DK LA POSSIBILITÉ DE VIVRE A 7,500 MÈTRES D' ALTITUDE
En vue de pouvoir mener à bien les explorations proposées plus loin des hauts sommets hymalayens, il convient d'examiner tout d'abord si, aux altitudes dépassant sept mille mètres (7,000), la vie est possible pour les explorateurs.
Remarquons tout d^abord que, par la méthode aérostatique du cheminement, le terrible mai des montagnes, qui peut terrasser les plus forts alpinistes pédestres, est complètement supprimé. C'est h l'altitude de 3,500 mètres que les piétons alpins commencent h ressentir ces troubles particuliers qui s'accentuent et deviennent de plus en plus marqués au fur et à mesure que l'on dépasse cette altitude pour atteindre 4,200, 4,500 et 4,800 mètres, comme dans l'ascension du mont Blanc. Arrivé à ces hauteurs, l'ascensionniste à pied est pris de lassitudes extrêmes, de besoin de respirer plus fréquemment, l'air lui manque. Viennent des nausées, des syncopes. Chaque pas nécessite en quelque sorte un temps d'arrêt pour reprendre haleine. L'appétit est nul. C'est ainsi que dans de grandes ascensions on a vu des alpinistes, ayant passé par ces affres du mal des montagnes, atteindre inconsciemment le sommet du mont qu'ils avaient eu tant de peine à gravir, et ne pouvoir jouir du magnifique spectacle qu'ils avaient sous les yeux, comme aussi être mis dans l'incapacité de se livrer aux utiles observations d'instruments qu'ils comptaient faire.
M. le D<^ Regnard ' altribue le mal des montagnes à deux causes : d'une part, à la diminution de l'oxygène du sang et aux conditions d'asphyxie qui en résultent; d'autre part, à l'excès de travail musculaire produit par l'effort ascensionnel à pied. A mesure que l'on monte, la dépense d'oxygène est augmentée et les pertes ne sont pas compensées par une atmosphère de plus en plus raréfiée. Plus la marche sera forcée, plus l'effort sera pénible et plus seront accusés ces écarts de l'oxygénation, et par conséquent ces malaises.
Pour le prouver, M. Regnard place dans une cloché où l'on peut faire le vide, deux cochons d'Inde. L'un est libre, l'autre est enfermé dans une sorte de cage k écureuil qui est mise en mouvement par
* La Nature, 46 juin 4894.
138 FLEUVBS AÊRISN8.
un moteur électrique. Quand la roue tourne, ranimai est forcé de courir et de monter sans cesse. On a calculé la rotation de façon que l'animal élève son poids propre d'environ 400 mètres par heure. La pression est alors diminuée lentement au moyen d'une pompe. Tant que la dépression ne correspond qu'à 3,000 mètres de hauteur, les deux animaux semblent également calmes, mais, & partir de ce moment, le cobaye de la roue tombe fréquemment en avant, se laisse rouler, est essoufflé, et manifestement gêné; l'autre cobaye est absolument calme. A 4,600 mètres, le cobaye de la roue se laisse tomber sur le dos, ne remue plus les pattes, il semblerait mort, n'était sa respiration haletante. L'animal libre est parfaitement tranquille et ce n'est qu'à partir de 8,000 mètres qu'il éprouve les mêmes angoisses que son congénère et compagnon, forcé de marcher. On laisse rentrer l'air et les animaux reviennent à eux, mais l'animal de la roue reste malade pendant quelques jours.
De cette expérience, on peut conclure, avec M. le Dr Regnard, qui l'a faite, et M. le D^ Cartaz, qui la rapporte, que si le mal des montagnes est une asphyxie par anoxhémie, la cause impoilante est la fatigue musculaire occasionnée par l'élévation, par ses propres moyens, du corps même de l'alpiniste.
Il convient de mentionner ici les diverses ascensions aérostatiques aux grandes altitudes, accomplies par J. Glaisher : *
!•' voyage. — Du 30 juin 1862, de Wolverhampton à Laugham.
Température au départ + 19<> centigrades.
L'altitude maxima atteinte a été de 8,000 mètres.
La température qui, à partir de 6,200 mètres, était tombée à 0®, s'abaisse à — 9^,9 h 8,000 mètres. M. Glaisher tâta le pouls à son compagnon, M. Coxwell, et constata qu'il ne donnait que 00 pulsations à la minute, tandis que le sien s'accélérait rapidement : de 100, il passa à 107 et de Ifi à 110 sans que celui de M. Coxwell fût sensiblement modifié. Aucune autre perturbation physiologique ne vint troubler l'économie des deux aéronautes.
