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Nous étions superbes! Tout blancs, tout glacés... extérieurement, bien entendu, mais plus gais que ja-
mais.
Nous fûmes cependant très heureux d'arriver au terme
de notre voyage et le grand chien de garde qui vint à
l'entrée de la bourgade naissante nous souhaiter la bienvenue fut comblé de caresses.
Le souper nous fut servi à la Campe, c'est-à-dire dans ja cabane en troncs d'arbres des défricheurs. Jamais les plats traditionnels, la soupe aux pois et les fèves au lard, ne parurent plus succulents; après cela une bonne galette au sirop d'érable, une tasse de thé bien chaud et, pour terminer la soirée, la gaie veillée dans le salun-magasin-cuisine-dortoir provisoire du bon M. Bécigneul.
C'est dans celte place que sera célébrée le ledermain, Fête de l’Immaculée Conception, le Saint Sacrifice de la messe. Tout en causant, nous sèchons nos fourrures qui doivent, pendant la nuit, nous servir de matelas, de couvertures et d'oreillers. Un jeune Colon français, M. Desperrins vient nous tenir compagaie; il a entrepris une tâche au-dessus de ses forces en s'aventurant dans la forêt : il arrive rarement que l’Européen, qui commence des défrichements, ne se décourage pas. Nous devons laisser cette besogne aux Canadiens. Je console
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de mon mieux la pauvre jeune homme et lui conseille de chercher de l'occupation, comme comptable, dans un grand centre. Vers minuit je m'endors, les pieds au feu, la tête sur une peau d'ours, chaudement couvert d'une couple de peaux de bisons.
‘Cinq heures sonnent. On frappe à la porte; ce sont des colons qui viennent se confesser. Ils profitent de la présence du R. P. trappiste et du prêtre missionnaire pour fêter chrétiennement l'anniversaire de la fondation de leur colonie.
Bientôt la vaste salle se remplit d'hommes et de femmes; comme les chrétiens des premiers siècles, ils ont traversé les. forèts et parcouru des chemins à peine tracés pour venir adorer le Dieu de miséricorde.
L'autel est dressé. Il est bien modeste, mais la foi des assistants supplée à l'absence des riches ornements ct des sculptures dorées.
Le service divin commence.
Tous ces chrétiens agenouillés pieusement, les mains jointes, le front incliné, ces intrépides défricheurs, ces hommes qu'aucune crainte, qu'aucune fatigue n'arrête, ces conquérants pacifiques dont chaque coup de hache est un service rendu à la civilisation et au pays, s’humiliant devant le Roi des Rois descendu sur cet autel rustique : voilà certes le spectacle le plus touchant que j'aie jamais eu sous les yeux.
Le R. P. Jérôme, dans une courte mais très éloquente improvisation, félicila les braves chrétiens qui venaient, comme les bergers de Bethléem, adorer le Sauveur descendu dans l'humble demeure d'un colon; il parla surtout de la Reine du Ciel, qui protège d'une façon toute spéciale les humbles et les petits ; il exhorta tous les assistants au zèle et à la persévérance dans la foi.
Mais l'heure s'avance, les chemins sont mauvais; il
faut songer au r'elour, Nous devons passer la nuit aux Moulins Nantais et reprendre le train pour Sherbrooke à six heures du matin,
Notre petit cheval aura moins de mal qu'au départ — | nous le croyons au moins — car M, le curé de Piopolis | nous offre, au R, P, Jérôme et à moi, une place dans son traineau, Au moment où deux vigoureux chevaux, impatients de revoir leur écurie, nous emportent au grand trot, le vent du nord souffle avec violence, la neige nous aveugle, et un bûcheron, sortant de la forêt, nous crie que nous rencontrerons de nombreux obstacles.
Cette prédiction sinistre n'effr'aie nullement notre vaillant conducteur. Sa paroisse est grande comme une province belge et il est sans cesse contraint de parcou- | rir les plus longues distances par tous les temps et par
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tous les chemins.
A certains moments les chevaux ont de la neige jusqu'au poitrail, le traineau penche tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, mais nous avançons toujours, nous abritant le mieux possible contre le vent glacé et nous ramassant philosophiquement lorsque le traineau verse et nous envoie rouler dans la neige.
