‹ Voyages autour du monde et en Océanie :Chapitre 105 sur 179 · ER · texte numérisé non relu

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je pus et regagnai le bord, Ge petit accident, dontle ciel ne m'eût pas sauvé comme le jeune Daniel, ne me fil pas oublier mon touraco. Avec mes chiens qui avaient suivi la bande, je comptais bien le déterrer, en quelque lieu qu’il se fût caché : je les conduisis sur la voie; ils le trouvèrent blotii sous une touffe de broussailles ; je mis la main dessus, et le plaisir de posséder enfin ce charmant animal me fit bientôt oublier ce qu'il m'avait coûlé d'embarras et de dangers. :

Je m'en suis procuré par la suite autant que j'en ai voulu ; je les prenais même tout vivants, paree qu'ayant remarqué dans le jabot de celui-ci l'espèce de fruits dont il se nourrit plus particulièrement, c'était toujours aux arbres qui produisent ces fruitsque je m'adressais, soit que je voulusse les tirer, soit que jé me contentasse de leur tendre des piéges.

LeL oiseau, agréable autant par sa forme que par ses couleurs et ses accents bien prononcés, réunit la sou plesse à l'élégance ; tous ses mouvements sont lascifs, ses attitudes pleines de grâces ; sa couleur est d'un beau vert-pré ; une belle huppe de la même couleur bordée de blanc orne sa tête; ses yeux d’un rouge vif sont couronnés par un sourcil d’une blancheur éclatante; ses ailes sont du plus beau pourpre changeant en violet, suivant les attitudes qu'il prend, ou le poiut de jour sous lequel on l'admire.

C'est mal à propos que les naturalistes ont placé cet oiseau parmi les coucous, avec lesquels il n a aucun rapport. Le coucou dans tou- les pays du monde est un oiseau qui ne se nourritque de chenilles, d'insectes, elc., etle touraco est frugivore.

Le coucou de tous les climats ne pond jamais que dans les nids des autres oiseaux , sur lesquels, par ce moyen, il se décharge des soins et du sort de sa progéniture; le touraco, plus sensible , plus soigneux de sa famille , fait lui-même son nid, y dépose ses œufs et les couve.

Je me mis en devoir de quitter cette terre et de lever

. Je camp pour aller le placer à trois lieues plus loin, sur une colline nommée Pampœn-Kraal.

La colline de Pampæn-Kraal, où je placai mon camp, me plut beaucoup. J'avais, non loin de ma tente, une pelile éminence couronnée par un buisson de trente à trente-cinq pieds de diamètre; les arbres et les arbustes dont il était formé avaient, en croissant , tellement entrelacé leurs branches, que le tout ne paraissait offrir qu'un seul corps bien épais et bien garni.

Quoiqu'il dût m’en coûter d'abandonner cette aimable solitude, il fallut cependant s'y résoudre. Je me mis un jour à parcourir {ous les environs, afin de reconnaître quelle route je pourrais tenir qui fût du moins praticable et sûre. Je trouvai, à une lieue de distance de mon camp, un torrent très rapide qu'on a nommé le trou du Caïman, je ne sais pourquoi ; car, dans tout ce pays, je n ai jamais aperçu ni caïman ni crocodile : ce torrent filait entre deux montagnes peu hautes, mais excessivement escarpées ; à ma droite, j'avais la mer à mille pas environ; sur la gauche, des montagnes et des bois impraticables pour mes voitures et mes bestiaux; il ne me restait donc d'autres ressources pour passer que le trou dangereux du Caiman.

De retour à mon camp, jetrouvai tout en ordre, mes bêtes soignées et mes gens à leur devoir. J'avais remis à M. Mulder, agent de la Compagnie, tous les animaux apprêlés depuis mon dernier envoi, ainsi que les touracos vivants que j'avais prisaux piéges : il me promit de les faire passer à M. Bærs, fiscal au Cap.