3* voyage. ^ Du 6 septembre 1862, de Wolverhampton à Solihull.
^ Ascension de J. Glaisbcr et Coxwell, Voyag9i aérieni.
FLKUVES AâBIBNS. 190
Température au départ -j* 1B« centigrades.
L'altitude manima atteinte fut 11,000 mètres, dit-on.
La température qui, h partir de 3,900 mètres, était tombée à — 00,5, s'abaissa h — iO^.e, à 8,000 mètres.
Au-dessus de 8,000 mètres, M. Glaisher perdit peu à peu connaissance, M. Coxwell résista quoique ayant perdu l'usage des mains, et dut déclencher la soupape en tirant la ficelle avec ses dents.
Cette température notée de — 20" a dû être dépassée; en effet, comme pendant Tévanouissement de M. Glaisher on ne fit aucune ob* scrvation des instruments emportés, il n'a pas été possible de noter h, quel degré exactement le thermomètre avait dû s'abaisser encore, Ce n'est que lorsque l'aérostat fut redescendu à 7,200 mètres que M. Glaisher, revenu au sentiment, put reprendre ses notations barométriques et thermométriques ; le thermomètre marquait alors — ^8^9 centigrades.
On a pu, par déduction, évaluer à — 30«> le froid subi par les aéronautes à 11,000 mètres, altitude maxima supposée atteinte.
3« voyage. — Du 18 avril 1863, de Crystal-Palace à New-Haven.
Température au départ -f lO».
Altitude maxima atteinte, 7,800 mètres.
La température qui, à partir de 3,400 mètres, était tombée h 0» centigrade, s'abaissa à — 10o,8 à 7,800 mètres.
Aucun trouble vital quelconque ne se manifesta chez les deux aéronautes.
4« voyage (26 juin 1863). — De Wolverhampton h Ely.
Température au départ -f* 18® >9 centigrades.
L'altitude maxima atteinte fut de 7,150 mètres.
La température qui, h partir de 5,500 mètres, était tombée h O». s'abaissa à — 8o,8.
Parfait état physiologique des deux aéronautes. Appétit marqué.
M. Glaisher fit sans encombre environ trente ascensions à des altitudes variant entre 4,000 et 8,000 mètres.
Enfin, dernièrement, M. Berson a publié* le compte rendu d'une ascension qu'il fit, le 4 décembre 1894, à bord du ballon le Phœnix, et au cours de laquelle il rapporte avoir atteint Taltitude
1 Dans le ZeiUrkrifi fur LufUchi/fûhrl, 189n.
de 9,100 mètres. Au point de vue de la recherche que nous faisons, les constatations faites au cours de cette ascension sont typiques.
Le ballon atteignit en un quart d*heure l'altitude de 2,000 mètres.
Le temps était brumeux et d'épaisses couches de nuages séparaient Taéronaute de la terre; les rayons du soleil étaient faibles.
Il y eut d'abord un sensible accroissement de la température, à 1500 mètres le thermomètre indiquait 5<> centigrades, mais aux hautes altitudes la température s'abaissa rapidement, et à 5,000 mètres, elle était descendue à — 18* centigrades.
Parti à 10 h. 28 du matin, le navire aérien atteignait 6,000 mètres à 11 h. 50; à ce moment la température n'était plus que de — 25®,5 ; l'aéronaute inscrivit à cet instant sur son carnet de roule : « légères palpitations de cœur; légère fatigue; autrement, bien ».
A midi, soit environ une heure et demie après le départ, l'altitude atteinte était de 7,500 mètres, et la température de — 29<>. M. Berson eut alors recours, et à partir de cette hauteur seulement, à des inhalations d'oxygène; il en retira un grand bien-ôtre.
A 12 h. 25, le ballon franchissait l'altitude de 8,700 mètres. La température était tombée à — 38<>,8. L'état de santé de l'aéronaute était excellent bien qu'il ne fit guère plus d'une inspiration d'oxygène par seconde, il n'éprouvait pas le moindre étourdissement et était en pleine possession de ses facultés. Seule sa vue était un peu troublée.
A 8,400 mètres pourtant, il avait été pris d'un évanouissement passager. Vers 8,900 mètres, l'aérostat perça une mince couche de cirrus formée de petits flocons de neige.
