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Je suis venu ici à la grâce de Dieu, Je sais déjà que l'espace et la besogne ne me manqueront pas, c'est tout ce que je demande.
L'autre soir, j'ai recu la visite d'un Canadien dont le grand-père était arrivé ici avec douze fils, qu'il a établis jusqu'au dernier, leur laissant à chacun une ferme bâtie sur environ cent hectares de bonnes terres. Ce n'est pas dans notre pays que pareille chose serait possible.
— Mais les terres ne valent rien, m'objectera-t-on, et c'est pour cela qu'on les vend à vil prix.
Erreur! On les donne presque gratuitement, cela est vrai; il y en a tant! Mais elles sont pour la plupart aussi bonnes que les nôtres, et surtout elles ne sont pas épuisées.
— Les produits de la terre n'ont pas de valeur, dirat-on aussi.
— Encore une fois, erreur! Les animaux de boucherie et le beurre se vendent bon marché, j'en conviens, mais que coûtent-ils au cultivateur qui trouve à sa disposition les plus beaux pâturages du monde?.. J'ai acheté hier un quart de farine, (c'est-à-dire environ 80 kil.), que j'ai payé fr. 32-80, Est-ce tout à fait pour rien ?
Aux cultivateurs belges qui désirent s'établir ici, je crois pouvoir recommander la province de Québec, parce que l'élément canadien-français y domine ; parce que la religion catholique y est professée par 1,170,718 habitants sur 1,359,027; parce que les mœurs et les coutumes sont à peu près les inèmes que chez nous; parce qu'on n'y fait pas de la politique à outrance, et pour mille et un autres motifs dont je parlerai dans mes prochaines lettres.
On m'écrit qu'il fait très mauvais en Belgique, et qu'il a déjà neigé dans les forêts ardennaises. Ici il fait beau comme en plein été,
Sherbrooke, 18 octobre 1882,
Mon cher Directeur,
J'avais eu à peine, à mon arrivée à Sherbrooke, le temps d'ouvrir mes caisses et. de déballer mes bagages, lorsqu'un habitant de cette ville, M. Chicoyne, vint me proposer de visiter avec lui le village de Channay, de l'autre côté du lac Mégantic.
Inutile de vous dire que j'acceptai avec enthousiasme,
Si vous le voulez, nous allons refaire ensemble ce beau voyage, le plus agréable que j'ai fait de ma vie. Seuiement, vous me permettrez de vagabonder un peu, car nous rencontrerons des choses intéressantes qui nous atlireront de temps en temps loin du chemin fra yé, pour nous conduire dans les bois ou dans les pâturages qui entourent les fermes dissémincées dans les terres immenses des cantons de l'Est. Nous causerons aussi de nos affaires, ce qui nous empêchera peut-être d'aller très vite, mais nos entretiens auront leur utilité.
Comme toujours je vous rappelle que c'est un paysan qui vous écrit, et non un littérateur.
Cela ne nous empêchera pas de nous comprendre parfaitement.
Si vous rencontrez par-ci par-là, dans ma lettre, une phrase trop savante, ne me la reprochez pas : c'est que
Je l'al empruntée à mon aimable cicerone ou copie dans une charmante brochure qu'il m'a donnée,
Je lui laisse aussi la responsabilité des principaux détails contenus dans cette lettre,
Depuis quinze ans au moins, M, Chicoyne s'occupe de colonisation, Ilen est aujourd'hui à sa quatrième colonie. Les trc;s premières prospèrent et la quatrième, celle de Channay, vaudra pour le moins ses ainées. M. Chicoyne est avocat, ce qui ne l'empèche pas d'être un colonisateur hors ligne, un défricheur modèle et — je plains ceux qui doivent comme moi parcourir les bois avec lui — Un marcheur infatigable, La compagnie qui lui 4 confié le soin de ses intérêts à eu la main heureuse, Ne cl'oyez pas pour cela que ce brave monsieur surmène 16s hommes qui travaillent sous ses ordres; au contraire, il est plutôt l'ami, le père, que le maitre de ses ouvriers et de ses employés. Mais il sait qu'il n°v a pour voir que l'œil du maitre et rien n'échappe à son active surveillance,
Voici comment il me racorta la fondation de Channav et des « Moulins Nantais. +
« D'origine française comme la plupart des Canadiens qui parlent notre langue, M. Chicoyne voulut, en 1889, revoir la patrie de ses ancûtres. Il rencontra plusieurs membres influents et distingués du parti catholique qui, de la Bretagne, allaient en pèlerinage au sanctuaire de Lourdes.
+ Après avoir parlé de choses et d'autres, on parla aussi du Canada, des cantons de l'Est en particulier, de leur avenir, de leurs immenses ressources encol'e inexplorées, des œuvres de colonisation déjà commencées ou projetées..……. et dès ce moment la création de la Compagnie de Colonisation et de Crédit des Cantons de l'Est fut décidée.