Tout à coup nous nous trouvons devant une barrière infranchissable. Cinq ou six arbres, déracinés par la tempête, nous barrent le chemin. Pendant que je me demande comment nous allons nous tirer de ce mauvais pas, le rév. M. Cousineau est déjà dans la forêt, la hache à la main, pour nous y tracer un chemin. Mais il n’a pas besoin de se donner cette peine. Un jeune Canadien, M. Hubert **“*, nous a vus de loin; il accourt et, en moins de dix minutes, il a abattu six arbres d'une grosseur de 15 à 25 centimètres. J'oublie la neige et le vent à la vue de ce prodige. J'ai à peine le temps de
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regarder l'arbre condamné et le voilà à terre, 11 faut avoir vu à l'œuvre un défricheur canadien pour se faire une idée de son agilité, de sa force et de son adresse.
Voilà donc l'obstacle tourné. Nous reprenons notre course accélérée; il s’agit de regagner le temps perdu, car M. le curé doit célébrer la messe à Piopolis et ses paroissiens l’attendent.
Cependant la route devient de plus en plus mauvaise, et nos chevaux sont tout essoufflés lorsque nous arrivons à la cure, Ce n'est pas sans inquiétude que je songe à la dernière étape que nous aurons à parcourir, Car la neige tombe toujours et de gros nuages gris roulent à l'horizon.
Après la messe, nous restaurons nos forces, nous prenons un peu de repos... et la neige tombe toujours.
Maintenant, lecteurs compâtissants et lectrices sensibles, préparez vos mouchoirs.
Ici commence l'histoire lamentable de ma première mésaventure au Canada.
M. Chicoyne et un de ses amis prirent les devants. Fanny, la petite pouliche, secouant gaiment sa crinière, n'avait pas l'air de se douter qu'elle allait bientôt être soumise à une rude épreuve.
M. le curé, retenu à Piopolis par les devoirs de son ministère, pria un de ses paroissiens, M. Dubois, de nous conduire jusqu'au Lac. Nous pouvions partir un peu plus tard, car notre cheval, très vigoureux et bon trotteur, aurait bientôt rejoint nos précurseurs.
C'était un vrai temps de chien. La reige « poudrait » d'une façon désespérée et s'amassait en banes épais.
L'obscurité commencait à descendre, lorsque nous vimes au loin M. Chicoyne et son compagnon, qui paraissaient s'amuser énormément. C'est du moins ce que je m'imaginais, car il me semblait qu'ils dansaient. Je
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rlais de bon cœur, mais ma gailé fut de courte durée, Lorsque nous eûmes rejoint nos compagnons de voyage, il nous fallut descendre du traineau et « danser » comme eux, Nous avions de la neige jusqu’à la poitrine, et tout ce que nos pauvres chevaux pouvaient faire, c'était de trainer les véhicules vides. |
Je me suis déjà trouvé à des divertissements qui étaient plus de mon goût que cet exercice-là. Descendre dans la neige, c'est assez commode. Mais en sortir, s'enfoncer de nouveau, et parcourir ainsi au moins un quart de mille, ce n’est pas gai du tout!
Enfin, nous atteignons la terre ferme, le banc est traversé. En voiture! Je me secoue de mon mieux, je suis le premier à rire de mon désappointement, lorsque tout à coup le traineau s'arrête. La danse recommence, mais d'une facon plus sérieuse. Notre cheval s'enfonce dans la neige; seule sa tête se voit encore et nous sommes autour de lui aussi « plantés » que la pauvre bête, et nous demandant ce qui nous reste à faire. C'est la première fois que pareille chose m'arrive, et je propose tout bonnement de passer la nuit à la belle — je pourrais dire à la laide — étoile.
Mais les Canadiens ne se « démontent * pas si facilement, M. Dubois se met à asser la neige. Le R. P. Jérôme imite son exemple, et je me mets bravement de la partie, sans trop comprendre à quoi peut servir cette gymnastique forcée. Bientôt le cheval est dégagé.
M. Dubois enjambe la clôture d'une propriété, sonde le terrain et revient nous dire que là il y a moins de neige. Nous démolissons une partie de la barrière, nous soulevons le traineau et, en effet, nous avancons, difficilement, c'est vrai, mais nous avançons.
