CHAPITRE II
Les aérostats et ratilisation des fleuves aériens de TAsie méridionale.
Noire intention n'est pas de faire ici une étude complète de l'utilisation des fleuves aériens dans toutes les parties du Globe, mais bien celle d'un mode d'application nouveau de la navigation aérienne au long cours dans la région où cette application présente le plus grand intérêt; d'autre part, dans notre ouvrage les Aérostats et r Exploration du continent africain, l'application préconisée dans cet ouvrage, savoir : l'exploration des contrées peu connues au moyen d'un aérostat long-courrier, a été étudiée entièrement dans les résultats qu'on serait en droit d'en attendre en Afrique, et en même temps il a été dit d'une façon succincte combien une utilisalion de cette nature serait, soit difficile, soit d'un intérêt médiocre dans les autres parties du Globe; aussi ne reviendrons-nous pas sur ce sujet.
Cependant, puisqu'il vient d'être fait une analyse détaillée des fleuves aériens principaux et secondaires de l'Asie, au sud du 45* parallèle, nous profiterons des résultats donnés par cette étude pour rechercher rapidement s'il y aurait, à la fois, possibilité et intérêt à utiliser les aérostats à l'exploration des contrées de cette moitié de l'Asie, encore peu connue et d'un accès difficile. Cela fait, l'étude succincte faite antérieurement de cette utilisation spéciale des aérostats à l'exploration des diverses contrées du Globe se trouvera rendue plus complète pour la partie des terres continentales plus spécialement envisagées dans le présent travail; et l'importance, prépondérante en Asie, de la nouvelle utilisation des navires aériens que nous préconisons aujourd'hui, ressortira plus nettement.
Si, en Afrique, l'emploi des aérostats à la grande exploration présente de sérieux avantages et certaines chances de réussite, c'est, nous le rappelons *, parce que :
1** Les contrées à explorer par voie aérienne possèdent, soufflant suivant la direction des voyages à entreprendre, des vents régnants
' Voir l'ouvrage Les Aérotlats et V Exploration du continent africain, déjà cilé.
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bien caractérisés; ces vents d'orientations peu variables (les alizés ou leurs dérivés immédiats) se faisant sentir à leurs surface au moins trois jours sur quatre;
2o Les contrées à parcourir offrent une nature de végétation ou de sol permettant à l'ancre de Taérostat de mordre facilement, ce qui est essentiel, le navire aérien devant pouvoir s'arrêter en jetant Tancre quand souffle un vent défavorable à la poursuite de son itinéraire (l'aérostat dont nous avons préconisé l'emploi n'étant pas et ne pouvant être, dans l'état actuel de la science aérostatique, dirigeable puisqu'il est long-courrier) ;
3° En ces contrées (contrairement à ce qui se passe dans les régions polaires), les surcharges maxima imposées au ballon par les influences atmosphériques extérieures ne dépasseraient, dans aucun cas, les surcharges dues au brouillard et k la pluie.
Les seules contrées de l'Asie méridionale qui satisfont plus ou moins parfaitement à la première de ces conditions sont évidemment celles que parcourent les fleuves aériens étudiés précédemment, savoir :
1» Durant le semestre d'hiver, les régions comprises entre deux lignes diagonales, joignant, l'une le sud de la mer Caspienne à Iakoutsk, et l'autre, le Beloutchislan septentrional aux sources de la rivière Aldan, pour un voyage aérien entrepris dans la direction générale N.-E.-S.-W. ;
2° Durant le semestre d'été, à peu près les mêmes contrées, pour un voyage aérien exécuté en sens inverse du premier, c'est-à-dire dans la direction générale S.-W.-N.-E.;
3° Durant le semestre d'hiver, les pays compris entre deux lignes diagonales joignant, l'une, les sources de l'Iénisseï à Péking, et l'autre, les monts Célestes à la province de Kiang-Si, pour un voyage aérien entrepris dans la direction générale N.-W.-S.-E. ;
4^ Durant le semestre d'hiver, la vallée du Gange, pour un voyage aérien exécuté dans le même sens que le précédent, soit en redescendant cette vallée;
5» Durant le semestre d'hiver, les contrées, en grande partie maritimes, comprises au S.-W. des monts Elvend et de leurs prolongements orientaux entre Bagdad et les côtes du Beloutchislan, pour un voyage aérien entrepris dans la direction générale N.-W.-S.-E;
6<» Durant le semestre d'été, les pays compris entre le Turkestan
moyen et le Beloutchistan, pour uq voyage exécuté en partant de ce premier pays pour aboutir au second.
Parmi ces contrées, toutes satisfont d'une façon presque parfaite à la seconde des conditions énumérées précédemment.
