‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 99 sur 179 · À NS · texte numérisé non relu

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WOODBINE PARISH. 31.

ces grossiefs attelages fait place à des impressions bien différentes. À mesure qu'on avance, on est frappé de la régularité des rues et des édifices, de l'aspect des églises , de l'apparence riante des maisons blanchies en stuc, et spécialement de l'air de contentement et de liberté de la population, qui contraste d'une manière si étrange avec la populace misérable, mendiante, esclave, de Rio-Janeiro.

La fondation de Buenos-Ayres remonte à l'an 1580; mais cette ville ne devint le siége d'une vice-royaulé qu'en 1776, époque où elle fut détachée du gouvernement du Pérou. En 1767, lors du passage de notre célèbre navigateur Bougainville, elle ne comptait guère que 20,000 habitants; en 1748 , elle en avait environ 50,000 ; en 1795, 60,000 ; en 1800, 71,000 ; en 1824, 81,136; et aujourd'hui, 1853, la population de Ja province parait dépasser 200,000 âmes, dont 100,000 appartiendraient à la capitale.

Le nombre des étrangers fixés à Buenos-A yres est de 42 à 20,000, dont les deux tiers sont Anglais et Français, à peu près en proportions égales; le reste est composé d’Italiens et d'Allemands.

Une population ainsi mêlée et en contact journalier avec les étrangers ne saurait offrir un type ou caractère bien spécial. En effet, les Buenos-Ayriens des meilleures classes se distinguent à peine dans leur mise des négociants français et anglais élablis parmi eux; et de leur côté, les dames buenos-ayriennes adoptent à l'envi les dernières modes de nos dames parisiennes. Ce n'est que hors de la maison qu'on remarque une différence : alors la mantille et le châle, jetés négligemment sur les épaules, dominent sur le bonnet et la pelisse d'Europe.

Parmi les hommes, Buenos-Ayres compte des poètes dont les productions honorent la langue espagnole. Une collection , sous le titre de la Lyre argentine (la Lira argentina), a paru en 1823, et elle est digne en effet de remarque.

Les Buenos-Ayriens, dans leurs habitudes ordinaires, subissent naturellement l'influence du climat; ils sont donc un peu indolents et aiment peu l'industrie. Presque tous ceux des hautes classes portent le titre de docteurs; mais cela indique seulement celui qui a reçu une éducation libérale , c'est-à-dire a été aux écoles.

Le droit et la médecine occupent beaucoup de monde; les employés civils et militaires sont également très nombreux. Le clergé a perdu de son inflüence depuis qu'il est salarié par l'Etat. Le commerce et le négoce, à Buenos-Ayres, sont les principales sources de travail du peuple, quoique les importations et les exportations soient presque entièrement laissées aux mains des étrangers, qui n'abandonnent que le détail aux indigènes. Ceux-ci réunissent, préparent et apportent à la vente les produits du sol , et débitent les articles importés des pays élrangers.

Les artisans et les mécaniciens forment aussi une classe nombreuse, comme on peut le supposer, dans un pays où l'on manque de tout, et où personne ne se sent porté à faire grand'chose. C’est ici que l'Euro- Péen a un avantage décidé sur le naturel, à cause de ses habitudes industrieuses ; car il n'a pas besoin de sieste en plein jour, et il travaille pendant que les indigènes de toutes les classes, riches et pauvres, sont plongés dans le sonfmeil. Il ne saurait manquer de réussir, pourvu qu'il évite les cabarels, ce qui est difficile, puisqu'il en trouve à chaque coin de rue; il n'y en à guère moins de 600 ouverts toute la journée, Voici, au reste, la liste des divers états dans la seule ville de Buenos-Ayres en 1837 : 358 magasins de gros; 384% de détail; 323 tailleurs, cordonniers, modistes et merciers; 6 libraires: 598 pulperias ou débits de boissons ; 26 billards, 44 hôtels, tavernes et restaurants; 29 chimistes et apothicaires ; 76 boulangers et marchands de farine; 44% baracas ou magasins de peaux; 33 chantiers ; 13 écuries où l'on tient des

chevaux de louage, 6 carrossiers ; 874 charriots et voitures assujélis aux droits.

. Quiconque aime le travail en trouve à Buenos- Ayres, où les besoins alimentaires sont d'ailleurs si aisés à satisfaire, le bœuf ne se vendant qu'un sou la livre, et les basses classes ne vivant que de viande.

