A VOYAGES AUTOUR DU MONDE
contre l'homme dont l'intention bien connue serait d'être votre assassin s’il n’était retenu par la crainte.
Départ des iles des Navigateurs. Nous dirigeons notre route vers celles des amis. Rencontre de l’île Vavao et de différentes îles de cet archipel. Les habitants de Tongatabou s'empressent de venir à hord et de lier commerce avec
nous. Nous mouillons à l'ile Norfolk. Description de cette ile. Arrivée à Botany-Bay.
Les vents de nord-nord-ouest nous suivirent au-delà de l'archipel des Amis. Ils étaient toujours pluvieux, et souvent aussi forts que les vents d'ouest qu'on rencontre l'hiver sur les côtes de Bretagne. Nous savions très bien que nous étions dans la saison de l'hivernage, et conséquemment des orages et des ouragans ; mais nous ne nous étions pas attendus à éprouver des temps aussi constamment mauvais. Le 27 décembre nous découvrîimes l’île de Vavao, dont la pointe septentrionale nous restait, à midi, précisément à l'ouest: notre latitude était de 48 degrés 34 minutes. Cette île, que le capitaine Cook n'avait jamais visitée, mais dont il avail eu connaissance par le rapport des habitants des iles des Amis, est une des plus considérables de cet archipel : elle est à peu près égale, en étendue, à celle de Tongatabou; mais elle a sur elle un avantage, c'est que, plus élevée, elle ne manque point d'eau douce; elle est au centre d’un grand nombre d’autres îles qui doivent porter les noms dont le capitaine Cook a donné la liste, mais qu’il nous serait difficile de classer.
Le 27, j'arrivai vers l’île de Vavao qu'on n'apercevait que du baut des mâts. Elle est la plus considérable de l'archipel des Amis : les autres îles éparses au nord ou à l’ouest ne peuvent être comparées à cette dernière, Vers midi j'étais à l'entrée du port dans lequel le navigateur Maurelle avait mouillé ; il est formé par de petites îles assez élevées qui laissent entre elles des passages étroits, mais très profonds, et mettent les vaisseaux parfaitement à l'abri des vents du large. Ce port est très supérieur à celui de Tongatabou.
Continuant notre route, nous mîmes l'île Kao par Je milieu de l’île Toofoa, de sorte que la première ne paraissait être que le sommet de la seconde, et nous la relevâmes ainsi au nord 27 degrés est. L'île Kao est environ trois fois plus élevée que l’autre, et ressemble au soupirail d'un volcan : sa base nous parut avoir moins de deux milles de diamètre. Nous observâmes aussi sur la pointe du nord-est de l'île Toofoa, du côté du canal qui la sépare de Kao, un pays absolument brûlé, noir comme du charbon, dénué d'arbres et de toute verdure, et qui vraisemblablement aura élé ravagé par les débordements de lave. Nous eûmes connaissance, l'après-midi, des deux îles de Hoonga-tonga et de Hoonga-hapaee : elles sont comprises dans une carte des îles des Amis.
Le 31 décembre, nous reconnûmes la pointe de Van- Diémen , et le banc des Brisants , qui est au large de cette pointe : elle nous restait, à midi, à l’est, à environ deux lieues. Comme les vents étaient au nord, je fis gouverner sur la côte méridionale de l'île, qui est très saine et dont on peut s'approcher à trois portées de fusil. La mer brisait avec fureur sur toute la côte, mais ces brisanis étaient à terre , et nous apercevions au-delà les vergers les plus riants. Toute l'Île paraissait cultivée; les arbres bordaient les champs, qui étaient du plus beau vert. IL est vrai que nous étions alors dans la saison des pluies.
