‹ Voyages à travers le mondeChapitre 8 sur 21 · LE CREPUSCULE DES DIEUX · texte numérisé non relu

LE CREPUSCULE DES DIEUX

Dans ce quatrième poème nos lecteurs retrouveront les personnages de Tépopée des Nibelungen ; mais que le poète Wagner se sent donc peu a Taise quand il ne peut plus faire chanter les dragons et les petits oiseaux I

Voici la situation. Si je ne suis pas tout à fait clair, je prie le lecteur de me pardonner ; j'ai des bourdonnements dans les oreilles et une migraine folle. Se débrouiller pendant plusieurs jours dans rhorrible poésie de M. Wagner, c'est une besogne autrement lourde que de combattre un dragon.

Siegfried, après avoir passé une nuit délicieuse auprès de la Walkure qui lui a découvert toute sa science divine, passe Tanneau du Nibelunge au doigt de la femme de son cœur. En échange, Brunhielde lui fait cadeau de son coursier divin qui, pendant vingt ans, a sommeillé à côté de la Walkure. L'anneau magique recommence son œuvre. Siegfried, à peine parti, pour voir un peu le monde, oubliera Brunhielde. Il arrive à Worms, à la cour du roi

Gunther. Hagen, le confident de ce roi, est le fils dii prince des nains. Hagen a toute la ruse de son père ; il fera en sorte que Siegfried oublie Brunhielde. Pour ce faire, il raconte à la princesse Gutrune, la sœur du roi, les faits d'armes du vaillant héros dont on annonce Tarrivée, Siegfried se présente à la cour; la princesse lui tend, selon la coutume, le verre précieux dans lequel on sert le vin de Ja bienvenue. Mais à ce vin, Hagen a substitué un élixir d'amour. Siegfried boit et oublie Brunhielde; maintenant il aime la princesse, demande sa main au roi Gunther. En échange, le roi demande à Siegfried de l'aider à délivrer des flammes la belle Amazone qui, selon la légende, repose là haut.

Sur la montagne, Brunhielde, qui a donné toute sa science à Siegfried en échange de l'anneau du Nibëlunge, attend le retour de son époux. En vain Wotan lui dépêche-t-il une des Walkures pour suppplier Brunhielde de jeter l'anneau fatal dans le Rhin. Mais comment cette femme, maintenant dépouillée de sa divinité, pourrait-elle se séparer de l'anneau ? Siegfried a, par fe casque magique, rejoint Brunhielde sous la forme du roi Gunther. Comme une simple mortelle, la Walkure s'évanouit ; Siegfried, qui n'a plus aucune conscience de ses actions, grâce au breuvage d'Hagen, emporte Brunhielde évanouie, cède sa place au vrai Gunther et ne s'occupe plus que de son mariage avec Gutrune.

A Tarrivée du roi et de Brunhielde, Siegfried paraît

282 MÉMOIRES d'un PARISIEN

sur les marches du château pour recevoir Ganlher et celle dont le roi compte faire la reine. Bruahielde reconnaît Siegfried qui, lui a perdu la mémoire de Brunhielde. L'anneau est au doigt de Gunther. U femme abandonnée par Siegfried commence à croire qu'elle s'est livrée au roi. L'apparition de Siegfried sur la Montagne de feu serait-elie un simple rêve ? Mais non î On l'a trompée, et le traître, c'est Siegfried ; il faut qu'il meure !

Hagen, le fils du nain Alberich, s'offre pour la venger ; il tuera le traître pendant la chasse. Mai;: auparavant il veut avoir tous les secrets de Siegfried. Pendant la chasse il lui verse un nouveau breuvage qui lui rend la mémoire sans lui restituer la conscience de ses paroles, Siegfried raconte tout ; comme quoi les oiseaux lui ont montré la route vers la montagne de feu. Le roi Gunther, présent, apprend que la reine Brunhielde, sa femme, a été à un autre.

Déjà Hagen a plongé son épée dans le dos de Siegfried, entre les deux épaules, à cette place seule, où, selon la légende, le héros est vulnérable. Le crépuscule enveloppe le paysage. Siegfried, agonisant, voit dans un suprême effort se dérouler toute sa vie. U mort le purifie : il appelle Brunhielde, sa vraie femme devant les dieux et les hommes. Il lui semble que Brunhielde entend cet appel suprême d'un moribond ; il expire et les valets emportent son corps.

11 fait nuit; la lune se lève et se reflète dans les flots du Rhin. On apporte le corps de Siegfried à Gutrune.

Le roi Gunther réclame comme souvenir Tanneau du Nibelunge que Siegfried porte toujours, mais Hagen, le fils du prince Albérich, ne Tentend pas ainsi ; il tire son épée et tue le roi ; puis il se précipite sur le corps de Siegfried pour s'emparer de Fanneau, mais la main du mort se lève menaçante vers Hagen qui n'ose plus aller jusqu'au bout.

C'est à ce moment que Brunhielde s'avance. Elle a

entendu le dernier soupir de Siegfried à travers le

silence de la nuit. Loin d'être un traître, son héros a

été une victime de Hagen. Elle veut que l'anneau du

Nibelunge descende dans le Rhin avec le corps de son

époux . Elle fait construire un bûcher sur lequel on

étend le corps de Siegfried, et lorsque les flammes

l'enveloppent, Brunhielde se jette sur son coursier do

Walkure et se précipite dans le brasier pour mourir

à c6lé de son amant. Hagen fait un suprême effort

pour s'emparer de l'anneau ; mais les flots montent

comme à l'Ambigu, les fées du Rhin ressaississent

Tor maintenant purifié par le feu, et entraînent

Hagen dans lesflots où il trouve la mort.

A l'horizon se montre la lueur d'un incendie ; c'est ie palais des dieusc qui brûle. Wotan y a mis le feu ; U quittera la terre à jamais !

Un mot maintenant :

3'en suis encore à me demander ce que le poète Wagner a voulu faire en mêlant, à la légende des ^ibelungen, toutes les vieilles traditions des dieux descendant sur la terre et les antiques légendes des

peuples du Nord. Les fanatiques de M. "Wagner affirment que ces quatre tragédies sont autant de chefs-d'œuvre. Je confesse humblement que je les trouve horriblement ennuyeuses au point de vue do théÀtre et remplies d*une poésie abracadabrante qui rappelle les plus belles et les plus pures inspirations de notre éminent Gagne.

A vous parler franchement, je ne sais plus ce que cela veut dire. L'Allemagne a une littérature si vraiment grande que je ne comprends pas comment elle ne pouiïe pas de rire devant les œuvres de ce médiocre versificateur.

De deux choses l'une : ou le poète Wagner est fou. ou c'est moi qui ait perdu la raison. Admettons, pour ne pas avoir lair de mettre un parti pris dans mon jugement, que ce soit moi. Mais alors, dans ma folie furieuse, qu'on me laisse au moins dire ce que je pense.

Pendant une semaine, — j'ai peut-être attrapé une insolation en route, — j'ai tourné et retourné les poèmes de M. Wagner sans les comprendre ; il m'a fallu avoir recours à un tas de brochures explicatives pour pouvoir donner le résumé qu'on vient de lire. La poésie de M. Wagner est d'une lecture indigeste. Seul, l'homme qui pendant une semaine s'est entraîné avec du homard à Taméricaine et autres plats réputés lourds, peut résister à cette lecture.

Il faut attendre maintenant les représentations àe Bayreuth. Le musicien est peut-être sublime, qui

sait ! mais Tauteur dramatique est dès maintenant condamné. Scribe disait : « Ce que nous coupons ne sera pas sifflé. » M. Wagner semble dire : « Il faut faire long pour être applaudi davantage. Mais dès à présent je comprends la nécessité de l'orchestre invisible; il tiendra lieu de l'opium pour plonger le spectateur dans cet état d'hallucination qui fait qu'un misérable Chinois, étendu sur un vieux matelas, rêve qu'il escalade les cieux pour s'asseoir sur un trône fait d'or et de diamants.

L'Allemagne, dont la littérature est si riche et la musique si grande, s'apercevra un jour qu'elle fait un mauvais rêve à la suite du breuvage que M. Wagner lui verse dans la bière de Munich et le vin du Rhin. Ce jour-là, elle verra que l'épopée nationale des Nibelungen, dans son admirable simplicité, esta l'œuvre littéraire de M. Wagner, ce qu'un objet d'art ciselé par Benvenuto Gellini est à une bague en doublé de la boutique à treize sous.

14 août.