.. Le 30 avril, je fis défiler devant moi ma caravane, et jetant un dernier coup d'œil sur le délicieux ermitage de Pampœn-Kraal, je le quittai avec plus de regret qu'un amant se sépare de sa maîtresse. Depuis, j'ai demandé plus d’une fois des nouvelles de ce charmant asile , el j'ai eu la satisfaction d'apprendre que nonseulement il avait été respecté, mais que les Hottentots lui avaient donné mon nom.

Malgré toutes mes précautions, nouseümes beaucoup de peine au trou du Gaïiman , aiusi qu'à la rivière que

les Hottentots nomment enleurlangue Arakede-Kau, ce qui signifie le Gué des Filles; ce pays étail autrefois habité par des Hottentots qui sont actuellement anéantis ou dispersés de côté et d'autre. Les grandes fosses qu'on rencontre de distance en distance annoncent qu'ils étaient chasseurs, et qu ils attrapaient, dans leurs piéges , des buffles et des éléphants qu'on ne voit plus, ou très rarement, dans ce quartier.

Après huit heures de marche, nous arrivâmes près de la Swarte-Rivier, ou la rivière Noire : elle était encore débordée par les pluies, et nous fûmes obligés de la passer sur des radeaux que nous construisimes à l'instar de ceux que nous avions déjà précédemment faits. Des traces de buffles toutes fraîches nous firent séjourner à l’autre bord : j'eus enfin le plaisir d'en tuer un , et le Hottentot que j avais mené avec moi en tua un autre; ils furent aussitôt dépecés. Je voulus qu'on les coupât par tranches fort minces , pour être plus aisément saupoudrées de sel, el exposées ensuite à l'air et au soleil. Les buissons, les branches, les charriots, tout ce qui nous environnait fut chargé des débris sanglants de nos buffles ; mais tout-à-coup. au milieu de notre opération etsans nous y êlre attendus, nous nous vimes assaillis par des volées de milans, de vauturs, de toutes sortes d'oiseaux de proie qui arrachaient les morceaux et les disputaient avec acharnement à mes gens; emportant chacun une pièce assez forte, ils s'en allaient , à dix pas de nous, sur une branche, la dévorer à nos yeux. Les coups de fusil ne les épouvantaient guère ; ils revenaient sans cesse à la charge, de telle sorte que, m'apercevant que je brûlais ma poudre fort inutilement, nous primes le parti de les écarter, et de les chasser avec de grandes gaules jusqu'à ce que notre viande füt séchée. J'en avais fait fumer les langues.

Nos provisions achevées et bien emballées, nous abandonnâmes la rivière Noire; et, après avoir traversé le Goucom à deux lieues de là, nous gagnâmes deux lieues encore plus loin la Neissena, rivière considérable, et que la marée enflail encore. Au-delà nous eûmes à franchir une montagne d'un difficile accès : elle était escarpée de façon à me faire craindre qu'il ne m'arrivât quelque accident; un pressenliment intérieur semblait me l'annoncer. Je faillis en effet à perdre dans un moment tout le fruit de mes peines et de mes incroyables fatigues : la rupture d'une chaîne précipita un des charriots de la caravane du sommet jusqu’en bas. Après avoir ramassé nos effets, et rétabli chaque chose à sa place, nous attelâmes de nouveau cette fatale voiture qui regagna sans péril, dans une heure, ce qu'elle avait perdu en dix minutes.

A mesure que je m'éloiznais des colonies et m’avan- Cais dans les‘terres, tout prenait à mes regards une teinte nouvelle : les campagnes élaient plus magnifiques, le sol me semblait plus fécond et plus riche, la nature plus majestueuse et plus fière ; la hauteur des monts offrait, de toutes parts, des siles et des points de vue charmants que je n'avais jamais rencontrés ; ce contraste avec les terres arides el brûlées du Cap me faisait croire que j'en étais à plus de mille lieues.

