute répandu dans la ville que les ambassa- <leurs arrivent, car la foule est compacte. Tandis que l'amiral français s'entretient avec les fonctionnaires,

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le général allemand se promène sur le quai entre les jeunes officiers en bourgeois qui lui font escorte. M. de Gœben, pour la circonstance, a mis un chapeau de soie haut de forme ; dans ses vêtements bourgeois l'ambassadeur d^AUemagne n*a rien d'un général ; de même qu'à la vérité on ne découvrirait pas aisément sous la pelisse de l'autre touriste fameux un amiral français.

Les voyageurs de Bayonne à Madrid voudraient tous grimper dans le train des ambassadeurs. Ce n'est pas sans peine que les employés obtiennent d'eux qu'ils attendent l'express qui nous suit. Dans le coart arrêt à Bayonne, je renouvelle connaissance avec M. le duc de Rivas , qui accompagne à Madrid madame la marquise de Molins ; l'ambassadeur d'Espagne est resté à Paris. Tout Paris connaît le duc de Rivas. Son père a été pendant de longues années ambassadeur à la cour de France. Il ne fut pas seulement un grand diplomate, mais encore un grand historien, dont les œuvres font autorité. Son fils, le duc de Rivas actuel, marche sur les traces de son père; il est à la fois diplomate et littérateur distingué ; il compte parmi le§ hommes d'État de l'Espagne en même temps que parmi les poètes de son pays. Le der nier poste diplomatique qu'il ait occupé fut Tambas* sadé à Florence ; sa santé délicate l'a obligé à donner sa démission, et le duc s'est installé depuis à Paris, dont le climat clément lui est plus favorable. Chez nous, le duc vit dans le culte des lettres ; rien de

notre mouvement artistique ne lui échappe ; il lit tous les journaux, sait par cœur tous les livres et parle de l'état des beaux-arts en France comme un critique studieux et savant. Le duc de Rivas, qui est grand d'Espagne et chambellan du roi, se rend à Madrid pour les fêtes ; après quoi il retournera à ses études à Paris. C'est par excellence le type du grand seigneur digne de ce nom, amoureux de tout ce qui peut intéresser un homme aussi haut placé par son intelligence que par son blason.

Je ne vous décrirai pas longuement le magnifique paysage qui se découvre à mes yeux en quittant Bayonne. A Biarritz Tambassade d'Angleterre monte dans le salon qu'on lui a réservé dans le train, et vers deux heures nous franchissoi^s la frontière, nous sommes à Irun... Sur le quai est massé un bataillon d'infanterie; la musique joue la marche royale espagnole ; le drapeau échange un salut avec les ambassadeurs.

Le général commandant des provinces basques en grande tenue s'avance, suivi de son état-major, pour souhaiter la bienvenue aux illustres touristes au nom du roi. La gare est en fête ; les populations »>ont accourues de toutes parts. Dans cette réception ï*ien de la raideur désespérante qui distingue, orditiairement, ces sortes de solennités. Le général espagnol s'avance vers les ambassadeurs et leur tend la ^^iti; cette pantomime simple et cordiale en dit plus long que tous les discours.

Pendant ce temps la doaane visite les bagages des touristes qui ne sont pas attachés aux ambassades. On m'avait dit beaucoup de mal de la douane espagnole. La vérité m'oblige à constater quelle est charmante. C'est à peine si elle ouvre nos malles pour y jeter un regard rapide pour la forme seulement; les douaniers sont souriants, comme des gens qui ont leur part de plaisir dans les fêtes qu'on prépare à Madrid, et qui ne veulent pas troubler le contentement des voyageurs par des recherches prolongées. — Le général commandant dans les provinces basques monte dans le train avec son étatmajor; il accompagnera les ambassades jusqu'à Vitoria, l'extrême limite de la première province espagnole que nous traversons. Pendant quatre heures le spectacle militaire d'Irun se renouvelle à toutes les gares importantes. Partout les troupes sont échelonnées et sur tout le parcours, le train des ambassadeurs est accueilli par la musique militaire. Cela ressemble à un vrai train de plaisir. Le paysage, tout autour de nous, est d'une grandeur imposante; de ci,, de là, seulement, le touriste est attristé par la vue de quelques maisons écroulées sous les boulets pendant la guerre carliste; on me montre, en passant, une maisonnette où, pendant de longs mois. Don Carlos avait établi son quartier général. Le souvenir est cruel, comme tout ce qui rappelle la plus affreuse des guerres, la guerre civile. Passons I Les troupiers échelonnés dans les gares ont, ma foi ! fort bon air;

les soldats paraissent jeunes, mais leur tenue est excellente et T uniforme très pittoresque ; le pantalon rouge relevé et enfermé dans des guêtres noires ; la capote bleu foncé ; le schako bas de forme que vous connaissez; les officiers, sur le front des troupes, saluent de Tépée, et les ambassadeurs, penchés à la portière de leur wagon, saluent le drapeau espagnol. La foule est énorme partout et je constate, à sa louange, qu'elle se montre pleine de déférence pour les représentants des puissances étrangères ; c'est une première preuve que je- cueille en passant de l'hospitalité espagnole, qui est proverbiale. A quelques stations où Ton s'arrête dix minutes, les ambassadeurs descendent et circulent comme de simples bourgeois au milieu de la fouie, à laquelle on a permis d'envahir la gare, ce qui, tout naturellement. Ta bien disposée en faveur des étrangers. Les gendarmes espagnols se montrent partout pleins de mansuétude ; sur tout le parcours d'Irun à Vitoria, pendant cinq heures, pas une violence, pas une arrestation.

A Miranda un salon spécial est réservé aux ambassades. Tandis que nous dînons au buffet, je vois l'amiral français et le général allemand attablés l'un en face de l'autre. The Earl of Rossling entre les deux. La musique militaire sur le perron ne cesse de jouer l'air national pendant le court repas. A huit heures du soir, nous arrivons à Vitoria, où le général espagnol prend congé des ambassadeurs, qui se plongent dans les lits des wagons-salons. La nuit enveloppe

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la Vieille Castille dont je ne vois rien. Notre train file à toute vapeur, toujours suivi du train express ordinaire, qui est déjà à une distance énorme derrière nous; il arrivera à Madrid sept heures après nous.