Quant à la troisième dd ces conditions, elle se trouve ou non satisfaite suivant les contrées à traverser et suivant l'époque de Tannée à laquelle le voyage aurait lieu :
lo En ce qui a trait à la traversée, durant l'hiver, des régions montagneuses qui bordent le sud de la Sibérie, il est évident que cette condition de surcharge inférieure à une valeur donnée ne serait très probablement pas satisfaite ; l'aérostat se trouverait, en effet, exposé, au moins dans les deux premiers tiers de son parcours, à être saisi par des tourmentes ou des tombées de neige, ou encore par des froids humides causant des dépôts de givre sur le ballon et les agrès, circonstances qui, nous l'avons expliqué dans l'ouvrage précité, compromettraient sérieusement le voyage et même pourraient lui donner une issue fatale ;
2® Durant le semestre d'été, les mêmes inconvénients ne se reproduiraient vraisemblablement pas pour le même itinéraire; aussi, malgré les difficultés, et jusqu'à un certain point les dangers qu'occasionnerait à l'expédition la rencontre des nombreuses chaînes de mon*tagnes situées sur sa route, un voyage aérien, exécuté durant les beaux mois du semestre avril-octobre dans les régions méridionales de l'Asie russe, avec départ du Turkestan ou de la Perse et arrivée dans les environs d'Iakoutsk, n'a rien d'impraticable au point de vue théorique;
3<> La traversée du désert de Gobi, des plateaux de la Mongolie et d'une partie de la Chine par voie aérienne, durant le semestre d'hiver, tombe sous le coup de critiques analogues à celles qui viennent d'être formulées pour le voyage n» 1; avec, en plus, une nouvelle critique tirée de la considération des difficultés très grandes, pour ne pas dire des impossibilités, que les aéronautes rencontreraient à transporter leur matériel aérostatique très encombrant au point de départ oblige par la nature des vents à utiliser (vents du N.-W.}» point de départ situé dans un pays à peine peuplé, sans ressources, très éloigné de toule voie de communication et séparé des plus proches de ces voies par des chaînes de montagnes d'une traversée fort difficile ;
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i^ Quelle que soit l'époque de l'année à laquelle elle s'exécuterait» la traversée de la vallée du Gange, au moyen d'un aérostat, aurait lieu dans des contrées qui satisfont évidemment à cette troisième condition ;
S<> Il en serait de même encore pour l'itinéraire n^ 5, tracé dans le voisinage du golfe Persique;
6^ Enfin, le sixième itinéraire devant être effectué pendant le semestre d*été^ à travers des contrées de latitude assez basse, se présente encore dans des conditions favorables à ce point de vue, malgré la traversée presque inévitable des monts afghans que le ballon aurait à accomplir. ,
£n définitive, les contrées de l'Asie médiane et méridionale qui satisfont aux trois conditions précédemment énoncées, d'une façon suffisante pour permettre de tenter, avec certaines chances de succès, un parcours aérien au-dessus d'elle, par la méthode préconisée dans notre ouvrage : les Aérostats et l'Exploration du Continent africain, sont celles qui correspondent aux voyages portant les numéros 2, 4, 5 et 6.
Pour reconnaître si ces voyages doivent être conseillés, il reste à étudier, pour chacun d'eux, quels avantages présenterait leur exécution et quelles difficultés matérielles rencontrerait dans la pratique cette exécution.
Voyage n» 2. — Le point de départ de ce voyage pouvant être situé indifféremment en un point quelconque des bassins de l'Aral ou du Balkhach, il serait relativement facile d'amener le matériel aérostatique en ce point, par l'utilisation des voies ferrées de pénétration construites par les Russes dans la direction du Pamir. La route suivie, sous l'influence des vents du S.-W., permettrait aux aéronautes d'explorer tout ou partie des régions encore peu connues par suite de leurs difficultés d'accès par voie terrestre : les vallées de rili, les monts Âlateau et une portion de monts Célestes, la partie haute du cours de Tlrtich, le Grand-Altaï, les sources de l'Obi, le Petit-Altaï, les monts Tangnou, le haut cours de Tlénisseï, les monts de Sayansk, les monts Gourbi ou les régions avoisinantes. Au point de vue géographique, ce voyage présenterait donc un intérêt notable. L'atterrissage de Taérostat s'e&ectuerait dans les plaines du bassin du lac Baïkal, de l'Angara, de la haute Lena ou de ses affluents
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supérieurs, et aurait lieu à proximité des postes ou villes russes de la Sibérie sud-orientale, c'est-à-dire dans d'excellentes conditions; enfin, si le voyage était postérieur à la construction du Transsibérien, ce chemin de fer pourrait être utilisé pour rapatrier les aéronautes et le matériel.
Voyage n° 4. — Le point de départ de ce voyage serait choisi dans la vallée haute de Tlndus et il ne serait pas difficile de transporter le matériel à pied d'œuvre si ce point de départ était convenablement choisi. La route suivie sous la poussée des vents du N.-W., tendant "à Touest, serait la vallée du Gange, présentant évidemment un intérêt très médiocre pour ne pas dire nul au point de vue exploration, puisque Taérostat traverserait des contrées connues. L'atterrissage s'eBectuerait dans d'excellentes conditions près des bouches du Gange, et le fleuve ou les voies ferrées de cette partie de rinde, rendraient aisé le rapatriement des aéronautes et du matériel.