Enfin à midi 45', le baromètre tomba à 0*»,232 ce qui indiquait une hauteur de 9,100 mètres en chiflre rond. Le thermomètre marquait à l'ombre — 47», 8 et au soleil — 23*>,9.
Le ballon resta alors stationnaire. L'aéronaute ne disposait plus que de son lest de sûreté. L'aérostat était couvert d'une mince couche de neige ; au-dessus de lui aucun nuage. M. Berson déclare qu'il était en état de monter encore à un millier de mètres plus haut bien qu'il souffrit cruellement du froid intense.
La descente s'effectua sans accident et l'atterrissage eut lieu non loin de Kiel. Au cours de cette descente, le maximum de température enregistré fut de 6^,1 h 1400 mètres d'altitude.
L'ascension avait duré 3 heures et la descente 2*>,20'.
Une des constatations que l'aéronaute fut à même de faire aux fortes altitudes fut l'augmentation considérable de la vitesse des courants aériens, qui, à peu près nulle ce jour-là à la surface du sol, atteignait dansles hautes régions de l'atmosphère une importance suffisante pour imprimer au ballon une vitesse moyenne de 16 mètres par seconde.
Celte ascension tend à prouver que, grâce à des inhalations d'oxygène, l'homme peut s'élever en ballon au delà de 9,000 mètres d'altitude sans danger pour sa vie, et que, même sans avoir recours à cette précaution, il peut aller jusqu'à 7,500 mètres sans ressentir de troubles importants.
Voilà pour la route des airs.
Voyons pour la route de terre employée en vue d'atteindre des altitudes dépassant 7,000 mètres.
Fin de l'année 1883 \ deux guides de l'Oberland bernois, MM. Boss et Kaufmann, montagnards exercés, partis pour l'Himalaya en compagnie de touristes anglais, firent l'ascension du mont Kabru (23,000 pieds) et du mont Zubanu (21,000 pieds). Dans le Népaul, où ils eurent des difficultés pour pénétrer en leur qualité de Ferenghees, ils passèrent sur un glacier situé à une altitude de 18,000 pieds.
Cn alpiniste célèbre, M. Graham, parti en 1883 avec des guides suisses pour le Sikkim, contrée faisant partie du massif méridional de l'Himalaya, afin de faire l'ascension du Kintchindjinga, raconte qu'en juin il eut à essuyer de nombreuses pluies dans le Sikkim à 14,000 pieds d'altitude.
Cet intrépide vpyageur mentionne qu'il se trouva en présence de failles immenses avec d'énormes torrents qui rendaient l'accès des monts très difficile.
V Nous avons attaqué d'abord le Dunagiri, haut de 23,184
« pieds, dit M. Graham *. Après avoir escaladé des pics de 17,000 à « 18,000 pieds, nous sommes arrivés le 5« jour au pied de la mona tagne, et nous avons campé sur le glacier, à la hauteur de « 18,400 pieds. Là, j'ai renvoyé les coolis qui portaient nos provi-
* Journal VExploraiion, •!•' semestre 4885-.
' Exlrails d'une lettre do M. Graliam datée du camp sous Manda-Devi (i4,000 pieds), le '22 juillet 1883, reproduite par le Times.
« sions ; ces sauvages avaient dévoré en cinq jours les Vivres d'une « quinzaine t)
On voit que, malgré la grande altitude h laquelle se trouvaient les excursionnistes et leurs coolies, l'appétit était très accentué^ peutêtre tnème augmenté par l'altitude.
« Le lendemain matin, reprend M. Graham, nous commence cions h monter. La pente était difficile. Tous ces pics sont beau- « coup plus raides que ceux de la Suisse. A 1 h. 30, nous avions a atteint une élévation de 22^500 pieds, et nous avions à nos pieds « un autre pic de 22,300 pieds. Le sommet était en vue, une cime « avec un talus de neige interrompu par des arêtes de rochers. « Nous l'aurions gagné en une demi-heure, si un soudain et violent « ouragan de neige, qui fondit sur nous, ne nous avait obligés à (( tourner casaque. Comment nous sommes redescendus ? je suis hors a d'état de le dire. C'est la plus dangereuse course que j'aie jamais (4 faite. Nous atteignîmes notre camp, mais nous ne pûmes faire du « feu^ tout étant mouillé, et nous passâmes une horrible nuit. Le « lendemain nous dûmes battre en retraite parce que nos provisions M étaient épuisées et que le pic ne pouvait plus redevenir accessible « avant une semaine. Cependant nom avions résolu le problème de « rair, car notis n'avions pas plus de difficultés à respirer à 32,500 « pieds qu'à 12,500
« Nos photographies ont complètement échoue, nos appa^
M reils étant endommagés par leur transport sur de mauvais che- « mins. Je partirai demain pour Darjeeliftg', où j'espère me mesurer « encore avec ces géants; et si j'échoue, j'abandonnerai l'entreprise « k de plus forts que moi »
Le défilé le plus élevé du Globe est celui de Sanghi-Davau dans l'Himalaya, fréquenté par les caravanes et dont l'altitude est de 6,685 mètres, et les lieux habités en permanence et les plus hauts sont des couvents de moines boudhistes sis à Kursok, à une altitude de 4,450 mètres et à Haulé à 4,600 mètres d'altitude *.