Le jour se lève sur un des plus beaux paysages qu'il soit possible de voir. G*est le panorama de la ville d'Avila, si fièrement adossée contre la montagne grise éclairée à peine par les premières lueurs du jour, tandis que la lune, pleine encore à rhorizoor jette sur cet éblouissant paysage sa lumière blafarde, à travers laquelle se glissent les. premiers rayons du soleil qui se lève radieux. Devant ce spectacle, les fatigues de la nuit sont oubliées en un instant. Les ambassadeurs viennent, comme le plus vulgaire des touristes, admirer cette vue admirable qu'un peintre de premier ordre pourrait seul entreprendre de fixer sur une toile. Puis nous entrons dans cette contrée grandiosement sauvage qui précède Madrid. Depuis mon voyage de Mori au lac de Garde, à travers le chaos que les éruptions volcaniques ont produit dans cette partie du Tyrol, je n'ai pas vu de paysage plus grand dans sa désolation. C'est admirable et attristant à la fois; un désert de blocs formidables, de rochers jetés dans l'espace par des éruptions lointaines. Sur une hauteur, on aperçoit le majestueux palais de l'Escurial, qui ressemble à l'antre d'un lion dans le désert. II n'en faut pas plus pour reconstruire dans notre esprit toute l'histoire de la eour de Philippe II. La grandeur de l'Espagne «e dresse tout

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entière devant nous avec le souvenir du grand monarque- qui pouvait se vanter que le soleil ne se couchait jamais dans son vaste empire. Vous me pardonnerez sans doute si^ sous le coup de tant d'imposants souvenirs historiques, je ne me livre pas à quelques bennes petites plaisanteries sur le modeste Mançanarès, que nous traversons avant de faire notre entrée dans la capitale. Je m'attendais à une réception magnifique des ambassadeurs dans la gare de Madrid. Il n'en a rien été. D'ailleurs une réception officielle eût plongé les ambassadeurs dans le plus cruel embarras, car leurs malles aussi bien que les nôtres suivaient dans le train express.

Et sur ce nous pénétrons dans la ville la plus gaie que j'aie vue en dehors de Paris. Par toutes les rues que nous traversons s'élèvent déjà des tribunes pour le public désireux de voir passer le cortège royal. Au Prado, les préparatifs pour la fête publique sont déjà terminés. Volis dire que Madrid est bondé d'étrangers me paraît superflu. Il y a déjà dans toute la capitale comme un air de fête, et les habitants, heureux de voir tant d'étrangers arriver pour les solennités nationales, se montrent pleins de prévenance pour le touriste. Le peuple de Madrid est de bonne humeur et nage déjà dans les délices des fêtes qu'on va lui offrir. Tout autour de moi est gaieté et contentement ; je suis ravi de mon voyage, heureux d'être venu à Madrid, qui est pour moi Pinconnu avec son cortège de promesses et d'illusions.

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Hier soir, comme j'exprimais au duc de Rivas rétonnement que j avais éprouvé à mon arrivée à Madrid en constatant Fabsence de toute pompe pour ia réception des ambassadeurs, il me répondit :

— « A quoi bon? La réception a été faite à Irun. Dès la frontière, les ambassadeurs avaient prisposseision de TEspagne. »

Ils avaient pris possession de TEspagne ! N'est-ce pas que l'expression est charmante et qu'elle dit bien en peu de mots tout ce qu'elle veut dire?

30 janvier 1878.

Enfin, j'ai entendu mugir la foule; elle a des rages i des enthousiasmes ; elle est vivante. Il s'agit seulelent de lui offrir le spectacle qui la passionne, le grand égal national, la course de taureaux. Quel mouvement aujourd'hui dans les rues ! La rue d'Alcala, qui :^t le boulevard des Italiens de Madrid, est bondée le voitures de toutes sortes; il y a le coupé et le landau, l'omnibus attelé de cinq mules panachées et le naodeste coucou. Les cochers crient : « Plazza! plazza ! » On se bat pour les places; on grimpe sur ^impériale, sur les marchepieds; on se hisse à côté du cocher, jusque dans le grand panier en osier, sous la voilure, qui renferme le foin pour les chevaux et mulets. Vous rappelez-vous la scène des Faux Bonshommes ^ù, voyant enfin Timpassible Péponnet s'animer, octave s'écrie avec stupéfaction :

'^ Tiens, il remue !

^'est la sensation que j'ai éprouvée hier matin, en voyant cette foule madrilène; elle remuait, elle vivait, ^^^ grouillait, elle se passionnait pour le sport natio- "^1 plus que pour le cortège royal d'hier.

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Les grands carrosses de cérémonie ne sont plas seuls à remplir la chaussée. A côté des voitures de gala escortées des valets de pied, il y a des échantillons de tous les véhicules qu'il soit possible d'imaginer. Tout ce qui tient sur une paire de roues est sorti des remises; pas un cheval, si boiteux qu'il soit, pas une mule, si vieille qu'elle soit, n'est restée àTécurie. Et cependant une faible partie de cette foule seulement peut entrer dans le Cirque : les quinze mille places ont élé distribuées par la maison du roi, elles ont été données aux ministères, aux ambassades, aux fonctionnaires de toutes sortes, à l'armée. Pour le peuple propremeol dit, il n*y a pas de place aujourd'hui, et cependant il court aux Taureaux : il restera dehors, mais il sera j près de ses matadors ; dans les entr'actes on lui donnera des nouvelles ; la foule ne peut pas attendre les journaux du soir pour apprendre si les coups d'épée on\ > été bien donnés, et si les taureaux se sont bien défendus.