Nous avancions , ayant toujours à l'ouest la grande chaîne couverte de bois que nous avions aperçue de fort loin. Après quatre heures et demie de marche, je fis halte près d'un pelil ruisseau à environ trois lieues de la mer. Nous aperçûmes une quantité prodigieuse de poissons qui remontent avec la marée. Lorsque nous la vimes dans son instant de stagnation, je fis barrer le ruisseau avec le large filet de M. Mulder ; je m'en servais pour la première fois ; il élait trop long, on le mit en double. Je passerais pour un exagéraleur si je disais tout ce qu'il y resta de poisson lorsque la marée fut écoulée. Le filet en souffrit beaucoup,

On ne saurait choisir un emplacement plus utile et plus agréable que celui sur lequel je me trouvais alors pour élablir et voir prospérer une colonie. La mer passe par une ouverture d'environ mille pasentre deux grands rochers, et pénètre dans les {erres à plus de deux lieues

Calao.

et demie ; le bassin qu’elle y forme a plus d'une lieue de large; toute la côte à droite et à gauche est bordée de rochers qui ne laissent aucune communicalion avec lui. Les terres sont vigoureuses et fertiles; des eaux fraîches et limpides arrivent de tous côtés des montagnes de l’ouest; ces montagnes, couronnées de bois superbes, se prolongent jusqu'au bassin par des retours et des sinuosités qui présentent cent bocages naturellement variés et plus agréables les uns que les autres. C’est sur ces bords que je trouvai beaucoup de petits hérons blancs de la même espèce que ceux qui sont envoyés de Cayenne, et que j'avais vus dans ma jeunesse à Surinam. J'y découvris aussi la grande aigrelte; mais elle y était plus rare. Les bois fournissent en abondance du menu gibier, du bufflg et quelquefois des éléphants. On voit éparses à de longues distances deux ou trois misérables habitations réduiles au triste et pénible commerce du bois et du beurre avec le Cap.

Je demeurai dans ce beau pays jusqu'au 13. Nous lraversâmes, par des chemins détestables , une forêt nommée le Poort ou le Port: de là, en sept heures de marche , nous nous rendîmes à la rivière de Wilte- Dreft, ou du gué blanc. Je vis encore en divers endroits deux ou rois habitations non moins chétives que les autres; l'éloignement et les risques de la route ne permetlant que très rarement à ces malheureux colons, de conduire au Cap quelques bœufs qui y arrivent toujours

S'OTAIN

en mauvais élat, el sont par conséquent mal vendus et encore plus mal payés.

J'avançais toujours; mais soit que les fatigues et les traverses multipliées que je venais d’éprouver coup sur Coup eussent un peu dérangé ma santé, soit que je dusse payer le tribut à ces nouveaux climats, et que leur température eût agi sur moi fortement, je fus soudain frappé de maladie et de l'idée cruelle que je laisserais mes cendres à deux mille lieues de ma famille. Après douze jours d'une transpiration abondante, le repos et la diète me rétablirent : je pris de l'exercice avec modération, je tranquillisai ma tête, et me trouvai de jour en jour mieux portant. Le même régime rétablit tout mon monde.

Après mon parfait rétablissement, je repris de nouveau mes occupations ordinaires : l'exercice et la chasse. Dès ma première course, je reconnus que nous étions flanqués d'une seconde rivière, le Keur-Boom, qui tombe des montagnes de l’ouest, et reçoit le Witte- Dreft une lieue avant d'arriver à la mer; son embouchure est à côté d’une baie connue des navigateurs sous le nom de baie d’Angoa, et nommée Plettenberg (4) depuis qu'un gouverneur du Cap voulut qu'on

(1) Levaillant écrit à tort Plettenberg , ainsi que le remarque M. Walckenaer. La même baie se nomme aussi Bahia Formosa et Mossel-Bay. A. M.

LBEVAILLANT.

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