La ville de Bayreuth se souviendra de la journée d'hier. Vers midi, au moment, où j'y arrivais, une foule consternée encombrait les rues. Ah ! quel malheur, s'écriaient les uns. Ça, vraiment, c'est un bien grand malheur, gémissaient les autres. Oui, c'est un épouvantable malheur ! ajoutaient ceux qui n'avaient encore rien dit et enfin un fanatique exécutait le solo :

— Oui, c'est un malheur, mais le malheur grandil les hommes et Wagner est admirable d'énergie.

— Pardon, monsieur, dis-je en m'approchanl, de quel malheur parlez-vous ?

— D'un grand malheur, monsieur ! M. Wagner a commandé à Londres, chez le bon faiseur, le fameux dragon que Siegfried doit tuer. Eh bien ! monsieur, le dragon est arrivé hier, moins la tête qui s'e^^l égarée en route. On vient de télégraphier à tou^ les grands théâtres pour les prier d'envoyer par Je premier train toutes les têtes de dragon dont il;* pourront disposer, mais nous espérons toujours que

la vraie tête sera retrouvée, la tête telle que Wagner Ta rêvée dans son immense cerveau.

Enfin, j'étais récompensé de ce que j'avais souffert iepuis quinze jours, car je vous déclare qu'il faut pâlir pendant des journées entières sur les indicateurs^ ivant de trouver la route de cette petite ville de prorince que Wagner a tiré de l'oubli. Encore, si elle Hait sur une grande ligne, tout irait bien; mais je FOUS ai déjà dit que Wagner n'aime pas le public ordinaire; il a donc lardé son entreprise de toiites les difficultés possibles ; avant d'arriver à Bayreuth, on passe par un tas d'épreuves comme chez les francsmaçons. Tant qu'on marche à toute vapeur, sur la grande ligne, ce n'est rien. Mais, après Texpress, il faut prendre plusieurs omnibus, et finalement on vous fourre à la fin dans un mixte, rempli de voyageurs et de bestiaux. A chaque station on prend des veaux pour les hôtels, et je vous prie de croire que lesdits veaux font une résistance! Ce ne sont pas eux qui donneraient quatre cents francs pour entendre quatre opéras de Wagner! Ahl mais non. M. de Buffon ne nous a jamais appris que le veau n'aime pas la musique de l'avenir.

Le voyage à Bayreuth est mémorable. A mesure que nous approchons, les trains correspondants amènent des quatres coins du monde des hommes et des femmes couverts de poussière I D'aucuns voyageurs, avec les partitions ou les livrets, se plongent dans des études profondes. Dans mon compartiment,

je voyage avec un musicien de Vienne; un correspondant d'un journal américain ; une dame qui lit la partition du Crépuscule des Dieux; un monsieur coiffé d'un de ces casques en toile blanche comme on en portes aux Indes ; un Berlinois qui lit la poésie de Wagner, et enfin M. Davision, Téminent critique musical du Times. Le musicien ne reste pas cinq minutes sans s'écrier :

— Ah I messieurs, vous allez entendre des chefsd'œuvre!

L'homme au casque sourit :

— Vous riez? reprend le musicien. Ah! monsieur, vous me faites pitié!

— Je vous prie de ne- pas dire de grossièretés. riposte Thomme au casque; j*ai payé trois centf^ marcs !

La dame qui lit la partition intervient à son tour :

— Oui monsieur, dit-elle, des chefs-d'œuvre.

Écoutez le passage de YOr du Rhin.

La voici partie : ce doit être une cantatrice, car elle nous menace de chanter l'Opéra tout entier. M. Davison s'est doucement appuyé sur le velours et ferme les yeux. Que nç puis-je en faire autant? Mais non. Ce diable de Viennois me connaît; il ne me lâche pas. A tout instant il s'écrie :

— J'en appelle à M. Wolff qui n'aime pas Wagner, et qui, néanmoins, est venu de Paris, Je vous préviens, M. Wolff, que vous entendrez deç chefsd'œuvre I

-^ Je ne demande pas mieux, mais en attendant je vous déclare que la poésie est inepte.

— Bravo ! dit Thomme au casque.

— Inepte, reprend le musicien, mais dites-moi, M. Wolff, pour parler de la sorte de cette belle poésie, lavez-vous suffisamment étudiée ?

Comprenez-vous ce que ce mot contient de menaces et d'aveux? Il faut étudier cela comme on étudie Homère. Heureusement que nous avons dix minutes d'arrêt; j'en profite pour monter dans un autre compartiment; la même scène recommence à tous les buffets : on se dispute, et quand le train s'arrête un instant aux petites stations, on entend des cris sauvages qui partent de tous les compartiments à la fois. Nous arrivons enfin à une station où nous attendons un autre train; j'y retrouve M. Davison; je l'entraîne dans un coin et je lui demande si tous ces braillards Vamusent; il me dit que non. A l'arrivée du train correspondant, je corromps un conducteur et me voici seul avec le correspondant du Times qui me serre la main avec l'émotion d'un homme que j'ai tiré d'une mauvaise afiTaire, M. Davison parle un peu le français, moi je baragouine quelques phrases anglaises, et comme nous ne comprenons qu'un bon quart de ce que nous disons Tun et l'autre, nous tombons d'accord sur toutes les questions.

A la gare de Bayreuth, le musicien de Vienne me rejoint :

— Je vous préviens, me dit-il, que pour bien juger

290 MÉMOIRES D'uN PARISIEN

l'œuvre de Wagner il ne faut pas vous attendre à des mélodies.

. — Ohl je le sais, cher monsieur, j'ai entendu les Maîtres chanteurs de Nuremberg et j'en souffre encore.

— Malheureux, murmure mon ami Jauner, ne dites pas cela trop haut, vous vous ferez écharper à Bayreuth 1

Et vraiment, à présent que je suis dans la ville, je comprends la vénération de l'indigène pour Wagner. C'est lui qui fait sa fortune, et quelle que soit votre opinion sur la musique de l'avenir, vous restez stupéfait en voyant ce que peut la volonté d'un homme î Il a plu à Wagner de se fixer à Bayreuth et aus* sitôt la ville devient un centre artistique. On peut ne pas admirer la poésie et la musique de l'avenir, mais il faut s'incliner devant une telle énergie. Bayreuth contient une salle de théâtre qui est un petit bijou : Wagner ne trouve pas la scène assez vaste et il fait construire un théâtre à lui.

Je n'en dirai pas un mot aujourd'hui. Il faut voir la salle demain avec le public ; l'extérieur est d'un effet médiocre; il rappelle comme goût les palais d'industrie de province, un jour de concours régional. Le théâtre construit, Wagner appelle les artistes : ils arrivent ; puis, le public qui afflue de tous les coins. En attendant, il s'occupe de tout : il règle la mise en scène; il surveille les machinistes; il est grossier avec les artistes; il invective son chef d'orchestre préféré, M. Hans Richter, du théâtre impérial de Vienne; il se

brouille avec tout le monde à chaque répélition. Mais Je fanatisme est tel que les artistes maltraités s'approchent du « maître » après la répétition et lui baisent respectueusement la main.

Wagner a fait construire son théâtre loin de la ville ; il s'est dit que les gens qui aiment vraiment sa musique ne reculeront devant rien, et il a raison. Qu'il pleuve ou qu'il tonne ils iront, sous le soleil ou dans la boue ! Peu leur importe I Wagner veut que Bon public ait suffisamment étudié sa poésie pour se passer du livret au théâtre. Que fait-il ? Réservant toute la lumière pour la scène, il plonge les spectateurs dans une profonde obscurité; on ne voit pas son voisin. En somme cette innovation n'est pas sans charmes par trente-cinq degrés à l'ombre. Le spectacle commence à quatre heures de l'après-midi.

Dans cette obscurité, si on a trop chaud, on peut parfaitement ôler son. habit, sans se faire remarquer. Wagner ordonne, qu'une fois le spectacle commencé, personne n'entrera ni ne sortira. Quand on a pénétré dans la salle, il faut écouter jusqu'à bout ; il y a dans ses opéras plus d'un acte qui dure deux heures ; c'est affreux ! Mais que faire ? Pas moyen de se sauver. Le public est bouclé comme des prisonniers de Sainte- Pélagie.

A Paris, le public ferait une révolution. Ici on juge que le maître a raison, quoi qu'il fasse; s'il demandait au public de venir au théâtre couvert de fourrures, le public irait.