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* M. l'abbé Eugène Peigné, de Nantes, fut le principal propagateur de cette entreprise d'outre-mer, Il sut convaincre un groupe d'amis influents qui devinrent ses collaborateurs avec toute la générosité francaise et la persévérance bretonne,
# Une souscription provisoire de 417 actions de 500 francs fut faite pour acheter le terrain nécessaire à une première opération, et pour faire face aux frais d'organisation. Dès le mois de novembre 1880, la principale partie du canton de Woburn, près du lac Mégantic, était acquise en vue d'y faire un premier essai de colonisation. Le site du futur village de Channay fut choisi sur les bords d'une petite rivière appelée Saint-Joseph.
«+ Le nom du village fut donné en souvenir de Channay, commune de l'ancien Anjou, qui fut le berceau de la famille de M. Chicoyne.
«+ C'est là que le 8 décembre, à l'ombre des arbres séculaires, dans une humble cabane bâtie en troncs d'arbres, une première messe fut célébrée par le Rév. Père Jérôme, sous-prieur de la Trappe de Melleray, cherchant en ce moment dans les profondeurs de la forêt des cantons de l'Est, un refuge pour lui et ses frères menacés par la tyrannie du gouvernement républicain francais.
» En 1881, on fit à Channay un défrichement considérable, et on y fit ériger une petite scierie mue par une chute de la rivière Saint-Joseph, pour aider aux premières constructions.
+ La Compagnie de colonisation des cantons de l'Est possède dans le canton de Woburn, 13,716 acres (1) de terres boisées.
« Woburn se trouve au sud du lac Mégantic et sur la frontière des Etats-Unis.
(4) L'acre vaut 40 ares 47 centiares,
50 où
« Au Nord du Lac, le long du chemin de fer Znternalional, la Compagnie a acheté un lot de 37 acres, et elle y a érigé une machine à vapeur pour manufacturer le bois coupé dans la forêt de Woburn en vue du défrichement. Cet établissement porte le nom de Moulins Nantais.
» Les bois sont flottés par la rivière Arnold et le lac Mégantic jusqu'à l'usine, qu'un embranchemert du chemin de fer reliera bientôt à la voie principale. (1)
» Dès que les bois seront enlevés des terrains de la colonie et au fur et à mesure qu'ils se déboiseront, ces terrains seront mis en culture ou vendus à des colons. Ces derniers ont un immense avantage à se placer sous le patronage de la Compagnie, à cause du travail rémunérateur que leur procure la coupe du bois pendant l'hiver. »
Vous trouvez que nous n'avançons pas ?..
C'est vrai — c'est correct, comme on dit ici — mais le train n'est pas encore en marche; ne peut-on pas causer un peu en attendant le moment du départ?.. Ce que je viens d'écrire ne sera pas perdu, j'espère.
La cloche sonne, la machine mugit, siffle, nous quittons la gare de Sherbrooke.
J'ai parlé de la cloche... Su: chaque locomotive il y en a une, de taille respectable, qu'on sonne à pleine voice en entrant dans les gares et en les quittant. Pour se faire écraser ici, on doit le vouloir absolument, à moins qu'on ne soit sourd comme un pot. (Ne pourriez-
(1) Aujourd’hui cet embranchement existe, et l'usine Nantaise a pris de grands développements. Une église est construite à une pelite distance des Moulins, et le nouveau village, Agnès, sera bientôt une petite ville florissante. Ceux qui ont eu la bonne idée d'y acheter des terrains à bâtir ont pu réaliser de beaux bénéfice:
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vous pas me dire pourquoi les pots sont plus sourds que les casseroles ?)
Les wagons américains, appelés ici chars, sont bien longs. Moi qui suis un peu myope, je n’en vois pas le bout. Ils me rappellent les installations de tirs à la cible dans mon pays.
Après tout, ils sont Lrès commodes. On y trouve toujours de l'eau fraiche. Un jeune homme, chargé du balayage, vend des fruits, des biscuits, des friandises et une espèce de limonade. N'oublions pas deux meubles qu'on ne trouve pas chez nous dans les wagons et qui cependant ont bien leur utilité : les water-closets et les poëles.
Nous traversons plusieurs beaux villages, entre autres Kookshire, où je voudrais voir s'établir quelques fermiers belges. Il y a encore de la place. On peut s'y occuper de jardinage et conduire à Sherbrooke des légumes qui se vendent toujours très bien et à des prix très élevés. (1)
Il fait nuit quand nous arrivons aux Moulins Nantais. Là m'attend un spectacle bien curieux. Une usine anglaise, qui débite chaque jour en planches et en madriers des milliers de troncs d'arbres, fait jour et nuit, sur une erande plate en face des ateliers, d'immenses feux pour
(1) En écrivant ces lignes je n'ai fait que répéter ce qui m'a été dit par plusieurs personnes. J'ai commis ainsi une erreur bien involontaire, dont j'ai été d’ailleurs la première victime. Le jardinage donnerait en effet de beaux bénéfices... si les Canadiens mangx aient plus de légumes; mais à Sherbrooke on n’en mange guère et je n'ai pu me défaire des produits de mes jardins qu’en les cédant à vil prix. Je n’en dirai pas autant pour les environs de Québec, Montreal, Winnipeg et Ottawa, où les jardiniers réalisent de beaux bénéfices, Un Belge, arivé au Canada il y a cinq ou six ans, M. Léonard Cools, de Courtrai, possède de beaux jardins à Saint-Hyacinthe. On me dit qu’it fait de très bonnes affaires.