Buenos-Ayres, comme toutes les autres villes de l'Amérique espagnole, a été bâtie sur un plan uniforme, prescrit alors par le conseil des Indes, et consistant en rues alignées au cordeau , coupées à angles droits à chaque 150 verges , en couvrant, d'après la construclion particulière des maisons, deux fois plus de terrain que n’en exigerait une ville européenne pour le même nombre d'habitants. |

Sauf les églises, dont l’intérieur est d’une grande richesse, il n'y a rien de remarquable dans le style des édifices publics. Les maisons particulières manquent généralement de ce que nous appelons le confortable. Les chambres, en beaucoup d'endroits, n’ont encore qu'un simple brasier au milieu ; les cheminées. étaient considérées comme donnant de l'humidité et du froid; et on commence à peine à imiter en cela les Européens. Naguère encore toutes les murailles étaient nues et blanchies ; elles sont maintenant couvertes de tous les plus beaux papiers peints de Paris, et les meubles d'Europe garnissent tous les appartements. Les grilles anglaises, garnies de charbon amené de Liverpool comme lest, échauffent les appartements à plus bas prix qu'à Londres même, et elles ont certainement contribué à assainir les habitations et à rendre la santé meilleure,dans une ville dontlecielest neuf jours sur dix affecté par les brouillards de la rivière. Les indigènes commencent à mieux construire leurs habitations , et à leur donner plusieurs élages pour économiser le terrain, d'où l'on peut conclure qu'avant peu la ville de Buenos-Aÿres aura infiniment gagné sous le rapport de son architecture et de ses embellissements , ainsi que sous celui des commodités de la vie. |

I] lui restera pourtant toujours quelque chose d'indigène, comme, par exemple, les barreaux de fer aux fenêtres pour mettre à l'abri des voleurs les habitants endormis dans leurs lits, les croiséesouvertes, la nuit, à cause de la chaleur. Ces voleurs déploient, durant l'obscurité, une telle adresse, que souvent lon se réveille sans retouver ses vêtements. M. Parish cite um jeune couple qui fut dépouillé de cette manière, et qui, le lendemain matin, dans l'attitude embarrassante de: nos premiers parents après le péché, ou dans celle d'Ulysse après son naufrage, attendit qu'on voulût bien le tirer d’embarras.

On croirait difficilement qu'à Buenos-Ayres l'article le plus cher est l'eau, bien quon ne soit qu'à cinquante pas du fleuve. Celle qu'on obtient des sources est saumâtre et mauvaise, et il n'existe aucune citerne ni aucun réservoir public, bien que la ville soit fort peu élevée au-dessus du niveau de la rivière, el que rien ne serait plus facile que d'en faire arriver par les moyens artificiels les plus ordinaires. Quelques propriétaires ont des conduits pour recueillir l'eau de pluie tombée sur les terrasses plates de leurs maisons et qui suffit aux besoins habituels; mais les bâsses classes, qui ne peuvent faire de telles dépenses , sont à la merci des individus qui amènent sur de monstrueux charriots attelés de bœufs l'eau puisée dans le fleuve, et qui n'est potable qu’au bout de vingt-quatre heures, quand elle a déposé ses boueux sédiments.

Les principales rues de Buenos-Ayres sont aujourd'hui passablement pavées avec du granit tiré des îles voisines et notamment de l'île Martin-Garcia. Auparavant , l’on pouvait à peine marcher dans ces rues tantôt poudreuses et lantôt boueuses, et où les bœufs et les chevaux ne traînent qu'avec

‘une grande difficulté leurs charges; dans quelques

rues encore ces animaux succombent sous le faix, et pourrissent dans une sorle de mare qui s’est formée au milieu d'elles.

Le climat de Buenos-Ayres est sujet à de notables

et subites variations. Pendant la plus grande partie de l'année règnent les vents du nord, qui sont humides et rendent le feu nécessaire. Pourtant la glace est rare ; mais les effets de l'humidité sont dangereux dans les lieux rapprochés du fleuve. Plus loin, c’est-à-dire dans les pampas, elle n’exerce aucune influence sur la santé des gauchos ou naturels qui y couchent en. plein air sur la dure. À Buenos-Ayres, contrairement à ce qui a lieu dans d’autres pays, l'hiver est le temps de la plus grande humidité, parce que rarement la température est assez basse pour faire congeler la vapeur. Le ciel offre ordinairement le plus bel aspect, et l'air a une grande transparence. La plus grande chaleur est en janvier de 24 à 250 Réaumur.

Nous venons de citer les vents du nord comme nuisibles : celui qu'on nomme le vent chaud du nord excite l’irritabilité, et amène des querelles parmi le peuple bien plus fréquemment que dans aucun autre temps de l’année. Ce vent gâte la viande, fit cailler le lait, et rend le pain mauvais. Chaque indigène se plaint, et lorsqu'on l'interroge sur la cause de son mal, sa seule réponse est celle-ci : « Senor, es el viento norte : monsieur, c’est le vent du nord.» Nombre de gens parcourent les rues, les tempes garnies de gros haricots verts, qu'ils jugent propres à calmer les maux de tête,

Heureusement , le pampero où vent d'ouest vient terminer brusquement ces souffrances : c’est une brise rapide qui rompt le calme de l'air, et balaie devant lui tous les miasmes. Ce vent, qui arrive des Andes, traverse les pampas, et alteint Buenos-Ayres, où il souffle encore quelquefois comme un ouragan.