En décembre 1889, M. Bonvalot* a eu à subir des froids moyens de — 30<» centigrades et le thermomètre est descendu le 6 janv. 1890
* Ou Djarjeeliog, ville du Sikkim, déjà citée.
« VExploTBlion, tome XI, 1884.
^ De Paru au Tonkin» A travers le Thibet ineonnUé
FLBUVS0 AÉRISNB. 143
à — 40<>. Cet explorateur est passé, à cette date, par un col sis à 6,000 mètres d'altitude. Les chameaux eux-mêmes ont assez bien supporté ces froids excessifs. Le voyageur Johnston rapporte avoir atteint dans THimalaya Taltitude de 6,900 mètres.
Une peuplade de BOO habitants vit dans la vallée du haul InduSi
sur le plateau du Thibet; leur village principal est situé à 4,200 mè^
très de hauteur, et telle est leur habitude des hauts sommets que ces
montagnards ne veulent jamais descendre au-^dessous de 9,000 mè«
. très où ils prétendent étouffer •.
Le capitaine H. Bower dit avoir rencontré prés du lac Aron des indigènes par 5,325 mètres d'altitude et avoir franchi un col fréquenté de 5,720 mètres de hauteur ^
La laverie d'or du Thokyalang dans le Thibet est située à près de 6^000 mètres d'altitude.
La vallée de Leps, capitale du Ladak, cité d'une certaine impor* tance dans le Thibet, est située à 3,500 mètres au-dessus du niveau des mers.
Dans les monts du Zouskar se trouvent des vallées contenant des villages avec champs et pâturages à 4,000 mètres d'allitude et dans le Piti il y a aussi des villages à 3,900 mètres.
Dans le Darcha enfin, il existe des bourgades entourées d'arbres et de cultures par 3,000 et 3,300 mètres \
En résum«î, les expériences physiques et physiologiques du docteur Regnard, ainsi que les exemples de séjours prolongés dans l'atmosphère, à des altitudes de 7,000 à 8,000 mètres de MM. Glaisher et Berson en ballon, comme aussi le franchissement pédestre et le stationnement sur des cimes atteignant 7,500 mètres de M. Graham, de ses guides, de ses coolies, de ses bétes de somme, montrent d'une façon irréfutable que, même en subissant des températures minima non inférieures à — 25^ centigrades, l'homme et les animaux peuvent affronter sans encombre ces hauteurs, et cela sans limite absolue de temps.
De ce qui précède on doit déduire, que le chemin des airs pour atteindre les cimes escarpées est la méthode par excellence grâce à
E. Reclus, Géographie universelle.
Nouvelles géographiquet, juillet 1893.
144 FLEUVES ÂÉaiENS.
laquelle on évitera cette faiblesse organique qui vient frapper ordinairement les grimpeurs de rochers quand ces ascensionnistes dépassent 3,500 à 4,000 mètres.
Nous pensons que sur THimalaya, au moment où souffle la mousson de S.-W. qui apporte encore, comme nous l'avons vu précédemment, les bienfaits des humides vapeurs qu'elle charrie sur les flancs abrupts de cette gigantesque chaîne, notamment du côté du versant méridional, il en résulte pour les habitants de ces montagnes qui vivent au-dessus des zones dépassant 4,000 mètres, ainsi que pour les intrépides « Iravellers » qui atteignent des zones de 7,000 mètres et davantage, une plus grande facilité respiratoire, provenant précisément de l'air plus oxygéné, par suite des saturations aqueuses des vents venant de la mer des Indes, alors que sur le mont Blanc, pris comme exemple de comparaison, Tair étant très sec, les facultés respiratoires des observateurs placés au sommet de ce point culminant des Alpes, sont de beaucoup annihilées par le manque d'oxygène humide.