292 MÉMOIRES d'uN PARISIEN

Dix-sept princes sont annoncés. Au moment où je vous écris on attend Tempereur Guillaume. Le roi de Bavière a envoyé ses voitures, ses chevaux, ses domestiques : il a mis à la disposition de ses invités princiers la jolie résidence d'été, du dix-huitième siècle, qui est là-haut sur la colline ; il a sacrifié des sommes considérables à l'entreprise de Bayreath, mais... il ne viendra pas assister aux représentations. Ne cherchez pas la politique dans cette abstention singulière. La vérité vraie est que le jeune roi est misanthrope ; il n'aime pas le monde : il a horreur de la foule ; il lui déplait qu'on le voie. Un jour de la semaine dernière, il est venu à Bayreuth ; si je dis à Bayreuth, ce n'est pas l'exacte vérité. La ville était pavoisée pour recevoir le prince. Tous les habitants l'attendaient à la gare. Seul M. Wagner était informé de ce qui devait se passer. A quelques kilomètres de la ville, le train royal s'arrête. M. Wagner attend le roi qui monte en voiture avec lui ; les chevaux pa^ tent au galop. Le roi et le musicien vont au théâtre et la première répétition générale commence. Le souverain a demandé à être seul dans la salle. M. Wagner lui a fait comprendre qu'à cause de l'acoustique, il , fallait des spectateurs.

— Très bien, a dit Sa Majesté, mais je ne veux pas être vu I qu'on éteigne le gaz dans la salle.

Et caché, dans l'obscurité, le roi a écouté avec recueillement. Après la première répétition, il est allé coucher à son château sans traverser la ville. Cela a

duré quatre jours. Après la dernière répétition générale, Wagner a reconduit le prince en voiture jusqu'à la station où attendait le train royal, et Sa Majesté est repartie pour son château de Hohenschwangen près Munich où elle vit en solitaire. C'est de là que le roi part à tout instant sans prévenir qui que ce soit. La dernière fois qu'il est venu à Nancy pour y faire des études archéologiques, il n'avait même pas prévenu ses ministres. Quelle existence curieuse et pleine de mystères?

J'ai retrouvé ici tous mes amis de Vienne ; j'attends les camarades de Paris. Le soir, on se réunit dans les tiôtels; on bavarde avec les artistes qui sont radieux quoique leurs rôles ne soient pas toujours agréables. Ainsi madame Materna, la grande cantatrice de Vienne, m'a raconté qu'elle a failli se tuer avant-hier. C'est elle qui chante la Walkure, Tamazone qui ramasse sur le champ de bataille les héros tombés pour ks conduire au palais des Dieux. Il lui a fallu apprendre à monter à cheval ; elle traverse le théâtre au triple galop sur une étroite passerelle. A la dernière ''épétition, son cheval glisse et tombe dans les profondeurs. L'artiste a eu la présence d'esprit de s'accrocher à la passerelle et elle en a été quitte pour la peur.

Ce qu'il y a de plus curieux en Wagner, c'est l'éterlielle contradiction de son esprit : il veut s'élever sur fes hauteurs de l'idéal; il fait chanter les dieux, les monstres et les nains ; il lui faut tout l'attirail des

294 MÉMOIRES d'uN PARISIEN

féeries parisiennes et pour la mise en scène, il exige le plus grand réalisme. L'hiver dernier, à Vienne, Wagner a mis en scène le Tannhauser; aussitôt il a exigé du directeur, douze chevaux de chasse pour la fin du premier acte. Les écuries impériales lai ont fourni les douze chevaux. Le lendemain, autre exigence ; il lui faut des chiens de chasse ; on va chercher la meule impériale. Aux premiers accords de Torchestre, les chiens qui n'ont pas Thabitude de la scène, commencent à aboyer. M. Jauner, le directenr, pâlit et :

— Eh bien, maître ? dit-il, qu en pensez-vous 1

. — C'est parfait, répond Wagner, voilà une vraie chasse.

De tout ce que les artistes me racontent sur cet homme curieux, il résulte à Tévidence que M. Wagner est un de ces esprits comme il y en a tant, qui, de parti pris, font toujours le contraire de ce qu'on leur demande. Ainsi, le directeur du thé&tre impérial de Vienne, mon ami Jauner, avait supplié Wagner de Tautoriser à convier quelques amis intimes à la répétition générale de la reprise du Tannhauser avec le concours des cfiiens impériaux et royaux.

— Si j'aperçois un seul spectateur dans la salle, lai répondit le maestro d'une voix cassante, je lèverai la répétition.

Jusqu'ici, rien à dire. Mais nous arrivons aux fêles de Bayreuth. Inutile de venir avant le 13, se dit le public à quatre cents francs par tète, puisqu'il est dé-

siida d'assister aux répétitions, Eh bien ! non : la aile était bondée. Seulement, on payait pour assister ,ux répétitions. Wagner laissait entrer le public pour 'aider à combler le déficit considérable. Le public a burni à >?Vagner pour les douze représentations de Bayreuth (car il y a trois séries), quelque chose comme trois millons de francs. Ce que le roi a donné, nul ne le sait, mais personne n'ignore que le souverain de la Bavière est forcé d'aligner une dernière subvention de quatre cent mille francs, pour que M. Wagner puisse péniblement joindre les deux bouts* Avaîs-je raison de vous dire que cette volonté de fer de Wagner est admirable I En passant, j'ai vu la villa de l'homme de l'avenir. La façade est décorée de toutes sortes de vers tirés de ses œuvres et au-dessus de la porte un peintre a retracé une scène de je ne sais quel opéra : comme on fait à l'Ambigu quand on reprend le Naufrage de la Méduse ou tout autre vieux mélodrame. Quant au maître, je ne l'ai pas encore aperçu. Il ne quitte pas le théâtre où il attend la tête du dragon. Au moment où je ferme ma lettre, une bonne nouvelle se répand dans la ville ; une dépèche de Cologne annonce qu'on a retrouvé la tête en carton dans un fourgon.

Donc, tout va bien. A demain, le prologue l'Or du ^hin^ un seul acte qui ne dure pas moins de deux heures et demie. Nous serons enfermés à cinq heures précises. Je vais à la recherche d'un notaire pour lui dicter mes dernières volontés, car on ne sait pas ce

296 MÉMOIRES d'uN PARISIEN

qui peut arriver. Dès à présent, je vous prie de Wre ramener mon corps à Paris, au cas où je viendrais à succomber sous le poids de ces opéras énormes. Le Crépuscule des Dieux (quatrième journée) commence à quatre heures de l'après-midi pour finir vers minait. On ferait bien d'établir des ambulances aux alentours du thé&tre.

16 août.

Enfin, cela se corse. Les trains arrivent avec des retards de cinq ou six heures I II n'y a plus de chambres à louer. Les pick-pockets sont fidèles au rendezvous ! Impossible de vous dire se qui se passe dans cette petite ville. Les habitants deviennent fous. Ils avaient compté sur le public de la première série, mais l'idée ne leur était pas venue qu'on viendrait de cinquante lieues à la ronde pour voir les étrangers. C'est une vogue. On manque de vivres. Dimanche soir, t8U[idis que Wagner recevait un choix d'amis désireux d'entendre l'abbé Listz, qui est descendu chez le maestro, dimanche soir, dis-je, nous étions une vingtaine de camarades de tous les pays, mourant de faim et ne trouvant rien à manger. Dans les restaurants, les garçons affolés s'écriaient en nous voyant entrer : — Il n'y a plus rien I II n'y a plus rien I Devant les brasseries, quel spectacle I L'intérieur bondé, la rue envahie par une foule extraordinaire ; les plus fatigués assis au milieu de la chaussée sur le pavé. Quelques-uns sur des chaises que des voisins par

pitié pour cette foule affamée, avaient complaisamment prêtées aux plus exténués. Au milieu de cet affolement quelques effarés racontaient comme quoi les pick-pockets leur avaient pris le porte-monnaie, la chaîne et la montre. A force de courir d'un cabaret à un autre, nous avons fini, à minuit, par mettre la main sur une tranche de jambon : quel régal ! On parle beaucoup du journaliste parisien, il est un objet de haute curiosité ; on lit tant le Figaro, ys^ï tant voyagé, j'ai passé par tant de villes, que je suis connu comme le loup blanc par les artistes et les écrivains venus des quatre coins de l'Europe.