La place des Taureaux est à peu près à deux kilomètres du Prado; pour y arriver, il faut nsonter une côte escarpée ; c'est ici que le mouvement devient plus curieux. A côté des mules phtisiques qui traînent les fantastiques véhicules trottent des palefreniers qui, à coups de bâton, les maintiennent dans un doux galop. Le carrosse du grand d'Espagne, les magnifiques voitures de la cour, les riches équipages de la grande société madrilène, pêle-mêle avec les plus infimes coucous et les voitures démodées qui sont sor-

es pour la circonstance, et qu'on ne voit ordinairelent que dans quelques vieilles gravures de la fin du écle dernier et du commencement de ce siècle. Au dlieu de la chaussée, dans cette cohue formidable, s gendarmes à cheval, grands, superbes, majestueux >inme les nôtres. Les nombreux valets de pied des rands d'Espagne marchent des deux côtés du carrosse e gala. Si un accident doit arriver, mieux vaut qu'il oient accrochés, eux, que la voiture. Le tout forme un pectacle mouvementé, charmant, délicieux. Madrid it, Madrid se remue, Madrid se passionne.

Le cirque, immense, est bondé dès onze heures ; ieuxqui n'ont pas de places numérotées envahissent les places inférieures, quinze rangées de gradins en pierre, où ils grelottent dans l'ouragan hivernal qui par malheur s'est déchaîné sur Madrid : il fait un vent atroce et glacial; la tempête qui se joue dans les manteaux espagnols, dans les mantilles des dames, qui fait voltiger les mille drapeaux dont le cirque est orné pour la circonstance, qui fait craquer les panoplies accrochées devant les loges, donne plus de vie encore à cette foule déjà si houleuse par l'attente et la passion du spectacle qu'on lui offre.

Le cirque est tout entier construit en briques et en fer; il est de proportions colossales; après les quinze i^uigéesde gradins en pierre, douze rangées de stalles numérotées ; au-dessus, au deuxième étage, les loges. L'aristocratie est, pour ainsi dire, logée au paradis, comme le roi; la loge dusouverainestlaseule qui soit

couverte; un vitrage protège la famille ro3'ale contre ie vent. Les souverains et les princes ont lair d'être dans une serre.

La fée bienfaisante qui veille sur moi à Madrid a bien fait les choses. Elle m'a placé au premier étage, juste en face de la loge royale. D*ici je vais pouvoir contempler à mon aise ce spectacle nouveau et curieux; pas un détail ne m'échappera. Un peu au-dessous de moi sont assis le timbalier et deux trompettes des hallebardiers, les yeux fixés sur la loge royale d'où doivent partir les signaux. De bas en haut, le public est comme une énorme masse noire encadrée dans les couleurs brillantes de l'édifice et des mille drapeaux qui l'ornent. Quelques dames ont revêtu le costume national : la mantille tombant du haut peigne espagnol sur les épaules; leur vue excite le patriotisme ; on leur fait une entrée, comme nous disons à Paris.

Le roi Alphonse XII est l'exactitude môme; il ne se fait jamais attendre ; à midi précis il entre dans sa loge, tandis que les deux corps de musique placés des deux côtés du cirque jouent l'air national. Les courses que je vais voir ne ressemblent en rien aux combats ordinaires. On a ressuscité le passé ; on est remonté à Philippe IV. On a copié d'après les tableaux de Velazquez les costumes du temps. Ce sont les gentilshommes qui vont courir le taureau; les « caba- Ueros en plazza » ou plutôt les chevaliers sur place : c'est-à-dire les gentilshommes dans l'arène ou, comme

disent les Espagnols, sur Ja place des Taureaux.

A peine le roi a-t-il pris place dans la loge qu'il lève la main ; le timbalier et les deux trompettes ont compris; une fanfare retentit. On ouvre deux portes de l'arène et, tandis que les toréadores, les piccadores, les quadrillos de matadorès de profession entrent par Tune, on voit s'avancer par l'autre un cortège inouï. A cheval, d'abord un autre timbalier flanqué de deux trompettes. Puis, sur une rangée, cinq alguazils sortis d'un tableau de Velazquez; ils sont vêtus de velours noir de la tête aux pieds; le manteau, le justaucorps, les culottes, les bas, tout est noir; ils sont coiffés du chapeau de l'époque, de ce chapeau en velours orné de quelques plumes aux couleurs discrètes.

Deux carrosses vides, dits de respect, deux carrosses de la cour, les suivent ; puis dans d'autres voitures des grands d'Espagne, attelées de six chevaux, sont les chevaliers avec leur parrains. Derrière les carrosses et autour d'eux marchent les légions de valets de pied en livrée de gala; les chevaux des cavaliers sont conduits à la main par des pages,de vrais pages de féerie, car chaque chevalier à son page prêt à luipasser un deuxième javelot quand le premier se sera brisé dans les flancs du taureau. Les matadors, les piccadorès, les dix-sept quadrillos se joignent à ce cortège historique. Sur leurs affreuses haridelles deslinées à être éventrées par le taureau, les piccadorès, ^ïebout dans les étriers, la lance au poing, rappellent

don Quichotte ; au besoin, avec un petit effort d'imagination on pourrait prendre leur large chapeau blanc pour le légendaire plat de barbier du héros dp Cervantes. Les deux cortèges se confondent ; le ciel clémerit envoie sur l'arène le soleil caché jusqu'alors derrière les nuages; il se jope dans les costumes dorés des toréadors, dans les harnais admirables des chevaux, dans les panaches. Éclairé subitement de la sorte, le cortège semble inondé par la lumière électrique; cela ne dure que quelques minutes, mais c'est un spectacle admirable. Les toréadors ne portent pas la toque noire que nous sommes habitués à voir dans des tableaux représentant des combats de taureaux. Gomme les chevaliers, ils se sont mis en gala; leur costume n'a déjà pas bougé dans le cours des siècles; ils y ont ajouté l'antique chapeau espagnol, le grand chapeau claque, posé en travers sur la tète. On croit assister aux courses royales, non sous Alphonse Xïl, mais sous Sa Majesté catholique Phili}>pe IV.

