‹ Voyages au Canada [microforme]Chapitre 4 sur 26 · DE LIVERPOOL A QUÉBEC · texte numérisé non relu

DE LIVERPOOL A QUÉBEC

Sherbrooke, 19 septembre 1882.

Mon cher Directeur,

Nous sommes arrivés le 5 de ce mois à Sherbrooke, qui est une belle petite ville bâtie partie sur une colline, partie dans une vallée. Le quartier anglais est superbe : il ressemble beaucoup à Spa, notre magnifique ville d'eau. Il nous a été très diflicile de trouver un logement : pas une maison à louer dans toute la ville! Un ouvrier relieur nous a loué la moitié de sa maison, cinq places assez confortables.

Beaucoup d'ouvriers belges ne pourraient en faire autant,

La ville est bien plus grande que ne le ferait supposer le chiffre de sa population : c'est que la plupart des négociants et des industriels canadiens occupent deux maisons : leur maison de commerce et leur habitation privée. Notaires, avocats et autres gens de plume n'ont jamais leur bureau chez eux : ils se contentent d'une piace dans l’une ou l’autre maison à louer par quartiers, et il se trouve ainsi qu'il y a quelquefois dix ou douze avocats ayant leur bureau dans le même bâtiment.

Mais, continuons le récit de notre voyage.

Nous sommes arrivés à Liverpool, gais et bien portants, désireux de monter à bord du Rolynesian et de voir enfin de près ce grand Océan Atlantique, qui nous sépare du Nouveau-Monde.

Seulement, il ne s'agissait pas de courir, mais de partir à point, c'est-à-dire au jour fixé. Or, nous étions arrivés le lundi 21 août, et nous ne devions partir de Liverpool que le jeudi 24. Nous avions tout le temps, comme vous voyez, de visiter la ville.

D'abord, nous nous rendons à l'Aotel Mildenstein, situé Lydia Ann street, à de’x pas de la gare, ce qui n'empêche pas les « vigilantiers » de nous réclamer deux shillings (fr. 2.50) par voiture. « Das ist nicht billig… » (Cela n'est pas bon marché) s'écrie M"° Boller, notre compagne de voyage, et nous trouvons qu'elle n’a pas tort.

Devant la porte de l'hôtel, des marchandes couvertes de haïillons nous offrent des oranges gâtées; une vieille femme, affublée d'un châle des Indes qui a coûté autrefois des centaines de francs et qui aujourd'hui n’est plus qu'une loque repoussante, veut absolument nous faire acheter une énorme bague avec une pierre précieuse grosse comme un œuf de pigeon. Elle jure en anglais, en français et en allemand, que ce joyau vaut plus de cent francs et qu'elle veut nous le donner pour cinq... parce qu'elle aime les étrangers. Nous la prions en flamand de s'en aller au diable, qui doit être pour le moins son cousin. Cinq ou six gamins déguenillés s'accrochent à nos jambes et se mettent à cirer nos bottines : il faut plus d'un coup de pied pour chasser cette marmaille, à la grande joie d’un gavroche crasseux, qui crie les dernières nouvelles de la guerre en nous fourrant sous le nez une chose qui ressemble très bien à un mouchoir sale et qu'il

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