Les cases des insulaires n'étaient pas rassemblées en village, mais éparses dans les champs, comme les maisons de campagne dans nos plaines les mieux cultivées. Bientôt sept ou huit pirogues furent lancées à la mer et s'avancèrent vers nos frégales ; mais ces 1nsulaires, plus cultivateurs que marins, les manœuvraient avec timidité. 1ls n'osaient approcher de nos bâtiments, quoiqu'ils fussent en paune, et que la mer fût très belle : ils se jetaient à la nage, à huit ou dix toises de nos frégates , tenant dans chaque main des
noix de coco, qu'ils échangeaient de bonne foi contre des morceaux de fer, des clous, ou de petites haches.
Des cent cinquante îles qui composent l'archipel des Amis, le plus grand nombre ne consiste qu'en rochers inhabités et inhabitables, et je ne craindrais pas d'avancer que la seule île d'Oyolava l'emporte en population, en fertilité et en forces réelles, sur toutes ces îles réunies, où les insulaires sont obligés d’arroser de leurs sueurs les champs qui fournissent à leur subsistance. C’est peut-être à ce besoin d'agriculture qu'ils doivent les progrès de leur civilisation, et la naissance de quelques arts qui compensent la force naturelle qui leur manque, et les garantissent de l'invasion de leurs voisins. Nous n'avons cependant vu chez eux d'autre arme que des patous-patous ; nous leur en achetâmes plusieurs, qui ne pesaient pas le tiers de ceux que nous nous étions procurés à Maouna, et dont les habitants des îles des Amis n'auraient pas eu la force de se servir.
La coutume de se couper les deux phalanges du petit doigt est aussi répandue chez ces peuples qu'aux îles des Cocos et des Traîtres ; et cette marque de douleur pour la perte d'un parent ou d'un ami est presque inconnue aux îles des Navigateurs.
Le 1er janvier 1788, à l'entrée de la nuit, je pris le parti d'arriver à l’ouest-sud-ouest, et de courir sur Botany-Bay, en prenant une route qui n’eût encore été suivie par aucun navigateur. Il n’entrait point dans mon plan de reconnaître l’île Plistard, découverte par Tasman , et dont le capitaine Cook avait détermine la position ; mais les vents, ayant passé du nord à l'ouestsud-ouest, me forcèrent de prendre la bordée du sud, et le 4 au matin j'aperçus cette île, dont la plus grande
largeur est d’un quart de lieue. Elle est fort escarpée ,
n’a que quelques arbres sur la côte du nord-est, et ne peut servir de retraite qu’à des oiseaux de mer.
Le 13, nous eûmes connaissance de l’île Norfolk et des deux îlots qui sont à sa pointe méridionale. La mer était si grosse, et depuis si longlemps, que j'eus peu d'espoir de rencontrer un abri sur la côte du nordest, quoique les vents fussent dans ce moment au sud. Cependant, en approchant, je trouvai une mer plus tranquille, et je me décidai à laisser tomber l'ancre à un mille de terre.
L'ile Norfolk, quoique très escarpée, n'est guère élevée de plus de soixante-dix ou quatre-vingts toises au-dessus du niveau de la mer: les pins dont elle est remplie sont vraisemblablement dé la même espèce que ceux de la Nouvelle-Calédonie ou de la Nouvelle- Zélande. Le capitaine Cook dit qu’il y trouva beaucoup de choux-palmistes ; et le désir de nous en procurer n’était pas un des moindres motifs de l'envie que nous avions eue d'y relâcher. Il est probable que les palmiers qui donnent ces choux sont très petits, car nous n’apercûmes aucun arbre de cette espèce. Comme celte île n'est pas habitée, elle est couverte d'oiseaux de mer et particulièrement de paille-en-queue, qui ont tous leur longue plume rouge ; on y voyait aussi beaucoup de fous et de goëlettes, mais pas une frégate. Un banc de sable, sur lequel il y a de vingt à trente brasses d’eau, s'étend à trois ou quatre lieues au nord el à l’est de cette île, et peut-être même tout autour; mais nous ne sondâmes pas dans l'ouest. Pendant que nous étions au mouillage , nous primes sur le banc quelques poissons rouges, de l'espèce qu'on nomme capilaine à l'Ile-de-France, ou sarde, et qui nous procurèrent un excellent repas,