Wagner est, à ce qu'il parait, furieux contre le pauvre Jauner qui est la cause de ma présence. Comment ce pauvre Jauner pouvait-il avoir Taudace de convier à la fête de Bayreuth un rédacteur du Figaro Mon premier article est entré dans la peau de Wagner, comme une lame de rasoir ; il était au mieux avec Jauner, et les voici brouillés pour longtemps. Afin de vivre en paix avec tout le monde, j'ai adopté un système d'une simplicité antique. Quand on me demande si j'aime la musique de Wagner, je réponds naïvement :

— Le maître veut qu'on entende ses quatre opéras à ]a fois. Donc, je n'aurai pas d'opinion avant jeudi prochain.

En attendant j'envoie tranquillement mes articles, sans me soucier s'ils plaisent ou non aux fanatiques. Dé temps en temps un bienveillant ami me pi*end par le bras et me dit : '" i

— Prenez garde ! N4rritez pas les forcenés !

Même le doux M. Davison, du Times, m'a dit hier

en passant :

— Ne soyez pas trop féroce !

Décidément on me confond avec le bourreau.

De temps en temps, en passant devant un groupe, j'entends des grognements et je vois des yeux féroces rouler dans les orbites comme des soleils de feu d'artifice. Il y a là surtout un Wagnérien, qui se promène avec un chapeau haut de forme et couvert de plumes d'autruche ! Chaque fois qu'il me rencontre il pâlit et par un mécanisme ingénieux les plumes d'autruche se dressent de terreur sur son chapeau.

Quelle soirée je viens de passer ! L'empereur ayant fait dire à Wagner qu'il lui serait désagréable d'aller au théâtre à cinq heures de l'après-midi, l'Or du Rhin a commencé deux heures plus tard. Dès six heures j'étais sur la colline d'où le théâtre Wagner domine la ville. Je vous ai dit déjà que vu du dehors il ressemble à un concours régional. De la villa Wagner, le mot d'ordre était parti dé venir en tenue de ville, mais toutes les personnes en évidence étaient en habit noir et cravatées de blanc.

On attendait l'Empereur et les princes conviés à la fête. Vers sept heures du soir, je vis apparaître sur un balcon, au sommet du théâtre, des trompettes annonçant qu'on allait commencer. Wagner a remplacé les sonnettes électriques par une fanfare tirée des motifs de son prologue. Il en sera ainsi tous les soirs

et chaque fois la fanfare sera empruntée à l'opéra . du jour.

Me voici dans la salle, à peine éclairée. Depuis Forchestre invisible les gradins montent à la hauteur d'un deuxième étage de nos thé&tres parisiens. Des fauteuils et rien que des fauteuils. Figurez-vous une salie ne contenant qu'une seule espèce de places comme l'amphithéâtre de l'Opéra. Tout en haut, derrière le dernier rang des fauteuils, la loge royale tenant toute la largeur de la salle : sur les côtés, rien, sauf quelques colonnes destinées à cacher la nudité de ces murs. Pas d'orchestre, comme vous savez. Entre le premier rang des fauteuils et la scène, un fossé large de cinq mètres ; c'est là que sont enfouis les musiciens cachés aux yeux du spectateur par une sorte de capote de cabriolet qui s'avance assez audessus de l'orchestre pour que, d'aucune place, on ne puisse apercevoir seulement le bout d'un archet. Le chef d'orchestre, placé derrière ses musiciens, peut voir et diriger les chanteurs ; les exécutants ne voient ni le public ni les artistes. Les cuivres et les timbales sont enfouis sous la scène même. Si un chanteur tombait dans une trappe il crèverait la grosse caisse.

Dans la salle, pas le moindre luxe ; quelques glands en or, pour les rideaux de la loge princière. Le plafond est curieux ; à partir de la loge royale, il monte à la hauteur de Ta/vant-scène, qui est beaucoup plus élevée que le fond de la salle. Pas de peintures allé-

goriques sur ce plafond ; pas de lustre ; quelques rares becs de gaz éclairent à peine la salle, juste assez pour qu'on puisse trouver sa stalle ; tout à Theure, on va les éteindre. Cette salle modèle est froide. Un public parisien ne s'en accommoderait jamais. Pas de loges, hommes et femmes pêle-mêle dans les stalles ; de toutes les places on voit admirablement la scène. C'est Tunique préoccupation de Wagner. Rien ne* doit distraire l'attention de l'auditoire ; plongé dans l'obscurité, le public ne doit pas se voir ni se lorgner.

Quand le roi de Bavière est venu à la répétition générale, toute la salle s'est levée pour tâcher de voir à travers l'obscurité les traits du souverain invisible. Alors Richard Wagner, fou de colère, est venu sur la scène et s'est écrié : — Mesdames et Messieurs I face à la scène : je ne vous ai pas laissé entrer pour voir autre chose que mon opéra. Ceux qui pensent le contraire peuvent se retirer I

Tout est là pour Wagner : la scène, encore et toujours la scène ; il sacrifie à ce principe la salle et le public ; il se moque bien de ce public docile. Si Wagner lui demandait d'écouter lesNiebelungen^ la tête en bas, le public le ferait. Et cependant c'est un public choisi qui se laisse traiter de la sorte. Tout le monde ne peut pas donner quatre cents francs pour une stalle, payer le voyage à Bayreuth, descendre à rh6tel, sans compter les voitures qui sont hors de prix. Nous payons la nôtre soixante-quinze francs

3G2 MÉMOIRES D'uN PARISIEN

p^r jour. Parmi les spectateurs, un bon tiers est venu pour pouvoir dire : J'y étais. Pour cette fraction du public, la musique de l'avenir est un sport comme un autre. Un autre tiers se compose de fanatiques et le reste appartient à la haute société de tous les pays. Le grand monde de Vienne est ici au complet. On remarque Tabsence de la princesse de Metternich. Depuis le jour où la princesse s'est dévouée pour Wagner à Paris, le maestro a été une dizaine de fois à Vienne sans prendre la peine de déposer sa carte chez sa bienfaitrice. Toujours le môme I

Entrée de l'empereur et des princes. Le public leur fait un accueil enthousiaste ; on éteint le gaz dans la salle. L'orchestre mystérieux fait entendre un prélude d'un effet énorme; le rideau ne se lève pas, il s'écarte comme une paire de rideaux et un tableau merveilleux s'offre à nos regards ; la scène est partagée en deux. En bas le nain Alberich guette le moment favorable pour s'emparer de l'or du Rhin ; en haut nagent les sirènes, tantôt s'approchant et tantôt s éloignant en chantant un trio admirable. On se dit qu'on va entendre un chef-d'œuvre, mais cette première scène passée, arrive l'histoire des géants qui veulent enlever les déesses, qui demandent en échange de la liberté lor du Rhin ; puis la descente du dieu Wotan au fond du fleuve avec son fidèle Loge pour s'emparer du trésor ; enfin toute la pièce que j'ai raconté à nos lecteurs.

Tout se passe en récits d'une longueur démesurée.

C'est un bien grand malheur pour M. Wagner d'être poète, à ce qu'il dit. Pour faire admirer ses vers, il leur sacrifie la musique ; Faction au lieu de marcher s'arrête constamment; les récitatifs sont innombrables; on dirait qu'on joue une féerie et que la musique est chose secondaire. Une seule fois encore, la salle applaudit un morceau ; vous en devinez la causé : c'est que nous entendons une des rares mélodies de YOr du Rhin. Puis, plus rien du tout que la finale qui est une reprise du chant des sirènes du commencement.

Ce qui est surprenant chez M. Wagner c'est qu'il lui faut tout l'attirail du Pied de Mouton pour sa musique de l'avenir. Ce qu'il y a dans ce prologue de flammes de bengale, de nuages produits par une chaudière, de transformations, de gens qui dispa-, raissent dans une trappe, de nains qui se transforment en monstres à douze pattes, est impossible à dire. Les yeux sont si occupés que les autres organes ne fonctionnent plus; tout à la mise en scène on ne fait plus attention à l'accompagnement et au chant. Quant à l'orchestre invisible, je le crois impossible. Figurez-vous ces musiciens enfouis dans le trou béant ; enfermés en partie sous la scène ils étouffent ; ils ôtent leur habit et jouent en manches de chemise. C'est une question secondaire je le veux bien, mais je crois que l'orchestre tel qu'il existe, est nécessaire; il sert de transition entre le public et la scènci Ces musiciens cachés ne voient pas le public, ils n'enten-

304 MÉK0IBB8 d'un PARISIEN

dent pas ses frémissements. L'orchestre, au lieu de s'enlever au contact du public» devient une machine qui fonctionne avec la régularité d'une locomotive, mais il reste étranger à la sensation du, spectateur, el en ce qui concerne celui-ci, à force de ne pas voir les musiciens il finit par se désintéresser complètement de Torchestre.