J'abrège.….
Avant d'arriver aux Moulins, la même scène se renou-
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vela encore cinq où six fois, J'ai fait & quatre pattes au moins une bonne demi-lieue, Lorsque je pus enfin m'asseoir au Coin du feu, à l'Hôtel Canadien de Nantes, j'étais à bout de forces. Mais un bon grog au brandy me restaura complètement, la sempiternelle tasse de thé mo remit en bonne humeur, et je me déclarai prêt à recommencer,
L'hôtelier trouva que la chose était loin d'être nécessaire et il me conseilla d'achever la nuit, déjà passablement avancée, dans mon lit.
C'est ce que je fis et je vous prie de croire, cher lecteur, qu’il ne fallut pas me bercer pour m'endormir,
Le lendemain, à cinq heures du matin, un coup de sifllet stridant, prolongé, me tira de mon sommeil. Il me restait une demi-heure pour faire mes préparatifs de départ. Un bon déjeüner, auquel je fis le plus grand honneur, m'attendait dans une chambre bien chauffée.
Dehors il faisait un froid de loup. Quand on ouvrit la porte, une buée blanchâtre pénétra dans la maison. La neige, fine comme de la farine et chassée par un vent passablement violent, me donna la tentation de remettre mon retour à un autre jour. Mais il fallait absolument partir et je me résignai, non sans murmurer en moimême contre l'heure matinale du départ, contre l'obscurité profonde et surtout contre le froid qui me pinçait au visage comme si des milliards d’épingles eûssent percé ma peau. Mais cela ne dura guère : à peine avais-je fait une centaine de pas, que j'éprouvai un grand bien-être et je me déclarai prêt à faire à pied la moitié du voyage.
Le R. P. Jérôme était déjà à la gare; nous primes place, nous allumâmes nos pipes et, pendant que le train se mettait en marche, nous eùmes le plaisir de voir de nombreux Colons qui nous saluaient encore de loin et nous souhaitaient un bon voyage.
A Scotstown le R. P. Jérôme nous quitta, J'eus le cœur bien gros en le voyant disparaître au milieu d'un tourbillon de neige et en songeant que pour le moment il habite seul, au milieu de la forêt, la Trappe de Beth- RO EE onu Ge ou cé CU UE ce 6 à
Et maintenant que je me retrouve dans mon petit cabinet de travail bien chauffé, je ne donnerais ni pour or ni pour argent le plaisir que m'a causé mon voyage à Channay.
J'ai vu ce village, à peine fondé, en septembre dernier, alors que les arbres étaient encore couverts de feuillage et que la première moisson se dorait au soleil ; je l'ai revu en plein hiver, alors que les humbles toits disparaissaient sous la neige, et aujourd'hui comme autrefois c'est dans toute la sincérité de mon âme que je dis :
Heureux habitants de ce paisible village, j'envie votre bonheur! Vous ne connaissez pas les plaisirs trompeurs des prétendus centres de civilisation et de progrès, mais vous vivez dans l'abondance, vous jouissez d’une liberté entière dont vous n'abusez jamais; vous aimez, vous travaillez, vous priez, tous les trésors de la terre n’ajouteraient rien à votre bonheur.
L’an prochain, s’il plait à Dieu, j'irai encore fêter avec vous l'anniversaire de la première messe célébrée dans votre paroisse,
Préparez de bonnes provisions et veillez à ce queles rats ne volent pas les petits pois sans lesquels vous ne pourriez pas m'offrir le plat national, la bonne soupe au lard.
Sherbrooke, le { janvier 1883.
Mon cher Directeur,
Nous voici donc en pleine. période des fêtes. Pendant l'été le Canadien n'a pas le temps de s'amuser beaucoup, car le plus souvent les bras manquent pour les travaux de la Campagne. Mais comme on se rattrape bien en hiver! Ce n’est pas quelques heures, ce n'est pas un jour, ce n'est pas même une semaine qu'on consacre aux visites entre parents et amis, aux fêtes ct réjouissances : c'est une bonne partie de la saison.
Surtout depuis la Noël jusqu'aux Rois, on s'en donne à cœur joie.
