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DE LIVERPOOL A QUÉBEC

Sherbrooke, 29 septembre 1883.

Tous mes voisins font leur provision de bois pour l'hiver; il paraît que dans certaines familles on brûle pendant la mauvaise saison plus de quinze cordes de ce combustible. La corde est un tas qui a huit pieds de long, quatre pieds de large et quatre pieds de haut. Dans beaucoup de maisons on est forcé de faire du feu pendant toute la nuit. Je puis donc m'attendre à passer un hiver pour de bon et non un hiver sans neige et sans glace comme les hivers belges. Eh bien! tant mieux !.…

En attendant, nous jouissons d’un temps superbe ; il fait assez froid pendant la nuit, mais quelles belles journées d'automne !... Avant de secouer leur parure et de livrer au vent leur feuillage touflu, les arbres des forêts canadiennes se paient le luxe d'un changement à vue; les érables surtout se vêtissent d’un rouge éclatant qui est vraiment superbe.

La plus grande activité commence à régner dans les sentiers ; les billots s’entassent aux bords des rivières et le bois de chauffage est « cordé » sur la lisière des forêts et le long des grandes voies de communication.

Viennent les neiges, et la véritable moisson commencera pour les campagnards.

Nous reparlerons de tout cela plus tard; il s'agit en ce moment de nous embarquer pour traverser l'Océan.

Le Polynesian est à l'ancre au milieu de la rade, en face de Liverpool. De petits vapeurs vont et viennent avec rapidité du gigantesque steamer à la terre ferme : ils sont occupés à compléter la charge de l'énorme maison flottante que nous allons habiter pendant douze jours.

Douze jours! cela me paraissait bien long, et cependant j'ai rencontré au Canada grand nombre d'émigrants qui, embarqués sur des navires à voiles, ont mis jadis quarante jours et plus pour faire la traversée.

Nous voici à bord; nous nous installons le mieux possible, nous disons adieu, de loin, en agitant nos mouchoirs, à nos amis Allemands qui ne partiront que demain et que nous ne reverrons probablement jamais ; l'ancre est levée, un coup de sifflet strident retentit..……. et à la grâce de Dieu!

Il est 5 1/2 heures du soir. Le temps est magnifique, tous les passagers sont gais et bien portants. On rit, on chante ; les gourdes circulent, les pipes s’allument.. et les marins rient dans leur barbe en songeant à la triste mine que feront dans quelques heures tous ces hommes dont la joie bruyante semble défier le mal de mer et la tempête.

Peu à peu l'immense cité disparait dans la brume. Déjà on ne distingue plus que le faite des plus grands édifices, que ‘rent les derniers rayons du soleil couchant. Au haut d'une tour carrée j'aperçois toujours l'appareil qui annonce aux marins l’état de la mer : il nous promet une tempête, ce que ie me garde bien d'apprendre à ma petite famille.

Une bande innombrable de mouettes suivent le navire à une très grande distance. A huit heures du soir j'en compte encore une vingtaine qui voltigent à l'arrière.

Nous sommes à bord sept cents et quelques passagers. Ceux de la première classe ont de très belles cabines, et les voyageurs qui occupent les secondes et les intermédiaires n'ont pas à se plaindre. Mais ceux qui sont à l'entre-pont!.. Pour les femmes et leæpetits enfants, des lits cloisonnés où l'air et l'espace manquent; pour les hommes, des hamacs assez commodes mais tellement serrés les uns contre les autres que les dortoirs ont l'air d'immenses séchoirs où sont étendus des draps de lits de toile grise dont on a oublié de chasser les dormeurs. Il est vrai que les passagers de troisième classe payent pour leur voyage une somme si minime, qu'on ne sait comment les propriétaires des navires s’y retrouvent.

En effet, d'Anvers à Québec on paye par adulte le modique prix de 120 francs, moitié de cette somme pour les enfants de 1 à 12 ans et rien pour les nourrissons.

Et pour cela on obtient :

1° Le voyage en bateau à vapeur d'Anvers à Grimsby ; en route, quatre repas ;

20 Le voyage en chemin de fer de Grimsby-Docks à Liverpool;

3° Séjour de 2 1/2 jours à Liverpool, logement et 1 repas ; |

4° Traversée de Liverpool à Québec, en 10, 141 ou 12 jours et 30, 33 ou 36 repas!

Arrivé à Québec, le colon est transporté gratuitement avec tous sés bagages à la gare qu'il désigne; cette partie du voyage se fait aux frais du gouvernement canadien.

On le voit, la Compagnie Allan ne s'enrichira pas au détriment des voyageurs de 3° classe. J’ajouterai qu'elle exige de tous ses employés beaucoup d’urbanité à l'égard des passagers et je dois dire que cette recommandation

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