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Une clairière commode où je plaçai mon camp.
gravât sur une colonne de pierre son nom, l’année et le jour de son arrivée.
Des troupeaux considérables de buffles venaient brouter sous nos yeux de l’autre côté du Keur-Boom : nous leur donnions la chasse, et nous en attrapions toujours quelques-uns.
Cet animal est extraordinairement farouche : c’est avec bien de la précaution qu'il faut l'attaquer dans les bois; mais en rase campagne, il n’est point redoutable : il craint et fuit la présence de l’homme. La façon la plus sûre de le prendre est de le faire harceler par quelques bons chiens : tandis qu'il s'occupe à se défendre , un coup de fusil dans la cervelle ou l’omoplate l'étend raide sur la place. Ses cornes sont très grandes et divergentes: on dirait, par le rapprochement qui les unit sur le front, qu’elles sortent toutes de la même base; elles y forment une espèce de bourrelet. Le buffle est incomparablement plus fort et plus grand que les plus beaux bœufs d'Europe.
En général l'animal à cornes et à pied fourchu porte un œil hagard, ce qui le fait paraître terrible ; mais Ce n'est pas, comme dans les bêtes carnassières et sanguinaires, un signe de fureur : c'est au contraire un signe de crainte et d’effroi. Il n’a ni l'astuce réfléchie, ni l'atroce méchanceté du lion, du tigre, et mème de l'éléphant; il n'en a nul besoin. Les végétaux dont il se nourrit ne portent point assez de cha-
ù II.
leur dans ses entrailles; il est plus farouche, mais il est timide. Je ne vois rien dans ce contraste apparent qui blesse la nalure, et j'y découvre un des caractères les plus frappants de l'homme.
Je n'avais point encore vu de près la baie très improprement dite Plettenberg; je fus surpris de voir que ce n’était qu'une rade très ouverte, et qui ne prend presque pas dans les terres. Elle est spacieuse ; les plus gros vaisseaux peuvent y mouiller; l'ancrage en est sûr.
Il faut souvent peu de chose pour rendre le calme à notre âme : telle est l’heureuse instabilité de l’esprit
‘humain ! Cette terre que je revoyais avec le plu$ amer
regret, et qui me semblait âpre et si triste, prit toutà-coup une face nouvelle et riante. Je vis sous mes pas des traces d’une troupe d’éléphants qui devaient avoir passé le jour même; il n'en fallut pas davantage pour dissiper mes chagrins et me consoler du retard que j'éprouvais dans ma route : nous plantâmes donc le piquet à cet endroit même.
Nous ne perdions pas un seul moment de vue la trace des animaux; après quelques heures de fatigues et de marches pénibles au milieu des ronces, nous parvinmes à un endroit du bois fort découvert. Dans un espace assez élendu, il n’y avait que quelques arbrisseaux et du taillis. Nous nous arrêtons. Un de mes Hottentots qui élait monté sur un arbre pour observer,
après avoir jeté les yeux de tous côtés, nous fait signe en mettant un doigt sur la bouche de rester tranquilles; il nous indique avec la main qu'il ouvre et ferme plusieurs fois le nombre d’éléphants qu'il aperçoit. Il descend; on tient conseil, et nous prenons le dessous du vent pour approcher sans être découverts. Il me conduit si près à travers les broussailles qu'il me met en présence d'un de ces énormes animaux. Nous nous touchions pour ainsi dire; je ne l'apercevais pas! non que la peur eût fasciné mes yeux; il fallait bien ici payer de sa personne et se préparer au danger. J'étais sur un petit tertre au-dessus de l'éléphant même : mon brave Hottentot avait beau me le montrer du doigt, et me répéter vingt fois d'un ton impatient et pressé, le voilà ! Je ne le voyais toujours point; je portais la vue beaucoup plus loin, ne pouvant imaginer que ce que j'avais à vingt pas au-dessous de moi püût être autre chose qu'une portion de rocher, puisque cette masse était entièrement immobile. A la fin, cependant, un léger mouvement frappa mes regards : la tête et les défenses de l'animal qu'effaçait son énorme corps se tournèrent avec inquiélude vers moi. Sans plus perdre de temps et mon avantage en belles contemplations, je pose vite mon gros fusil sur son pivot, et lui lâche mon coup au milieu du front : il tombe mort; le bruit en fit sur-le-champ détaler une trentaine qui s'enfuirent à toutes jambes. Rien n'était plus amusant que de voir le mouvement de leurs grandes oreilles qui battaient l'air en proportion de la vitesse qu'ils mettaient dans leur course : ce n'était là que le prélude d'une scène plus animée,
Je prenais plaisir à les examiner lorsqu'il en passa un à côté de nous qui reçut un coup de fusil d’un de mes gens ; aux excréments teints de sang qu'il répandit, je jugeai qu'il était dangereusement blessé; nous commençâmes à le poursuivre. Il se couchait, se redressait, retombait; mais toujours à ses trousses, nous le faisions relever à coups de fusil, L'animal nous avait conduits dans de hautes broussailles parsemées eà et là de troncs d'arbres morts et renversés; au quatorzième coup, il revint furieux contre le Hottentot qui l'avait tiré; un autre l'ajusta d'un quinzième qui ne fit qu'augmenter la rage de l'éléphant, et, gagnant au pied sur les côtés, il nous cria de prendre garde à nous. Je n'étais qu'à vingt-cinq pas; je portais mon fusil qui pesait trente livres, outre mes munitions; je ne pouvais être aussi dispos que mes gens qui, ne s'élant pas laissé emporter aussi loin, avait d'autant plus d'avance pour échapper à la trompe vengeresse et se tirer d'affaire. Je fuyais; mais l'éléphant gagnait à chaque instant sur moi. Plus mort que vif, abandonné de tous
les miens (un seul accourait dans ce moment pour me .