Le 17 jauvier, nous étions sous voile, et par 31 degrés 28 minutes de latitude sud, et 459 degrés 15 minutes de longitude orientale, nous fâmes environnés d’une innombrable quantité de goëlettes qui nous faisaient soupeonner que nous passions auprès de quelque île ou rocher ; et il y eut plusieurs paris pour la découverte d'une nouvelle terre avant notre arrivée à Botany-Bay, dont nous n’étions cependant qu'à cent quatre-vingts lieues. Ces oiseaux nous suivirent jusqu'à quatre-vingts lieues de la Nouvelle-Hollande , et
il est assez vraisemblable que nous avions laissé derrière nous quelque îlot ou rocher qui sert d'asile à ces sortes d'oiseaux, car ils sont beaucoup moins nombreux auprès d'une terre habitée. Depuis l’île de Norfolk jusqu'à la vue de Botany-Bay, nous sondàmes tous les soirs en filant deux cents brasses, et nous ne commençâmes à trouver fond qu'à huit lieues de la côte, par quatre-vingt-dix brasses. Nous en eûmes connaissance le 23 janvier : elle était peu élevée, et il n’est guère possible de l’apercevoir de plus de douze lieues. Les vents devinrent alors très variables, et nous éprouvâmes , comme le capitaine Cook, des courants qui nous portèrent chaque jour 15 minutes au sud de notre estime ; en sorte que nous passâmes la journée du 21 à louvoser à la vue de Botany-Bay, sans pouvoir doubler la pointe Solander, qui nous restait à une lieue au nord : les vents soufflaient avec force de cette partie, et nos bâtiments étaient trop mauvais voiliers pour vaincre à la fois la force du vent et des courants ; mais nous eûmes ce même jour un spectacle bien nouveau pour nous depuis notre départ de Manille, ce fut celui d'une flotte anglaise, mouillée dans Botany-Bay, dont nous distinguions les flammes et le pavillon.
Des Européens sont tous compatriotes à cette distance de leur pays, et nous avions la plus vive impatience de gagner le mouillage ; mais le temps fat si brumeux le lendemain, qu'il nous fut impossible de reconnaître la terre, et nous n’atteignimes le mouillage que.le 26 janvier, à neuf heures du matin : je laissai tomber l'ancre à un mille de la côte du nord.
lei se termine le journal de La Pérouse. Nous ne répéterons point ce que nous avons dit dans le discours préliminaire sur le sort de cet illustre infortuné; mais nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs la dernière lettre qu'il écrivit de Botany-Bay au ministre de la marine, pour l'informer de la route qu'il allait tenir avant d'arriver à l'Ile-de-France,
Botany-Bay, 7 février 1788.
. . . | .\ « Je remonterai aux îles des Amis, et je « ferai absolument {out ce qui m'est enjoint par mes «instructions , relativement à la partie méridionale de « la Nouvelle-Calédonie, à l'île Santa-Cruz de Mindana, « à la côte du sud de la terre des Arsacides de Surville, «et à la terre de la Louisiade de Bougainville, en cher- « chant à connaître si celte dernière fait partie de la « Nouvelle-Guinée, ou si elle en est séparée. Je pas-
« serai, à la fin de juillet 4788, entre la Nouvelle-Gui-
« née et la Nouvelle-Hollande, par un autre canal que « celui de l'Endeavour, si toutefois il en existe un. Je « isilerai, pendant le mois de septembre et une partie « d'octobre, le golfe de la Carpentarie et toute la côte « occidentale de la Nouvelle-Hollande jusqu'à la terre «de Diémen ; mais de manière, cependant , qu’il me « soit possible de remonter au nord, assez tôt pour ar- «river au commencement de décembre 1788 à l'Ie- «de-France. »
Ainsi que nous le redirons en donnant la relation des voyages de l'amiral Dumont d'Urville , il était réservé à ce navigateur célèbre de retrouver, dans l’île de Vanikoro, les débris du naufrage de l'infortuné La Pérouse.