M. le marquis de Bedmar, grand maître de chevalerie, grand chambellan, doit présenter deux chevaliers au roi ; M. le comte Balazote, les deux autres. Tout Paris distingué et élégant connaît le marquis de Bedmar, l'un des diplomates les plus appréciés de l'Espagne; il a longtemps vécu à Paris. Ce grand d'Espagne a été dans son jeune temps un gai étudiant de notre quartier Latin ; il a fait ses études chez nous, des études sérieuses : il a été reçu avocat à la Cour de Paris avant d'entrer dans la diplomatie. En

ernier lieu, M. le marquis de Bedmar a été ambasideur à Saint-Pétersbourg; il a de l'ambassadeur la aute distinction, du Parisien la grâce et Tesprit. Le larquis aime Paris comme on aime les souvenirs de tonesse, c'est-à-dire avec passion. Il y passe tout le imps dont il peut disposer, et il en parle avec une empathie vive et sincère. Nous avons Thabitude de ire des étrangers en évidence qui vivent au milieu enous : « C'est un Russe de Paris » ou un « Turc de aris ». Si usé que soitce cliché, je ne trouve pas d'expresion meilleure pour rendre ma pensée. M. le marquis de tedmar est « un Espagnol de Paris » , mais dans labonne t vraie acception du mot. Espagnol par sa naissance, 1 haute situation qu*il occupe dans TÉtat et dans la ociété, par son patriotisme, le marquis est Parisien usqu'au bout des doigts, Parisien de Paris, ne parant pas seulement le français, mais encore lé pari- 'len dans la perfection, et très au courant de tout ce lui occupe un homme qui d'un bout à Tautre de l année vivrait au boulevard des Italiens.

Donc le marquis de Bedmar et le comte Balazote présentent les chevaliers au roi; les caballeros in ^lazza portent de riches costumes du temps de Phi- "Ppe IV, des costumes de cour, tout de soie et de 'Velours, avec la toque ornée de plumes et la longue rapière au côté. Le roi se penche sur le bord de sa ^oge et leur rend le salut. Puis le cortège continue sa roule, et, après avoir fait le tour de Tarène, quitte le cirque. Dans l'arène môme, au bas de la loge

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royale, sur trois rangs, sont échelonnés les hallebardiers du roi ; ils sont là par tradition. Autrefois le souverain, au lieu d*ètre logé au deuxième étage. occupait ce que nous appelons une baignoire dans les théâtres de Pcuris ; le taureau pouvait d*un élan sauter dans la loge royale, et c'est pour cela que lef hallebardiers étaient postés là ; ils protégeaient la vie du roi. A présent que le souverain est monté au deuxième étage, leur présence dans Tarène n'apla> de raison d'être, mais leur allure martiale, leur costume pittoresque, que j'ai déjà décrit, ajoutent encore à 1 éclat du spectacle.

L'arène est vide; les toréadors se sont retirés dan;? l'enceinte entre la place des combats et le public, 1à où, enjambant la barrière, haute de plus de cinq {ûeds, ils se sauvent quand, pressés de trop près par le taureau, ils sont en péril. Un timbalier, aidé de deux trompettes, exécute une nouvelle fanfare. le| roi jette la clef du toril dans Tarène: les combats vont commencer.

S'il s'agissait ici d'une simple course de taureaux.! cent fois décrite, et dont tous les détails sont connu? ou à peu près du lecteur, je ne m'y arrêterais pas longtemps: la relation exacte se trouve dans toui? les livres qui ont été publiés sur l'Espagne. Mais, encore une fois, le combat d'aujourd'hui ne se voit pas souvent. La dernière fois. que la course royale historique a été mise en scène, c'était en i8i6. Dans ces courses, il n'y a ni piccadores, ni banderilleros. C^

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>réadocs n'accompagnent le chevalier que pour démrner le taureau, au cas où sa vie serait en péril et )ur mener la bête devant le chevalier, qui doit la anspercer d'un long javelot.

Pour ce faire, il doit attendre le taureau, éviter 1& )oc au moment ou l'animal fonce sur le cheval, et li planter le javelot entre les deux épaules. Gela est pas aussi aisé qu'on pourrait le supposer et il y i absolument de la vie du chevalier. Aussi les toréa^ ors ne le quittent pas ; ils marchent à ses côtés ; s lui indiquent les mouvements à faire ; de plus, il lut que le chevalier soit excellent cavalier, habile à ure pirouetter son cheval sur place et à maintenir h ttelques pas devant le taureau mugissant lé cheval ui a peur. De son côté, cet animal ne se prête pas acilement à ce jeu ; j'ai remarqué que le taureau est néfiant par tempérament ; il lutte comme les maîlres^ f armes font de Tescrime ; il ne se jette pas aveugléïïent sur son adversaire comme nous le croyons à tort; il a des ruses, il fait des feintes; il regarde à droite, pour laisser croire qu'il attaquera par là, et il fonce sur l'ennemi du côté opposé-^ans le combat^ 'œil du taureau est faux, me disait l'illustre Pras-^, Quelle, dont nous causerons tout à l'heure: celui qui '^^ aurait le malheur de s'y fier serait un homme perdu. J

Jugez donc si cette rencontre est périlleuse pour le chevalier, qui n'est qu'un amateur. A la vérité, le combat des taureaux entre dans l'éducation des Espagnoils comme Tépée chez nous; de plus, depuis

quelques semaines, ils ii*ont cessé de répéter sous la surveillance des plus illustres matadors de toutes les Espagnes. Mais le danger est imminent. Les toréadors le savent, et le public aussi ; l'émotion est grande. Le premier taureau qui entre n est pas d'humeur agréable. Du toril il s'élance avec fureur dans l'arène. Il s'arrête un instant au milieu du cirque, regarde autour de lui d'un air étonné, puis, affolé par les capas des toréadors qui scintillent devant ses yeux, il s'élance sur tout ce qu'il rencontre sur son chemin. La vue des hallebardiers semble déplaire à cet animal ; il fonce droit sur eux et devant cette attaque les vieux grognards se déconcertent ; le désordre est dans leurs rangs ; ils se serrent les uns contre les autres et reçoivent le taureau avec les piques d»* leurs hallebardes.