Attendons les autres représentations pour juger cette question importante; ce soir nous avons une féerie, et la musique invisible s'explique jusqu'à un certain point. Mais demain nous entrons dans le drame et nous verrons alors ce que cette fameuse invention vaut au juste. D'ailleurs, pour adopter ce système, il faudrait commencer par démolir les théâtres, car des loges de côté on verrait l'orchestre et tout serait manqué.

Ce qu'il faut louer avant tout, c'est le soin artistique qui préside à ces représentations. Vous croycx peut-être que ce sont les machinistes qui font manœuvrer les fées du Rhin? Point I Ce sont des musicien^ de talent qui règlent les mouvements sur le rhythme de l'orchestre. C'est admirable de précision et d'un effet énorme.

En somme, ce prologue est d'un effet incertain, sauf le commencement ; c'est long ! Mais il ne faut pas vous y tromper, c'est quand môme l'œuvre d'un musicien hors de pair, qui cherche une voie nouvelle, sans en avoir dit jusqu'ici le dernier mot. Il y a un effort si considérable dans tout cela, qu'il commande

le respect. Wagner ne nous a donné ce soir qu'un morceau hors ligne, mais celui-là est étourdissant d'élévation. C'est ennuyeux souvent, mais toujours intéressant. Figurez-vous que VOr du Rhin dure deux heures et demie, sans qu'on baisse le rideau, et cependant on Ta écouté, sinon avec plaisir, du moins avec une attention soutenue. Moi qui vous parle, j'ai fait mon temps sans excès de fatigue.

Parmi les artistes, quelques-uns sont considérables, ma\& les moindres rôles sont tenus par des artistes de valeur.

Il est impossible de voir une œuvre musicale mieux exécutée et en somme, on fera bien de venir voir à Bayreuth comment on peut représenter un opéra dans la perfection. A ce point de vue la soirée d'aujourd'hui a été un régal pour les raffinés.

Les décors sont médiocres et les trucs parfois enfantins. Le public les a admirés, mais quand on a Vhabvtude de voir les chefs-d'œuvres de nos décorarateurs parisiens, tout semble mesquin ici.

A la fin du spectacle le public a demandé Wagner ; les fanatiques ont commencé et toute la salle s'y est mêlée ensuite. Gela a duré un quart d'heure, mais le « maître des maîtres » n'est pas venu. Quelle que soit l'opinion qu'on ait sur M. Wagner, on comprend <^ette insistance du public, quand on considère quelle œuvre colossale le compositeur à entreprise. De plus, ^. Wagner est un grand artiste et quand il touche la lïote juste, il s'élève à des hauteurs immenses. Quelle

306 MÉMOIRES D'uN PARISIEN

malheur qu'il faille payer ces courtes jouissances par un si long ennui I

Je voudrais qu'après moi, tous les critiques de masique vinssent ici; il est regrettable à tous les points 4e vue que la presse française se soit abstenue. Parler maintenant des fredaines de Wagner, en face de cet effort considérable, c'est impossible. Il faut pardonner tout à rhomme par égard pour le musicien. J'avoue que la première demi-heure de VOr du Rhin a été une sensation grande et le jour où la postérité aura oublié le reste, cette première page suffirait au besoin à placer Wagner parmi les plus grands maîtres !

A demain la Walkure, trois actes qui durent six heures. Avec deux enlr actes d'une heure, cela nous fera un bon petit spectacle de huit heures (35 degrés à Tombre). A Paris on a fait des révolutions pour moins que cela. Les œuvres de M. Wagner ne pourront jamais être jouées en France.

Le directeur de l'Opéra qui se permettrait de nous offrir six heures de musique et un seul acte qui dure deux heures et demie, ferait de la belle besogne. Au lendemain de chaque représentation de cette taille, on aurait un autre gouvernement.

18 août 1876.

Ça va tout à fait bien ; on commence à se battre. Un de nos confrères viennois a osé dire dans une brasserie, après la première de VOr du Rhin, que la représentation a été troublée parfois par un truc qui ratait.

Aussitôt, un autre consommateur 8*est levé en s'écriant :

— C'est une infamie 1 Tout a bien marché !

Je ne vous parle pas, a répondu le journaliste, et je ne sais de quel droit vous intervenez dans notre conversation. Qui ètes-vous ? ,

— Qui je suis ? Je suis le trompette de M. Wagner ! Ceci peut vous donner une idée. de la situation que

Thomme de l'avenir occupe ici. Quand il le voudra, il prendra la succession des Markgraves d'Anspach et de Bayreuth, et on le verra sans étonnement traverser la ville avec un sceptre, une couronne et un manteau couvert d'hermine.

La cour de M. Wagner est toute prête ; elle commence en bas par le trompette et, en montant Té-

chelle, on arrive jusqu'aux princesses, en passant par les comtes et les barons. Pour un ancien barricadier de 4848, ce n*est déjà pas mal ; mais il a aussi un bataillon de mameloucks moins bien élevés, et qu il faut prendre garde d'irriter. Toutefois, je dois Tavouer, leur haine contre le journaliste parisien est mêlée d'un certain sentiment de respect pour le chroniqueur qui, d'un cœur léger, circule dans les rues de Bayreuth, après avoir administré quelques volées de bois vert au maître des maîtres. Un officier autrichien a bien voulu me complimenter sur mon altitude :

— J'ai assisté à pas mal de batailles, m'a-t-il dit, mais j'ai rarement vu un homme se précipiter dans la bagarre avec plus d'insouciance que vous.

— Mon colonel, lui ai-je répondu, nous autres journalistes, nous avons notre honneur aussi bien que les militaires. M. Wagner dût-il faire dresser Féchafaud i sur une place publique et me traîner jusque sur les marches fatales, il ne me fera pas dire ce que je n'ai pas envie de dire I Je suis poli avec tout le monde et | le jour où quelqu'un se permettrait de ne pas l'être avec moi, je suis sûr que je pourrai compter sur vous-

Le colonel m'a serré les deux mains pour toute | réponse. Mais seyez sans crainte : je savais bien qu'en arrivant ici, je trouverais les sympathies de ceux qui respectent l'indépendance d'un journaliste. | Les hommes de bonne éducation sont en majorité aux fêtes de Bayreuth, et je ne vois pas les autres. | M. Wagner entendra la vérité jusqu'au bout, et comme

d Figaro est ici dans toutes les mains, le lendemain le son apparition, c'est comme si j'avais Thonneur l'écrire pour le journal de Bayreuth.

Hier, le prince de Bayreuth (c'est ainsi que les ournalistes officiels de la localité appellent M. Wa- ?ner), a fait afficher un nouvel Ukase sur les murs ie son théâtre. Il a prié le public de ne pas le rappeler, ni lui, ni les chanteurs, ni personne et de ne pas interrompre « l'œuvre d'art » par des applaudissements. On se l'est tenu pour dit, et pendant les six heures qu'ont duré les trois actes de la Walkure^ personne n'a bougé.

Pour comprendre comment un public peut ne pas applaudir quand il en a envie, il faut savoir, qu'ici on ne va pas au théâtre pour s'amuser, mais pour s'instruire : ce public a peur de perdre une phrase, une nuance. Pour lui, la scène n'est pas une scène, maisun tabernacle. Wagner n'est pas un compositeur, c'est un Dieu I Le théâtre est un temple ; les artistes officient.

Hier le trompette de Richard Wagner a sonné sa fanfare à quatre heure précises. On a éteint le gaz et, après un court prélude, ie rideau s'est partagé en deux. On sait que la Walkure commence par l'entrée de Siegmund qui se réfugie, sans le savoir, dans la demeure de son beau^père et qu'il y devient amoureux de Sieglinde, sa sœur, qu'il n'a jamais vue. Mais pour arriver à cette situation, il convient que M. Wagner mette le public au courant de ce qui s'est passé

310 MÉMOIRES d'uN PARISIEN

entre les deux journées. Il en résulte un récit de Sieglinde qui est horriblement long et une conversation à trois entre le mari, la femme et le futur amant (remarquez que je ne dis pas un trio) qui est d*ua ennui mortel. Le malheur de Wagner est qu'il n'entend rien à la construction d'une pièce de théâtre, que le dialogue musical remplace chez lui Tactioi) absente. Mais quand par hasard il tombe sur une situation qui est dans ses cordes et qui remporte, c'est une autre affaire. Il a trouvé cette situation dans l'amour naissant entre ces deux êtres malheureux. Sieglinde a versé un breuvage à son mari qui lui est odieux et, dans le silence de la nuit, elle vient trouver l'étranger pour implorer sa protection.