Comme cela se faisait autrefois dans notre pays, enfauts et petits enfants se rassemblent volontiers dans la demeure du grand'père, qui a parfois le plaisir de voir autour de lui un nombre considérable de descendants, et la corvée — bien agréable — de loger et de nourrir tout ce monde pendant plusieurs jours.
Mais cela n'effraie personne ici. On tue une vache ou un bœuf et un porc, on les expose au froid et, quand ils sont bien gelés, on les met dans un hangar, sous une couche de neige, et les provisions ne manquent pas pendant tout l'hiver.
N'étant pas encore gr'and'père, je n'ai pu imiter cet exemple; mais j'ai dans mon garde-manger une cen-
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taine de livres de bœuf, parfaitement gelé, que j'ai pu acheter à raison de vingt centimes — quatre cents canadiens — la livre, Si vous voulez m'honorer d'une visite, à toute heure du jour ou de la nuit on est capable de vous recevoir amicalement et confortablement.
Depuis que je vous ai annoncé l'arrivée dela première . neige, le tapis blanc, sans s'épaissir beaucoup, a été entretenu parfaitement.
Ma petite famille et moi, nous souffrons beaucorp moins du froid que lorsque nous étions en Belgique; la différence est mème assez grande. Ce qui m'incommode le plus, ce sont les grands feux qu'entretiennent chez eux mes amis Canadiens chez lesquels je passe de temps en temps la soirée. Sous prétexte de vous chauffer, ils vous grillent. Ils ont des poêles énormes dans lesquels ils fourrent des bûches colossales.
Je crois vous avoir déjà dit que le vrai Canadien ne va au café que lorsqu'il est en voyage. Cela ne l’empèche pas de s'amuser; au contraire. On se réunit tantôt chez un ami, tantôt chez un autre, et l'on passe des soi- k rées d'autant plus gaies qu'on ne s'y occupe jamais de | politique. |
A Brompton, à deux lieues d'ici, un brave travailleur, M. Théodore Chevalier, voyait le jour de l'an à sa table huit enfants, quatre gendres et brus, et vingt-huit petitsenfants. En tout une famille de quarante personnes. munies de billets de logement. M. Chevalier est âgé de 56 ans, et sa respectable épouse de 60 ans.
Le jour du nouvel an a été, aussi bien que la Noël, joyeusement fêté à Sherbrooke. Tout s’est passé convenablement, nous pouvons dire honorablement. La prospérité dont ils jouissent, pour la plupart, permet aux habitants de ce pays de faire quelques sacrifices pour se
réjouir avec leurs amis et leur faire bonne et cordiale réception,
Chose rare pour un étranger : parmi ces milliers de personnes se livrant à la joie que procurent toujours les visites du jour de l'an, aucune n'a mérité d'être « rappelée à l'ordre » par ces messieurs de la police qui pouvaient ainsi, en compagnie de leur famille, faire leurs visites traditionnelles.
Les choses ne se passent pas ainsi au vieux pays, surtout à Paris,à Bruxelles et dans les autres prétendus centres de civilisation et de progrès, où les violons, les amigos et autres asiles ouverts aux disciples de Bacchus, sont toujours trop petits les jours de fête.
Les visites à l'évèché ont été plus nombreuses que jamais. C'était un spectacle vraiment touchant que la réunion de tous ces groupes d'habitants de Sherbrooke dans les salons de notre vénérable évêque. Ce n'était pas ici un simple hommage, bien mérité sans doute, rendu au pasteur par ses ouailles; c'était une manifes-. tation chrétienne, une imposante profession de foi, Monseigneur eut une parole affectueuse pour chacun de ses visiteurs, parmi lesquels je reconnus plusieurs protestants.
Le temps était magnifique, et n'eût été la blanche e. uche chère aux poètes, on pouvait très bien se croire en plein printemps, tellement le soleil était brillant et
le ciel d'un azur sans tache, Aussi la cireulation fut-elle joyeuse et animée, jusqu'à une heure assez avancée.
Oui, on s'est parfaitement bien amusé ici, le jour de Noël et le jour du nouvel an, et on s'amusera encore parfaitement bien le jour des Rois, mais on le fera honnètement, sans se préparer par des excès ou des désor'dres des chagrins ou des remords pour le lendemain.