Alors, l'animal furieux se jette sur les malheureux alguazils qui fuient épouvantés au grand galop de leurs chevaux. Arrêter le taureau dans cette poursuite, l'attirer d'un autre côté en faisant flotter devant ses yeux les manteaux aux couleurs criardes, telle est la tâche difficile des toréadors ; ils entourent l'animal et le mènent malgré lui au-devant du chevalier. Celui-ci, debout dans les étriers, le javelot au poing attend; il ne peut attaquer l'adversaire redoutable que de face, pour ainsi dire, pour la défense de sa vie; il ne peut pas faire d'escrime et planter son arme dans les flancs du taureau ; il faut que, calme et impassible, il attende que l'ennemi fonce sur lui, et

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dors, à bout portant, corps à corps, il doit lui plan- ;er le javelot entre les deux épaules. Il faut bien meaer dix fois le taureau devant le chevalier avant que celui-ci puisse porter le coup redoutable. C'est un spectacle cruel, mais d'une émotion poignante.

Voici enfin le taureau qui se décide à porter un coup fatal au chevalier; il n'est plus qu'à quelques pas de lui; il s'arrête une seconde; les toréadors avec leurs capas activent sa fureur, il fonce sur le chevalier, qui en la môme seconde plonge son javelot dans le dos du taureau et jette son cheval de côté pour éviter le choc. Mais le coup est porté sans vigueur: le javelot n'entre que de quelques centimètres et se brise dans la plaie ; le sang coule. Prompt comme l'éclair, le taureau s'est retourné et fait la chasse au chevalier désarmé ; il le presse de près; ses cornes sont déjà sous le ventre du cheval ; dans un instant, le cavalier et la monture vont rouler dans le sable. La foule est à ce point émue, qu'elle ne pousse plus un cri, elle qui tantôt, par des clameurs terribles, excitait le chevalier, les toréadors etle taureau.

C'est alors que je vois à l'œuvre le grand Frascuello, la première lame de toutes les Espagnes, la coqueluche de la foule, l'artiste di primo cartello, ^'incomparable Frascuello, l'idole de Madrid, le to- p repo à recettes de la province. Il n'a qu'un rival : Lagattijo, et Lagartijo est malade ; Frascuello reste wonc le seul roi de l'arène. Déjà à sa première ap-

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parition, un frémissement a parcouru le cirque; Frascuello est le Bayard des combats de taureaux; il ne s'est jamais sauvé dans le refuge entre Tarène -lit le public ; deux ou trois fois il a été horriblement blessé, mais il mourrait plutôt que de fuir devant l'ennemi.

Frascuello voit le danger qui menace le chevalier, ^t, avec une audace étonnante, une adresse merveilleuse, il se jette pour ainsi dire sous le cheval qui galope, agite sa capa rouge devant les yeux du taureau et parvient à lui faire lâcher prise. L'animal affolé se jette sur le toréador, qui saute autour de lui comme un danseur de l'Opéra. Il joue avec cette bète féroce comme le chat avec une souris, et fînaiement la ramène devant le chevalier. Le page a apporté à son maître un nouveau javelot, et cette foi> le coup est porté avec une telle vigueur que l'arme entre dans les épaules et sort sous le ventre. Le taureau est transpercé de part en part ; le sang coule à flots.

Mais pour si peu le taureau ne perd pas contenance; il se secoue tout étonné d'avoir cette lance dans le •corps; il reste un moment comme pétriûé ; mais, per- <lant tout son sang, il charge les chevaliers, les alguazils, les hallebardiers, et finalement, d'un bond prodigieux, il saute par-dessus la barrière, haute de •cinq pieds, et le voici au milieu des toréadors, qui attendent leur tour de combat, des palefreniers et des soldats de service. Le cas n'est pas rare, et il est prévu.

Tout en fuyant devant ce terrible ennemi, les toreros ouvrent vivement une porte qui donne de ce refuge dans l'arène. L'un des battants de cette porte.barre le passage au taureau, qui, après quelques coups de cornes donnés dans le bois, se décide à rentrer dans l'arène. Il est ruisselant de sang, et ce spectacle, pour Thomme qui n'y est pas habitué, est pénible. Sur un signal du roi, les trompettes sonnent la mort du taureau. Le toréador va l'achever.

C'est Frascuello qui débute. Le voici, la longue ^pée tranchante dans une main, la capa rouge de i'autre, devant le taureau. J'ai vu, après lui, d'autres toréadors fameux devant la bête ; mais aucun d'eux n'a son agilité, son adresse prodigieuse et son courage Croid. J'ai vu des toréadors faire face à l'adversaire ^t lui planter l'épée entre les épaules, mais en reculant aussitôt pour éviter le dernier choc. Celui-ci ne fait pas de concessions au taureau. Plutôt que de reculer d'une semelle, il se ferait éventrer sur place. Le public le sait ; il est anxieux, haletant. Voici Frascuello qui d'abord voltige au-devant du taureau, agî- ^nl la capa; il s'agit pour lui de forcer l'ennemi, par des feintes admirables, à se jeter pour ainsi dire dans l'épée. De même ferait un maître en l'art de l'escrime, pour envelopper le fer de l'adversaire, pour le forcer ^ donner le coup auquel il veut riposter. Frascuello ^t le taureau se regardent pour ainsi dire dans le Wanc des yeux. Voici le moment enfin venu : le tau- •"eau, la tête baissée, fonce sur Frascuello, qui l'attend

d'un pied ferme, et, sans reculer seulement d*une semelle, il lui plante sa longue épée jusqu'à la garde entre les deux épaules. Le coup a été si suret si beau, que le public est transporté. On est debout, on crie, on hurle, on applaudit. Le taureau a reçu le coup terrible ; il chancelle, mais ne se rend pas encore.

— Voyez comme cet animal meurt noblement ! me dit un Espagnol qui m'accompagne.