Le héros en déroute et la femme mariée contre son l gré confondent d'abord leur douleur à la lueur du i eu qui flambe dans Tâtre ; puis, dans l'enivrement de | la passion naissante, l'amitié se change en amour. 1 La lune éclaire le paysage du fond et les parfums de ' la nuit enivrent les sens des amants.

Eh bien, tenez-vous le pour dit, c'est un des plus beaux morceaux qu'il soit possible d'entendre, et j'ai rarement éprouvé au théâtre une sensation plus pénétrante. Tantôt ce sont les amants qui chantent ce duOf tantôt, pendant qu'ils se tiennent étroitement enlacés, l'orchestre se charge d'exprimer ce qu'on ne peut pas dire au théâtre. Ce sont des phrases plain^ tivesqui peu à peu tournent à la plus haute expression de l'extase. On ne peut pas se faire une idée de

ce morceau au piano ; la musique de Wagner, quand elle passe à Tinspiraiion, ne peut s'exprimer au piano ; il faut l'orchestre tout entier, le cadre du décor, l'ensemble qui enivre à la fois les yeux et le cœur. Wagner est tantôt un fou, tantôt un inspiré. C'est un singulier mélange de qualités superbes et de défaillances cruelles; quand il ne vous empoigne pas, il vous ennuie au delà de toute expression.

Pendant ce duo, on a parfois essayé d'applaudir, mais instantanément le public fait faire silence.

Le maître a défendu d'applaudir. Feringhéa a parlé.

Sur ce merveilleux dialogue en musique, car cela ne ressemble en rien à un duo dans le sens strict du mot, le rideau tombe.

Quelques-uns rappellent les artistes, on leur impose silence et sur ce succès considérable, la foulé obéissante se retire sans oser rappeler les chanteurs. C'est la même chose qu'hier. On croît l'opéra parti pour un succès considérable. Mais dès le deuxième acte, l'homme de l'avenir commence à vous ennuyer avec cette persistance dont il a déjà donné tant de preuves. Ce deuxième acte est insipide d'un bout a l'autre ; toujours des récits et des dialogues. Vous ne sauriens cï^oire combien le Dieu Wolan commence à m'agacer ; il vient pendant ce second acte débiter un récit qui, montre en main, dure vingt-cinq minutes; pas une situation, pas une phrase, une effroyable cacophonie qui dure une heure et demie, l'un des

actes les plus assommants qu*on ait jamais entendu sur un théâtre. L'insensé prend une éclatante revanche sur l'inspiré. Aucun public, sauf celui-ci, n écouterait cette horrible mélopée jusqu'au bout. Ceci n'est possible sur aucune autre scène que celle-ci, c'est Vinsenséisme le plus complet, et les enragés de dire :

— Ah I voilà de la belle musique I

Mais le public intelligent et impartial sort cette fois du théâtre, moulu, brisé par un tel supplice. Dans cet entr'acte, je rencontre un ancien marchand de lorgnettes de Dresde qui a fait fortune et joue maintenant au Mécène.

— Eh bien monsieur Wolff, me dit-il, comment trouvez-vous cela?

— J'ai bien chaud, Monsieur..

— C'est une œuvre d'art magnifique, reprend le vieil usurier. Vous savez que ce n'est pas fait pour le grand public, mais bien pour nous autres artistes.

Je lâche cet imbécile et je cours à la buvette. Sur toutes les figures, la même lassitude, et quand le trompette de M. Wagner nous appelle pour le troisième acte, on rentre au théâtre comme les prisonniers de Mazas dans leur cellule.

Nous avons déjà entendu sept heures de musique sans un seul chœur. Wagner, qui domine si bien les masses vocales, les a écartées de son œuvre. Aussi, avec quelle joie salue-t-on la chevauchée des amazones, un petit chœur où Ton entend huit voix de femmes à la fois. On respire un instant; mais arrive

la scène finale, celle où le Dieu Wotan repousse la Walkure de son Olympe sur la terre pour la punir d'avoir, contrairement à ses ordres, sauvé Siegmund dans le combat contre son beau-frère. Sur ce dialogue finit Tacte, et sans la longueur démesurée de ce morceau l'effet en serait énorme. Mais tel que il est encore saisissant. La lutte de Wotan, le combat intérieur entre le père qui voudrait pardonner et le Dieu qui doit punir est émouvante. Wagner, dans les situalions pathétiques, réduit souvent ses chanteurs à la pantomime et laisse à Torchestrç le soin de traduire leurs sensations. 11 abuse de ce procédé qui n'est pas sans effet d'abord mais qui, répété si souvent, devient horriblement agaçant. Sauf ce détail, la scène est d'un grand effet. Wotan, après avoir fermé les yeux à la Walkure, ordonne que les flammes enveloppent la montagne où elle reposera jusqu'au jour où un chevalier sans peur et sans reproche viendra la délivrer. Celte apothéose, car ce n'est pas autre chose, est fort belle comme décor; de tous les côtés, de vraies flammes sortent des rochers; cet incendie suffirait à faire le succès d'une féerie parisienne.

En somme, et vous savez que je dis la vérité rigoureuse, malgré le duo, le chant des Walkures et la scène finale, cette deuxième soirée n'est encore qu'un succès d'estime. On a payé les rares beautés de l'œuvre par un si colossal ennui qu'on ne sait plus gré au musicien des quelques émotions qu'il vous a données. Si cette partie des Nibelungen n'intéressait

pas par le côtélégendaire, si cher à ce public spécial, elle n'irait pas jusqu'au bout. On ne trouvera nulle part un auditoire capable de soutenir de telles fatigues, tant d'absurdités, un si grand nombre de monologues et de dialogues, terrifiants. Non, ce n'est pas une œuvre théâtrale; c'est un rêve d'halluciné, qui compte imposer au monde un art épouvantable; c'est bien le cas de répéter que, seul, ce qui n'est pas de la musique de l'avenir proprement dite, est vraiment bon.

Eh bien, dût-on me lapider je proteste devant tout Bayreuth assemblé contre cet inqualifiable galimatias d'un esprit grandement doué et encore plus ébranlé, qu'on veut substituer aux grands musiciens allemands. Grands et chers génies à qui nous devons les plus belles émotions de notre vie, soyez tranquilles. Cette soi-disant musique de l'avenir, sauf quelques rares morceaux, est vouée à un oubli certain. Ne croyez pas que cet homme, un instant triomphant par ses mamelouks, puisse jamais vous remplacer dans les cœurs reconnaissants de ceux que vous avez enivrés, et dont vous restez la suprême consolation. pauvre Beethoven I toi qui as écrit dans la simplicité de ton âme les symphonies qui seront l'éternel orgueil de la nation allemande; grand Mozart, toi dont l'œuvre enivre le monde ; doux Haydn, toi qui as écrit ces pages charmantes et magnifiques avec la simplicité de ton cœur naïf ; vous tous, grands et ramortels génies de la musique .allemande, souffrez

VOYAGES A TBAVERS tE MONDE 315

qu'un simple mortel vous envoie de Bayreuth un souvenir reconnaissant pour les joies infinies que vous lui avez déjà données, et dont il vous sera redevable, tant que son cœur battra. Déjà les fêtes de Bayreuth, qui devaient être la consécration de cet audacieux qui veut vous faire oublier, commencent à ébranler sa puissance auprès de la fraction sensée du public. On peut encore pendant quelques années le suivre dans sa voie funeste, on peut recueillir les épaves précieuses de ce naufrage, où la musique allemande est en train de se noyer, mais voilà tout ! Je ne sais quelle émotion pénétrante s'empare de moi en écrivant ces lignes ; mon cœur déborde de reconnaissance et de joie en pensant aux musiciens du passé, en même temps qu'une effroyable tempête de colère et d'indignation éclate dans mon cerveau contre Thomme qui aurait pu être un grand artiste, s'il avait composé avec son âme et non avec sa raison affolée par une vanité démesurée.