Pendant la chaleur, le spectacle le plus burlesque et le plus grave à la fois attire les regards de l’étranger vers le fleuve, où, le soir spécialement, une grande partie de la population, hommes, femmes et enfants pêle-mêle, se tiennent par centaines jusqu’au cou dans l'eau. Si, comme cela arrive souvent, le pampero souf- Île tout-à-coup sur une telle assemblée, la confusion qui s'ensuit est plus facile à imaginer qu’à dépeindre ; heureux ceux qui ont mis leurs vêtements sous la garde de quelqu'un; autrement, et avant que les baigneurs soient sortis de l’eau, tout est balayé et em-

orté par cette brise rafraîchissante. Ils doivent encore

énir le ciel d'en être quittes à ce prix; car d'ordinaire le pampero est accompagné d'un nuage de poussière qui, produisant en plein jour momentanément une complète obseurité, entraîne et noie alors les baigneurs dans le courant du fleuve, avant qu'ils aient pu regagner le rivage. Enfin, si le tonnerre se joint au pampero, des centaines de victimes périssent quelquefois sous les coups de ce terrible ouragan, alternalivement sombre et lumineux, auquel heureusement succède bientôt un ciel frais et serein. Les indigènes, naturellement de bonne humeur el sans souci, s'amusent des accidents les plus légers, et oublient les plus graves, remplis d’ailleurs de cette croyance, qu’à tout prendre ils sont encore favorisés, puisqu'ils se trouvent exempts des maladies épidémiques des autres pays.

Après avoir tracé l’histoire des établissements espagnols sur la côte de Patagonie, et rappelé les explorations et découvertes opérées dans l’intérieur des terres, avant et depuisla déclaration d'indépendance des provinces unies du Rio de la Plata; après avoir ensuite indiqué l'aspect géologique des pampas , et les resles fossiles d'animaux terrestres qu'on y a découverts, l'auteur du voyage que nous analysons passe à la description desdites provinces, en donnant préalablement une idée de l'importance des rivières qui sillonnent le sol de l'union fédérative.

La première des rivières est le Paraguay, qui, en se mêlant au Parana, venant du nord-est, prend, audessus de la ville de Corientes, le nom de. Parana, et le conserve jusqu'à sa jonction avec l’Uruguay, à quelques lieues au-dessus de Buenos-Ayres, où les deux rivières n'en forment plus qu'une seule sous le nom de Rio de la Plala (4). Le Paraguay a ses sources entre les 13€ et 14e degrés de latitude méridionale, dans ces chaînes de montagnes qui, bien que d’une médiocre élévation par elles-mêmes, paraissent se lier à celles du Pérou et du Brésil, et constituer les réservoirs de quelques-unes des principales rivières de l'Amérique du Sud. De leur versant septentrional dépendent les plus considérables des affluents de la Madéra et de la Tapajos, et autres vastes courants qui se jettent dans l’Amazone; tandis que, d’un autre côté, tous ceux qui coulent vers le sud trouvent leur issue dans le Paraguay. Une foule de courants navigables lui arrivent de l’est, à mesure qu'il traverse le riche territoire brésilien. 11 lui en arrive aussi de l'ouest, notamment le Pilcomayo , par 250 2 de lat. S., près de l'Assomption, et le Verméjo, par environ 27°, un peu avant sa jonction avec le Parana proprement dit, lequel plus bas recoit le Rio-Salado, par 31° 30’ lat. S.

Le Paraguay a des inondations périodiques très analogues avec celles du Nil Ces deux fleuves coulent à peu près à la même distance de l'équateur, vers d-s pôles opposés, et débouchent par des deltas vers la même latitude.

Le Parana, dans son cours à l’orient du Paraguay, presque parallèle à celui-ci, arrive des provinces du Brésil ; il a plusieurs chutes ou cataractes, et des débordements périodiques qui couvrent une immense étendue de terrain.

L'Uruguay, qui contribue avec le Parana à former le grand estuaire du Rio de la Plata, tire son nom des nombreuses chutes et rapides qui entravent son cours d'environ 300 lieues. Il prend sa source vers le 27° degré de latitude sud, dans les montagnes voisines de la côte de Brésil opposée à l'île Sainte-Catherine.

ÀLBERT-MONTÉMONT.

(4) Les indigènes l'ont appelé Parana Gayu,qui veut dire grand. Dès que cette grande masse d’eau s’est réunie, elle s'étend majestueusement et toujours en augmentant jus= qu'à la hauteur des caps Sainte-Marie et Saint-Antoine, dis= tants l’un de l’autre de 46 à 50 lieues. A. M.

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