Et cet Espagnol avait raison. Le taureau meurt comme un grand tragédien ; il chancelle ; il se traîne pendant quelques pas ; il ne veut pas se rendre ; il essaye de foncer encore sur l'ennemi ; les forces lui manquent. Les genoux fléchissent lentement ; il ne tombe pas, il se laisse glisser à terre, et c'est alors seulement, bien tard pour un étranger qui n'est pas habitué à un tel spectacle, qu'on lui donne le coup de grâce en lui plongeant un poignard dans le cerveau, entre les deux cornes. Un attelage de trois mules aux panaches bleus entre ; on passe une courroie autour des cornes du taureau et on l'accroche à une barre en bois. Au galop, les mules font le tour de l'arène; le chevalier en place qui a porté le premier coup fatal s'avance pour saluer le roi. Prascuello, habitué à tous les triomphes, reçoit les applaudissements du public dans l'altitude d'un grand acteur habitué à toutes les ovations.

Un matador jadis fameux, ElSalamancino, a voulu courir le taureau malgré ses soixante-cinq ans ; il y avait droit par ancienneté, et le roi lui-même ne pou-

^ait pas lui refuser cette rentrée dans Tarène. Un haard malheureux a voulu que ce vieillard se trouvât )récisément en face du taureau le plus furieux. Déjà l avait jeté deux picadors par terre. L'un des cheaux tué sur le coup gisait dans Tarène ; le second vait le ventre ouvert sur toute la longueur et les ntrailles pendaient de l'horrible blessure. On avait légagé le picador et, à force de frapper sur le pauvre heval avec de fortes cannes, les palefreniers l'avaient orcé à se relever ; le picador fît mine de remonter ea «lie, car il est d'usage qu'il reste à cheval tant que la )ête mutilée et traînant ses intestins dans le sable )eut se porter. Pour les étrangers c'était un spectacle îpouvantable : on le comprit et on fit sortir le cheval ^ventre de l'arène. Merci 1

Il y a peut être plus d'un de mes lecteurs qui se agure que les picadorès avec leur lance et les banferileros qui plantent des drapeaux dans le cou du laureau se livrent à cet exercice pour augmenter la 'ureur de l'animal. Je confesse qu'avant mon voyage a Madrid je l'ai pensé également; mais les toréadors, '68 picadorès et les banderilleros n'ont qu'un but ; celui de fatiguer le taureau avant que le matador ne ^aborde à Tépée. Il faut que le taureau ait, avec son ^^"g, perdu une partie de ses forces. C'est pour cela ^ on le fait tant souffrir, qu'on le saigne avec les lances (^ 6^ lesbanderillas. L'illustre Frascuello lui-même n'ose- \

^^^ pa^ attaquer à Tépée un taureau qui n'aurait pas ^ Préalablement été saigné de toutes les façons. La vue )

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-de la bête ruisselante de sang produit sur l'étranger un effet pénible : on voudrait qu'on Tachevât sur-le- •champ, mais il paraît que c'est impossible : il faut que les choses se passent selon les règles de Fart.

Or le taureau avait déjà tué un cheval et éventré Tautre; il avait déjà six banderillas dans le cou ; le sang coulait par toutes les blessures, quand le vieux Salamancino, l'épée à la main, fît mine de vouloir le tuer. Mais du premier coup, il roula dans le sable el, «ans les dix ou douze toréadors qui se jetèrent au-devant du taureau, agitant leurs manteaux pour le faire changer de direction, El Salamancino serait à cette heure mort et enterré. De plus, ce vieillard, jadis fameux, tremblait devant le taureau. Il était livide; 11 maniait si maladroitement son épée que cinq ou six fois il ne fit à son adversaire que d'insignifiantes piqûres. « Dehors ! Dehors ! » criait le public, à qui -ce spectacle faisait pitié. Mais il n'y a pas de déshonneur plus grand pour un matador que de quitter l'arène sans avoir tué le taureau : il est considéré comme un lâche et disqualifié sur tous les turfs, il n'ose plus paraître devant le public; c'est un homme perdu à jamais, comme un malheureux qui sur le terrain fuirait devant l'épée de son adversaire. El Salamancino faisait pitié à voir ; la lutte, déjà longue, avait épuisé ce qui lui restait de force ; deux fois, d'un coup de corne, le taureau avait lancé l'épée dans l'arène. « Dehors I Dehors! » criait le public. Et le pauvre vieux revenait toujours à la charge, toujours avec le

même insuccès ;'. une seconde fois il trébucha ; cette fois encore les toréadors lui sauvèrent la vie en attirant, avec leur capable taureau dans une adtfé' direction. L animal furieux se ma alors sur le cheval ïftort qui çisait à terre et, à coups de cornes, lui laboiirà le ventre. Et Salamancino, d'une main tremblante, aborda toujours le taureau.

Pendant ce temps, la loge royale était en émtri.On conjurait le roi de faire cesser ce combat inégatl, ien ordonnant qu'on avançât la média luna ou demi-lûne, <î'est-à-dire une serpe avec laquelle on coupe les jarrets au taureau, quand le matador n'en peut pas venir à bout ; car, dès que la porte du toril est ouverte, le taureau est condamné à mort et il faut qu'il meure. « Dehors ! Dehors ! » criait le public, comme dans nos cirques nous crions: « Assez ! Assez ! » quand un écuyer persiste dans un exercice, au risque de se «asserle cou. Le pauvre Salamancino, ému, atterré, pale comme un mort, faisait pitié à voir.

— Sire! dit-on au roi, qui présidait les courses; ^iie, donnez l'ordre qu'on apporte la media-luna. Mais le roi tint bon.

^ Ce serait le déshonneur de ce pauvre vieillard, <Iit-il; je n'ose donner l'ordre.