Si ce voyage est peu à conseiller par suite du faible intérêt qu il présenterait au point de vue exploration, il est complètement à déconseiller pour une autre raison qui tient au mode de navigation qu'employerait, pour l'effectuer, l'aérostat long-courrier naviguant suivant la méthode préconisée dans notre précédent ouvrage déjà cité. Pour éviter les trop grandes dépenses de lest et pouvoir, par conséquent, se maintenir longtemps en l'air, le ballon devrait laisser traîner au-dessous de lui un ou plusieurs câbles pesants et de grande longueur reposant en partie sur le sol * ; or, l'Inde étant un des pays les plus peuplés du globe, la traversée de ses provinces septentrionales, par ce système de câbles à la traîne, n'irait pas sans occasionner des dégâts aux habitations qu'ils rencontreraient; aussi le navire aérien chargé de la traversée de l'Inde septentrionale devraitil renoncer à ce mode de navigation dit a au guide-rope », l'Inde faisant partie des contrées civilisées à travers lesquelles nous avons dit, dans l'ouvrage déjà cité, que ne pourraient sans graves inconvénients être exécutés de pareils voyages.
Cependant, la distance à franchir n'étant pas considérable, Taé-
' Voir la méthode de navigation aérienne décrite dans notre ouvrage Les ÀeroitaU et l'Exploration du continent africain.
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rostal pourrait se proposer de la parcourir en ascension libre, auquel cas son passage n'offrirait plus aucun danger pour les habitants ; son lest disponible serait suffisant pour lui permettre d'exécuter ce parcours sans avoir recours au puissant moyen d'économie présenté par le mode de navigation avec câble délesteur h la traîne. Quoi qu'il en soit, un voyage aérien dans la haute Inde étant d'un intérêt presque nul au point de vue géographique, nous ne mentionnons la possibilité de celui-ci que pour mémoire.
Voyage n<» 5. — Le point de départ de ce voyage serait situé dans la vallée moyenne du Tigre et de TEuphrate, le transport du matériel à pied d'œuvre serait donc des plus faciles par voie fluviale. La route suivie sous la poussée des vents du N.-W. tendant au nord dans la majeure partie du parcours, ferait, selon toute vraisemblance, longer ces fleuves aux aéronautes, puis les maintiendrait dans l'étroit couloir du golfe Persique et du golfe de Mascate pour les jeter ensuite dans la mer d'Oman, où l'atterrissage serait des plus périlleux. Et, selon toute vraisemblance, tel serait bien l'itinéraire suivi par le ballon, car, nous l'avons expérimenté maintes fois par nous-mêmes au cours de nos ascensions libres, les vents suivent toujours les vallées fluviales et les couloirs maritimes quand leur direction générale diffère peu de celle de ces défilés, et un ballon porté par ces vents se trouve toujours rejeté au milieu de la vallée ou du couloir maritime en question.
Non seulement l'entreprise d'un pareil voyage aérien conduirait donc presque inévitablement les aéronautes au péril très grand constitué par un atterrissage en mer, mais encore elle ne présenterait aucun intérêt au point de vue scientifique, la majeure partie du parcours devant s'effectuer dans des mers connues et une faible partie seulement au-dessus de contrées elles-mêmes fréquentées par de nombreux voyageurs européens.
L'exécution de ce voyage est donc totalement à déconseiller.
Voyage n° 6. — Le point de départ de ce voyage serait choisi dans la partie centrale du Turkeslan, et il ne serait peut-être pas d'une grande difficulté d'amener le matériel aérostatique à pied d'œuvre par l'utilisation des chemins de fer russes de pénétration si un point de départ convenable pouvait être adopté h proximité de ces voies.
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La roule suivie sous la poussée des vents du N.-W. ferait parcourir à l'aérostat l'Afghanistan et le Beloutchistan ; sur son itinéraire, 11 rencontrerait le désert de Rharan et certaines contrées dont l'exploration laisse encore d désirer. L'atterrissage s'effectuerait sur les côtes de Beloutchistan dans le voisinage de l'Inde ou peut-être même dans la vallée du Sindh elle-même et n'offrirait aucune difBculté particulière.
Ce voyage se présente donc dans des conditions favorables ; de plus, il offre un certain intérêt au point de vue géographique ; il est donc, comme le voyage n^' 2, de ceux qu'il serait intéressant de tenter à travers l'Asie.
Ainsi donc, tandis qu'en Afrique la grande régularité des vents durant le semestre d'hiver de l'hémisphère boréal et l'étendue des terres inexplorées, rendraient possible et intéressant d'exécuter six voyages aériens au long cours, d'itinéraire» différents * à travers ce continent, en Asie deux voyages de cette nature seulement sont à préconiser, et aucun d*eux ne présenterait l'intérêt des voyages aériens africains, aucun d'eux non plus, malgré le faible parcours du second, n'offrirait les garanties de réussite de ceux-ci, car les fleuves aériens asiatiques sont loin de présenter la belle constance de ceux de l'Afrique, contrée, dans sa majeure partie, beaucoup plus voisine des tropiques, et continent plus massif encore et plus régulier dans ses formes que le continent asiatique.