Et toi, grand et immortel Heine, toi qui as eu le courage de braver l'impopularité des Allemands pour fustiger les ridicules de ton temps, pourquoi ne te réveilles-tu pas dans la tombe ou tu es descendu si tôt? Si ton esprit erre encore dans l'infini, qu'il revienne un instant au milieu de cette foule — toujours la même — que toi, la connaissant, tu as si justement méprisée. Viens à Bayreuth et regarde ce peuple, oublieux des grandeurs resplendissantes de sa musique d'autrefois. Contemple cette jeunesse, élevée dans le

316 MÉMOIRES d'uN PARISIEN

culte de Schiller et qui se contente maintenant de la poésie de M. Wagner. Reprends ton fouet pour un instant, et que les coups pleuvent sur le dos de ce peuple égaré, qui danse autour du veau d'or de la musique. Il se pourrait que ton sublime ricanement, qui entre comme un bistouri dans la peau des hommes, ftt crever cet anthrax musical, la pire des épidémies qu'on ait connue dans les arts.

Mais hélas ! les morts ne reviennent pas, et s'il est une autre vie comme on nous Tapprend dans notre jeunesse, à cette heure Henri Heine doit fermer les yeux pour ne pas voir ce spectacle afQigeant, et se boucher les oreilles pour ne pas entendre !

19 août.

La grande supériorité que j'ai sur bien des personnes, c'est que j*ai entendu un duo entre un monstre et un ténor, ce qui ne se voit pas tous les jours. Une indisposition du dieu Wotan a retardé ce curieux spectacle d'un jour ; cet ennuyeux personnage a pu reparaître sur le théâtre de Tavenir, dans Siegfried^ troisième partie des Nibelungen.

,A quatre heures précises, le trompette de M. Wagner a exécuté sa fanfare, et aussitôt le dragon a commencé à grogner à Torchestre par Torgâne du Bass-Tuba en contre-fa dièze. Tout le prélude roule sur ces grognements, qui doivent préparer le lecteur à la lutte du deuxième acte.

Le premier acte me donne une occasion excellente de dire en peu de mots en quoi la deuxième manière de Wagner se distingue de la première. Le compositeur a élargi le cercle de Tennui. Ce premier acte où Siegfried, le fils de Sieglinde, demande au nain Mime une épée pour courir Taventure, ce premier acte dure une heure et demie. Trois personnes sont en scène ;

3i8 MÉKOIRES D*UN PARISIEK

Wotan, le nain et Siegfried. Quand je dis trois, j'exagère, car sur ces trois personnages, il n'y en a jamais que deux sur le théâtre : et c^est une sorte de dialogues en musique plus insupportables les uns que les autres. Ces messieurs, ont lair de se raconter entre eux les Nibelungen : ils chantent tour à tour ; quand Tun à fini, Tautre commence avec un accompagnement de Torchestre, dont les dessins s'arrêtent toujours à moitié chemin. Le principal personnage, le nain Mime, ne quitte pas la scène un seul instant pendant une heure et demie ; il cause tantôt avec Wotan, tantôt avec Siegfried, quand il ne se parle pas à luimême. Jamais on n'entend deux voix à la fois : c'esl de la déclamation musicale, mais du théâtre... jamais.

On ne se figure pas à quel point cet exercice devient fatigant. Aussi, le premier acte, moins la forge de Tépée qui le termine, est purement assommant, je ne trouve pas d'expression plus douce.

Dans le prélude du deuxième acte, reprise des grognements. L affaire se corse. Siegfried, qui n'a çeur de rien, se couche à l'ombre d'un chêne pour guetter le dragon. Ici se place un morceau adorable ; le jeune héros, avec les sensations émues de l'adolescent, sent s'éveiller en lui des sentiments tendres ; il pense à ses parents qu'il n'a jamais connus ; il interroge le ciel sur son origine ; il voit les oiseaux joyeux dans leurs nids avec leurs enfants, et lui est seul au monde. Quelques phrases nous mettent au courant de la situa-

VOYAGES A TRAVERS LE MÔPtDE 319

tioir, et Torchestre se charge du reste ; il exécute un morceaux merveilleux, qu'on peut appeler la sym- Tphonie de la forêt 1 une rêverie d'une impression exquise, qui vous envahit, vous empoigne et vous ramène aux heureux jours de Fenfance où, dès Taube, on pénétrait dans les bois pour respirer à pleins poumons les senteurs du matin.

Oui, je le répète, cette symphonie est une petite oeuvre d'art comme Wagner ne les prodigue malheureusement pas'dans les Nibelungen, Je ne décolère pas depuis que j'entends de telles beautés d'un homme qui tantôt me transporte et tantôt me plonge dans un si cruel ennui par la musique de l'avenir. Cette symphonie n'a rien à faire avec l'avenir : elle est de tous les temps, c'est jeune, frais, délicieux 1

Mais, me direz-vous, cela ne peut pas durer I Parbleu ! A cet enchantement succède aussitôt une scène de Guignol des plus ridicules. Le Bass-Tuba annonce que le dragon sort de sa caverne; le monstre est énorme ; de ses naseaux sort une épaisse fumée ; l'intrépide Siegfried s'avance ; le dragon commence à chanter ; le ténor lui répond ; une conversation s'engage entre le chanteur et cette masse de carton peint, pais une lutte; le dragon tombe frappé au cœur, mais, avant de mourir, il chante un morceau pour annoncer à Siegfried qu'il mourra comme lui. M. Wagner a trouvé un truc pour nous faire croire que c'est le monstre qui chante et non l'artiste caché derrière un portant; le monstre, grâce à ce truc, ouvre et

ferme la gueule en mesure et rouie des yeux qui rappellent le ballet de la carpe amoureuse dans je ne sais plus quelle féerie de la Porte-Saint-Martin. Il n'est pas possiMe de voir une chose plus insensée au théâtre. Vous croyez peut-être que* le public a ri? Point ! il a donné quatre cents francs pour entendre à Bayreuth le grand art, et il n'en aura pas le démenti.

£t bien, soyons sincère jusqu'au bout ; j'étais encore à ce point ému par la symphonie interrompue par le dragon, que le petit Guignol ne m'a pas fait rire ; il m'a attristé profondément. Voir un homme de tant de talent, descendre à de telles erreurs, voilà qui est cruel. M. Wagner était lui-même au premier rang parmi les spectateurs et semblait très satisfait de la scène. En ce moment, je n'aurais pas été surpris du tout de voir entrer l'acteur Lebell s'écriant :

— Encore une étoile qui tombe dans mon assiette.

Le dragon mort, la symphonie de la forêt continue, et cette fois les oiseaux s'en mêlent pour dire à Siegfried que la plus belle des femmes dort au milieu de la montagne en feu. Mais cette reprise ne vaut pas le commencement.

Le troisième acte commence par un suprême ennui. Le dieu Wotan s'en charge. Cet animal m'agace tellement depuis trois jours que je ne suis pas fâché que ses heures soient comptées ; il disparaîtra ce soir dans le crépuscule, ou pour mieux dire « la fin des dieux. »

Siegfried arrive gur la montagne où dort la Walkure; le réveil de Tamazone est étonnant. L'orchestre exécute un accord fait par les instruments en bois et les cors ; puis une grande tenue de tout Torchestre/ïianissimo pendant laquelle les harpes exécu» tent un grand arpège auquel succèdent 4^8 accords, tandis que les violons divisés font une tenue en sons harmonieux.

C'est clair, n'est-ce pas? Vous n'y comprenez pas un mot*^ Moi, pas davantage : j'ai demandé ce renseignement à mon ami Guiraud, pour avoir l'air d'un cri^ tique musical de profession.

Dans ma langue habituelle, cela veut dire que le réveil de Brunhielde est une chose délicieuse et que le duo qui succède et termine l'acte est un morceau de tout premier ordre, tenez-le pour dit : Grâce à ce duo, le succès de Siegfried a été plus grand qu'on ne le croyait. Voyez comme on se trompe au théâtre. Depuis trois jours, les amis de Wagner me disaient :

— N'allez pas voir Siegfried. C'est une œuvre que que nous n'osons pas défendre.

La soirée d'hier a un peu réchauffé le public, mais il faut que M. Wagner renonce à son rêve de faire tous les ans, jouer sa tétralogie sur son théâtre de Bayreuth ; son poème est tellement fou et son œuvre est à ce point bourrée d'insenséisme, qu'il ne trouvera jamais plus un public pour ses fêtes artistiques. D'ailleurs, il y a une autre question. La première donne un déficit de quatre cent mille francs; qui les

paiera? Il paraît que ce ne sera pas le roi de Bavière. Le seul espoir de Tentourage de Wagner, est que Tempereur d'Allemagne paie les quatre cent mille francs et subventionne le théâtre modèle pour les années suivantes. Mais il est plus que douteux que l'empereur, «qui est un esprit positif, donne une telle somme et prenne de tels engagements pour encourager M. Wagner dans ses rêves irréalisables, caraucun théâtre ne pourra Jouer ces longs opéras sans faire de coupures, et Wagner n'y consentira jamais ; il ajoutera plutôt quelques animaux et deux ou trois heures de musique.