Sur toutes les banquettes, le public était debout, ^?itant les mouchoirs dans le sens de la sortie. Gela voulait dire : « Allez-vous-en! Allez-vous-en! » — On î^vait injurié le chevalier qui, dans toute la force de 'a jeunesse, venait de fuir devant le taureau ; mais à

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250 MÉMOIRES d'un PARISIEN

l'adresse du vieux toréador pas un cri blessant ne fut proféré. La situation terrible fit tressaillir tous le& cœurs du haut en bas du cirque. Un hasard saura le vieux matador. L'une des portes donnant sur le tofil était mal fermée ; sous un vigoureux coup de cornes, cette porte céda. Le taureau 8*échappa. £1 Salamancino n'avait pas fui ; on n'avait pas apporté la médialuna : l'honneur était sauf. Une grande partie du public quitta le cirque après cet incident pénible qui est sans exemple dans l'histoire. Jamais un taureau lancé dans l'arène n'en est sorti vivant. Si celui-ci atteint un âge avancé, il pourra raconter aux jeunes veaux, ses petits-enfants, son histoire qui fait pendant à l'évasion du fameux baron de Trenk.

12 février 1878.

Maintenant je puis quitter Madrid ; les fêtes se sont terminées hier soir par le bal que le duc et la du- <i^esse de Fernan Nunez ont offert, dans leur magnifique palais, à la haute société espagnole et aux étrangers en évidence. Ceci peut être considéré comme ie bouquet ; on ne peut rien voir de plus beau, de plus séduisant, de plus artistique, que cette fête qui a ^té le pendant de celle que le duc et la duchesse ont offerte Tannée dernière au prince de Galles.

Ce qui caractérise les palais des seigneurs de ce pays, c'est la grande allure des temps passés qu'ils ont conservée. L'Espagne, qui a fait tant de révolutions politiques, n'a pas encore vu une de ces insurrections dites sociales qui, par le fer et le feu, abattent les monuments et les palais. Les demeures de la noblesse espagnole sont intactes ; les grands souvenirs ^^ passé n'ont pas été détruits par les émeutes» et cest ce qui donne à ces palais un si grand carao- ^^e. Les tentures anciennes, les collections d'armes «Ues portraits de famille, font de ces hôtels princiers

de véritables musées ; c'est pour ainsi dire Thistoire des grands d'Espagne, écrite par les objets d'art des^ siècles passés. Rien qu'avec la collection des armej^ de la famille de Médina Gœli, on pourrait faire un musée magnifique. Chacun de ces palais a sa bibliothèque précieuse, ne contenant pas seulement les archives de la famille remontant aussi loin que pos«sible dans l'histoire, mais encore tous les manuscrits et ouvrages historiques accumulés, pendant de?^ siècles, par les ancêtres de Ces vraiment grands seigneurs. Les bibliothèques des palais du duc d'Ossuna^ du duc de Médina Cœli et de quelques autres grandir d'Espagne, contiennent en moyennei de vingt à trente mille volumes rares.

Parmi les demeures aristocratiques de Madrid, le palais du duc de Fernan Nunez n'est ni le plus grand, ni le plus magnifique, mais c'est très certainement au point de vue des œuvres d'art qu'il contient, un des plus intéressants de la capitale. Tous lès salons avaient été ouverts pour le bal d'hier, auquel plus de deiux mille personnes étaient conviées. El cependant pas la moindre cohue: cette réunion considérable circulait dans les salons avec aisance. Une longue galerie, ornée de portraits de famille signés de grands peintres espagnols des seizième et dix-septième siècles, servait de salle de bal. Dan*^ les autres salons, oh causait, on se promenait. Tout autour, sur les murs, des iableaiix aliciens de premier ordre, des Murillo, des' Velasijnez, des

VOYAGES A TRAVERS LE liONDE 253

Titien, des Van Dyck, des Téniers, des Rubens, «orame s*il en pleuvait. Dans la galerie de tableaux proprement dite, entre deux portraits de famille, une panoplie merveilleuse, les cuirasses et les harnais en or, donnés à Tun des ancêtres du duc, au treizième mde, par je ne sais plus quel roi. Tous ces salons discrètement éclairés, formaient dans leur ensemble un riche musée, au milieu duquel circulaient les grandes dames de Madrid, dans leurs plus merveilleuses toilettes de bal et avec tous leurs diamants. Pas d'uniformes. Les ministres aussi bien que les ambassadeurs et les grands dignitaires, en habit noir ; partout la plus exquise cordialité ; rien de cette allure guindée que, bien à tort, le préjugé prête à la société espagnole.

Sans doute, il est bien difficile pour un étranger de se faire recevoir dans la grande société de Madrid. On se méfie de nous ; on sait combien est grand notre penchant pour l'ironie ; on a tant blagué les Espagnols <ians nos livres et dans nos journaux, qu'ils nous «onsidèrenl comme des adversaires. Mais, une fois qu'on est dans la place, quelle grâce charmante et ^quelle exquise hospitalité pour l'étranger! Les grandes dames de Madrid ont la délicieuse habitude de vous tendre la main partout où on les rencontre, après la première présentation. Ceci met l'étranger tout de suite à son aise et autorise une certaine familiarité respectueuse. Ainsi, en passant, comme tout autre invité, j'avais été présenté à madame la duchesse de

Baylen chez elle, un soir de bal; je la rencontre hier chez le duc de Fernan Nunez et, ne sachant même pas si elle avait conservé le moindre souvenir de son invité, je me bornai à la saluer avec déférence ; ce fut la duchesse qui vint à moi et me tendit la main pour me prouver qu'elle ne m*avait pas oublié. Je trouve cela tout à fait délicieux.

Le luxe en général n'a pas le don de me séduire. Tout homme riche peut, avec de largent, se donner la satisfaction de décorer ses salons plus brillamment que le. voisin. Mais dans le palais du duc de Fernan Nunez tout est distinction, goût et art. Un détail m'a frappé : les appartements particuliers, meublés d'objets d'art, avaient été ouverts, mais on les avait livrés aux invités dans l'état où ils se trouvent ordinairement; rien n'avait été déplacé; les journaux étaient sur les tables, les dernières lettres reçues, sur le bureau ; dans la chambre de la duchesse, dont le lit ancien, en bois sculpté, était couvert d'un merveilleux tapis brodé d'or, brûlait la lampe éternelle devant h prie-Dieu. Tout cela donnait à cette fête un caractère intime ; elle ne semblait pas préparée ; un vraiment grand seigneur avait tout simplement ouvert es salons, voilà tout.