J'ai fait, le jour del'an, pour le moins une cinquantaine de visites. Ce qui m'a frappé le plus, c'était, après l'accueil cordial que je trouvai partout, cette espèce de tranquillité d'esprit, de confiance en l'avenir, qui règne dans toutes les familles.
J'ai pu remarquer que l'oie traditionnelle avait fait son apparition sur toutes les tables. Les Canadiens ont emprunté aux Anglais beaucoup de bonnes coutumes,
La population du Canada ne connait pas, en général, les ennuis de la politique dont on est toujours préoccupé dans notre pays, ni les soucis causés par la triple crise qui éprouve en ce moment la vieille Europe. Je l’ai déjà dit bien souvent et je veux le répéter en terminant cette lettre : tous ceux qui veulent travailler courageusement et se conduire honnêtement, trouvent au Canada paix, bonheur et abondance, Il y a peut-être, il y a sans doute des exceptions, mais je n’en ai pas encore rencontré.
Je pars pour la Belgique dans une dizaine de jours et je compte y passer six semaines ou deux mois. Donc, à ientôt,
Sherbrooke, 5 mai 1883,
A Monsieur Désiré L..., cultivateur à ***,
Mon cher ami,
Me voici enfin, depuis quelques jours, de retour au Canada. Je viens d'acheter une ferme dont les bâtiments demandent de grandes réparations et la besogne ne me manque pas. Malgré cela je suis forcé de répondre chaque semaine aux nombreuses lettres qu'on m'adresse de Belgique ou de France et cela me met souvent dans de cruels embarras. Beaucoup de gens me demandent des conseils que j'hésite à leur donner. Vous-mème voudriez que je vous dise si vous devez, oui ou non, venir vous établir au Canada. Que vous dirai-je?... La réponse la plus agréable serait : « Oui, venez! » parce que votre désir est de quitter la Belgique et de devenir gentlemanfarmer, n'importe où.
Mais, si vous ne réussissiez pas? Si, après avoir travaillé ici pendant un certain nombre d'années, vous alliez être forcé de vous en retourner, sinon complètement ruiné, du moins plus pauvre que le jour de votre installation ?.. Cela s'est déjà vu, et cela pourrait vous arriver comme à tant d’autres,
Relisez donc la brochure que je vous ai envoyée, exa-
minez soigneusement votre conscience, et voyez si vous avez lesajtitudes nécessaires pour devenir un bon Colon. Après cela vous m'écrirez encore, et nous verrons.
Plus de mille personnes sont venues me voir pendant mon séjour de deux mois en Belgique; je n’en ai guère rencontré à qui j'eusse osé prédire le succès. Une vingtaine de Colons m'ont suivi au retour, plusieurs sont venus pour ainsi dire malgré moi.
Jamais je n'engagerai personne à quitter son pays, de crainte qu'il ne se trouve parmi les émigrants, partis d'après mes conseils, des déclassés ou des maladroits. Ceux-là, après un insuccès inévitable pour des gens de leur espèce, viendraient m'importuner, me reprocher mon intervention et mes conseils, pour retourner ensuite au pays, où leurs cris d'alarme, leurs lamentaticns et leurs récits mensongers produiraient le plus mauvais eftet.
Vous me direz que je n'aurai jamais à craindre pareille conduite de votre part; je vous crois parfaitement, mais c'est surtout parce que vous êtes intelligent, honnête et courageux, que je crains de vous donner un conseil : si vous alliez échouer pour une cause quelconque et quil nous est hnpossible de prévoir, ce serait un véritable désastre pour notre Colonie naissante.
En ce moment je fais un essai : attendez et profitez de mon expérience. C'est, croyez-moi, le parti le plus sage et le plus pruden.
Pour les travaux de ma ferme, j'ai engagé des ouvriers belges ; mes amis Canadiens se moquent de moi à cause de cela. Ils disent que je vais payer et payer fort cher l'apprentissage de mes sujets. Ils ont peut-être raison; mais ne dois-je pas protéger partout où je le puis ceux de mes compatriotes que la lecture de mes correspondances a engagés, du moins indirectement, à venir
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