Tout à côté du théâtre est située une maison de fous. Vous comprenez que la plaisanterie est si facile que je ne la risquerai jamais. Mais voici textuellement ce que, sans le vouloir, Fauteur du Guide de rétranger dans Bayreuth, a écrit à la page 2 :

« Nous laissons la ^are à notre droite et nous prenons l'allée qui conduit au théâtre Wagner; après avoir vu à notre gauche l'hospice départemental des aliénés j nous entrons dans le théâtre ^ etc., etc. »

Je n'aurais jamais pu écrire cela, moi qui ne suis pas le journaliste officiel de M. Wagner; j'ai tout simplement l'honneur d'être ce qu'on appelle sa bête noire. Ceci ne m'empêchera pas de dire ce que je pense de ses élans et de ses chutes. Lç maître des maîtres finira par s'y habituer ; je l'y engage fortement.

Si cette maison de fous à côté du théâtre fait rire,

VOUS le pensez bien I Une des plus jolies histoires qu'on se raconte est celle-ci :

Une dame âgée se présente chez le directeur de l'hospice ; elle est accompagnée par un jeune homme au teint blême, à Toeil hagard.

— Pourriez-vous me donner une place pour mon fils? demande-t-elle.

— Vous vous trompez, ma bonne dame, vous cher^ chez sans doute une place pour le théâtre ?

Et la dame irritée :

— Non monsieur, mon fils n'est pas encore assez fou pour cela !

Toutes ces plaisanteries n'empêchent pas M. WV gner d'être un grandissime artiste, quand il n'est pas le plus dangereux des insensés. Ses imitateurs lui prendront ses défaut sans le talent et c'en sera fait d^ la musique dramatique en Allemagne et peut-être partout ailleurs. En attendant, M. Wagner n'«st pas fier ; il se montre volontiers au peuple ; il vient s'asseoir au premier rang des fauteuils; il soupe quelquer fois comme un simple mortel au restaurant, en face de son buste orné d'une couronne, de laurier? ; il ne craint pas davantage d'aller prendre son bock dans une brasserie, oi^pas plus tard qu'hier, dans la chaleur de la discussion, on s'est jeté les verres à la tête. >

L'empereur d'Allemagne est parti entrés laWalkure ; le lendemain^ le comte Andrassy est venu., Je renonce à vous donner les noms marquants de cette foule

824 MÉMOIRES d'UN PARISIEN

bariolée qui encombre Bayreuth. Je n'insisterai pas davantage sur le nom des artistes, qui n'intéressent pas le public français. Mais laissez-moi faire une exception pour madame Materna, du Théâtre-Impérial de Vienne, qui est vraiment tout à fait remarquable dans le r61e de Bninhielde. Il faut dire aussi un mot de M. Niemann, qui est une vieille connaissance des Parisiens, car c'est lui qui a chanté Tannkauser à l'Opéra. On ne Ta pas assez écouté à Paris; réparons cette injustice en constatant qu'il a dit avec un art très grand le fameux duo du premier acte de la Walkure. C'est M. Niemann qui a fait le plus joli mot de la saison. Le premier acte de la Walkure représente an intérieur; un feu immense flambe dans Tâtre, et pour rendre l'illusion plus complète, M. Wagner a demandé au machiniste d'y ajouter des nuages de fumée qui incommodaient le ténor à ce point, qu'à la dernière répétition générale, il dit au maître des maîtres :

— Pardon, est-ce que vous ne pourriez pas faire supprimer la fumée ?

— Jamais, répondit M. Wagner, de même qu'il n'y a pas de fumée sans feu, il n'est pas de feu sans fumée.

— Mais cette fumée m'empêche de chanter.

— Vous chanterez quand même ; la fumée est nécessaire à l'ensemble de mon œuvre d'art !

— Dans ce cas, fit M. Niemann, rien de plus facile que d'arranger l'affaire : Faites chanter la cheminée î c'est moi qui fumerai I

Je ne prétends pas juger en dernier ressort la question de l'orchestre invisible. Gevaert, le directeur du Conservatoire de Bruxelles, en est électrisé. Mais ne pensez-vous pas que la chose valait la peine que M. Ambroise Thomas se dérangeât? On a souvent envoyé des commissions au bout du monde pour une affaire moins grave. Je sais bien ce qu'on peut répondre ; mais ce n'est pas une réponse. Il s'agit ici d'une question d'art et pas d'autre chose. Les nations intelligentes ne doivent jamais s'isoler sur le terrain artistique; c'est bien dangereux : on peut craindre de se démoder. J'aurais voulu aussi que M. Garnier l'architecte de l'Opéra, vint voir la salle. Peut-être lui serait-il possible de combiner de nouveaux théâtres de façon à obtenir en même temps l'orchestre invisible, s'il triomphait définitivement, et les loge, de côtés. Dans tous les cas, il n'y a pas de théâtres où l'on entre et d'où l'on sorte plus facilement que celus de Wagner. Pour trois rangs de stalles, il y a une sortie des deux côtés de la salle.

Ici le public a vingt-quatre portes par où il peut s échapper en même temps, en cas de sinistre. Les portes de la salle correspondent avec celles de la façade. Le public n'a que deux pas à faire pour être en plein air. C'est encore une question intéressante à étudier pour les architectes ; bref, je crois qu'il y a beaucoup de bonnes choses à cueillir dans les idées de M. Wagner, tout en lui abandonnant les mauvaises. Tout cela valait la peine d'être vu et étudié.

326 MÉMOIRES d'uX PARISIEN

Vous me direz qu'il fait bien chaud : Parbleu. Est-ce que vous croyez que nous ne le savons point. Je voudrais bien vous voir vous constituer prisonnier au théâtre, à quatre heures de Taprès-niidi, pour écouter des drames lyriques (c'est le terme consacré), dont un seul acte dure souvent plus de deux heures. Nous y allons tout de même, et je vous prie de croire que ce n'est pas pour notre agrément personnel ! Ah ! mais non.

En somme, la main sur la conscience, voici le résumé des trois premières représentations, deux succès d'estime et un succès agréable; mais vu les prétentions de Wagner, une grande désillusion.

Le public allemand entend depuis quinze ans parler des fameux Nibelungen ; les fanatiques, je ne parle pas des mameloucks du maître, mais des gens de bonne compagnie qui sont sincères, avouent sans détour leur découragement. Dans le cercle que je fréquente, et il est très nombreux, j'ai vu le fanatisme se changer en un enthousiasme modéré, puis en tristesse.

Quel que soit le sort du Crépuscule des Dieux, dont on se promet beaucoup, le triomphe attendu ne viendra pas dans les proportions espérées.

Il s'est opéré ici une singulière fusion entre les deux camps ennemis, — je ne parle toujours pas des mameloucks qui sont des énergumènes. Les adversaires de M. Wagner ont été forcés d'avouer qu'il est un bien grand symphoniste et de ci de là un puissant

compositeur dramatique. Les fanatiques, de leur côté, ont pu se convaincre que, dans les œuvres confuses de M. Wagner, tout n'était pas de premier ordre, et bien des choses pas même de second plan. Mais, en somme, voici le résultat absolu : le maître des maîtres est discuté même par ses partisans : cela ne lui était pas arrivé jusqu'ici.

Richard Wagner était un Dieu ! Ce n'est plus qu'un simple mortel. A ce titre, il occupera une grande place dans l'histoire de la musique : mais s'il persiste, et c'est certain, dans la voie funeste où il est entré, c'en est fait à jamais de cette belle organisation : elle succombera sous sa prodigieuse vanité. Richard Wagner finira par mettre l'histoire universelle en vingt-quatre opéras. Déjà, me dit-on, il travaille depuis longtemps à une nouvelle série de drames lyriques, mais comme il ne l'aura pas terminée avant une quinzaine d'années, il n'y a rien à craindre pour le moment.

Yoif à U tin, clu. vol\A.me ^ deux d^pecloes et vuv.xfn^(e. d^ M.A.V/olff Sur

cA.fc cl- vive ?« eu «^ 6utte4oaMia^ ci^M^J

Page 1