Parmi toutes les illustrations de Madrid, j'ai retrouvé chez le duc de Fernan Nunez le général Pavia^ à qui la veille j'avais été présenté chez le marquis de Bedmar. Je vous dirai que le général est le seul personnage en évidence de Madrid ne sachant pas le

français; cependant le général, voalanl sans doute me donner une idée de ses talents, s'avança vers moi et me dit :

— Bonsoir, signor, va bien?

Et moi, employant sa langue, je lui répondis :

— Gratias, général; moi aller très bien !

Voici maintenant que je tombe malgré moi dans notre défaut commun de nous étonner qu'un général espagnol ne parle pas le français dans la perfection : j'ai tort et je m'en accuse. Mais c'est aussi un peu de la faute de la société madrilène, qui parle le français dans la perfection et qui, sachant que je ne sais paâ un mot d'espagnol, pousse la délicatesse jusqu'à continuer la conversation en français aussitôt que je m'approche d'un groupe.

En ce qui me concerne, je reçois tous ces témoignages de sympathie exquise, non comme un honneur dû à mon mérite personnel, mais comme un hommage à l'adresse des gens de lettres français, à la grande corporation dontje fais partie. Il m'est doux de dire à mes confrères de quelles attentions on entoure ici un étranger qui n'a d'autres titres à tant de bienveillance que sa situation dans les lettres. On en ferait tout autant pour ceux de mes confrères qui auraient le plaisir d'être introduits dans les salons des Grands d'Espagne. On nous connaît; on nous lit et on tient à nous prouver que nous avons des lecteurs sympathiques de ce côté des Pyrénées.

La fête chez le duc de Fernan Nanez a été divisée

en deux actes : la première a eu lieu dans les salons où tout évoque le passé, et la seconde dans la partie moderne du palais. Vers deux heures on a ouvert les portes de communication entre le premier étage, où l'on dansait, et le rez-de-chaussée. L'escalier par lequel on descend est une merveille de boiseries, et les murs sont tapissés de ces fameux Gobelins qui ont figuré à la vente Demidofî; ils représentent des scènes de Don Quichotte; cet escalier conduit dans les appartements privés du duc, ornés de tableaux moderne? de toutes les écoles.

En traversant ces salons, on aboutit à une serre immense, remplie d'arbres et de plantes rares. C'est ici que le souper est servi, non à une grande table d'apparat, ainsi que cela se fait ordinairement dan« les fêtes, mais à une foule de petites tables éparpillées dans cet éblouissant jardin d'hiver, éclairé par des milliers de bougies de couleurs, brûlant dans de magnifiques lustres de Venise; on se forme en groupe de quatre ou de six personnes amies et on s'installe comme on veut.

C'est une merveille de voir les dames, dans leurs brillantes toilettes et avec tous leurs diamants, au milieu de cette magnifique et étrange verdure. Quand toutes les tables sont occupées, l'huissier ferme les portes de la serre pour les rouvrir devant une autre série de soupeurs aussitôt qu'il y aura de la place. Ce souper partiel, commencé à deux heures, s'est prolongé jusqu'à six heures du matin. Il faut avoir vu

cet enchantement des yeux pour s'en faire une idée. Afin d*en augmenter le charme, tandis qu'en haut l'orchestre du bal continue à faire retentir les airs joyeux, une bande de musiciens espagnols, six guitaristes et autant de mandolinistes, cachés dans un bosquet, exécutent les airs nationaux. Installé en fort aimable compagnie sous un grand palmier, j'ai subi pendant une heure cet éblouissement que je renonce à vous dépeindre, et qui peut être considéré comme le dernier mot des fêtes royales auxquelles j'ai assisté. Dans les salons du duc de Fernan Nu nez j'ai rencontré un homme dont la vue m'a vraiment peiné. Que la vie est donc une chose curieuse avec les grandeurs inespérées et les chutes terribles des hommes. Quelque jours auparavant, dans les salons de la duchesse de Baylen, l'ambassadeur extraordinaire allemand, le général de Gœben racontait à un auditoire attentif l'émotion qu'il avait éprouvée à son premier voyage à Madrid. C'était aux environs de 1832. M. de Gœben, simple officier, avait fait des folies; il était criblé de dettes; il quitta le service et s'en fut en Espagne, se battit pour l'amour de l'art au service de Don Carlos, fut fait prisonnier, conduit à Madrid et insulté dans les rues par le peuple exaspéré contre lesGarlistes, Au bout d'un demi-siècle, il rentre dans la même capitale, représentant un empereur et comblé d'honneurs.

Et d'un I A l'autre, maintenant.

Celui-ci a été un vaillant soldat qui a fait sa car-

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rière brillante à la pointe de Tépée; il fut un générai redouté et redoutable ; il comptait dans son temps parmi les capitaines fameux qui pendant des siècles ont fait la gloire de Tarmée française. Et le voici maintenant à ce bal chez le duc de Fernan Nune/. non par goût, mais par devoir, pour accompagner sa femme et point pour se distraire ; il n*a plus le droit de porter une seule des nombreuses croix dont sa poitrine fut jadis ornée; il entre en habit noir; rien à la boutonnière, dans cette assemblée chamarrée de croix, et, pour se soustraire à une curiosité qui lui est pénible, il va s'asseoir tout seul à une table dans la petite serre du premier étage, prend un journal e( reste là des heures entières loin de ceux qui s'amusent. C est un spectacle affligeant et qui serre le cœur : on ne peut pas voir sans un profond sentiment de pitié rhomme qui représenta si longtemps une fraction de la gloire française et qui maintenant ne rappelle plus que la douleur d'un grand peuple.

Vous avez deviné sans doute que je parle de celui qui fut le maréchal Bazaine.

TETRALOGIE DE BAYREQTH

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