défendre), il ne me reste que le parti de me coucher, et de me blottir contre un gros tronc d'arbre renversé ; j'y élais à peine que l'animal arrive, franchit l'obstacle, et tout effrayé lui-même du bruit de mes gens qu'il entendait devant lui, il s'arrête pour écouter. De la place où je m'élais caché, j'aurais bien pu le tirer; mon fusil heureusement se trouvait chargé; mais la bête avait recu inutilement tant d'atteintes; elle se présentait à moi si défavorablement que, désespérant de l'abattre d'un seul coup, je restai immobile en attendant mon sort. Je l'observais cependant, résolu de lui vendre chèrement ma vie si je le voyais revenir à moi. Mes gens inquiets de leur maîlre m'appelaient de tous côlés ; je me gardais bien de répondre ; convaineus par mon silence qu'ils avaient perdu leur chef, ils redoublent leurs cris el reviennent en désespérés ; l'éléphant effrayé rebrousse aussitôt, et saute une seconde fois le tronc d'arbre à six pas au-dessous de moi sans m'avoir aperçu; C'est alors que me remettant en pied à Mon tour, échauffé l'impatience, et voulant donner à mes Hottentots quelquesigne de vie, je lui envoie mon coup de fusil dans la culotte, IL disparut entièrement à mes regards, laissant partout sur son passage des lraces certaines du cruel état où nous l'avions mis. Cependant la nuit approchait ; nous nous hâtâmes
de rejoindre l'éléphant que j'avais eu le bonheur de tuer d'un seul coup. Nous n'avions rien pu faire deplus à propos ; notre présence écarla quelques vautours et plusieurs petits animaux carnassiers qui n'avaient point perdu de temps, et qui déjà commencaient à l'entamer : nous fimes plusieurs feux. Les -provisions nous manquaient : mes gens tirèrent pour eux plusieurs grillades de l'éléphant; on apprêta pour moi quelques tronçons de la trompe; j'en mangeais pour la première fois ; mais je me promis bien que ce ne serait pas la dernière, car je ne trouvais rien de plus exquis.
Nos viandes bien sèches encaquées, nous parlimes pour rétrograder encore vers le fatal trou du Caïman, où j'avais passé le 30 avril, deux mois auparavant, Mes Hottentots, que j'avais envoyés à la découverte, me rapporltèrent que nous pourrions traverser la chaîne des montagnes, à celle qu'ils nommaient /a Téle du Diable, et nous en primes la route. Chemin faisant, je revis mon ancien camp de Pampæn-Kraal, et je lui jetai un dernier regard de complaisance. Ar rivé au pied de la montagne, je fis charger sur une voiture la tète d’éléphant que j'avais disséquée , les défenses, tout ce que j'avais de préparé en oiseaux, insectes, elc., et laissant éncore une fois mon camp à la garde de mes fidèles serviteurs, je me rendis avec mon Charriot chez M. Mulder. Obligé de rebrousser chemin, comme on l'a vu, pour trouver un passage, je m'étais considérablement rapproché de sa demeure. Il se chargea de faire passer ma pacotille et de nouvelles lettres à M. Bœrs par la première occasion. Je pris enfin congé de sa vénérable famille que je ne devais plus revoir, et je rejoignis mon camp.
Dès le lendemain, de grand matin, nous grimpâmes la montagne, non sans beaucoup de peine et de fati- : gues ; mais ce ne fut rien en comparaison de celles que nous causa sa descente; j'en fus effrayé : quand nous l'aperçûmes, d'abord chacun de nous se regarda sans proférer un seul mot comme des gens pris au piége sans s’y être attendus. .
Ce n'était plus ce délicieux et fertile pays d'Auteniquoi; la montagne que nous venions de traverser, disons mieux, dont nous venions de nous précipiter, nous en séparait à jamais; elle ne pouvait plus nous offrir ces forêts majestueuses que nous avions si longtemps admirées; tout le revers de sa chaîne était hideux, pelé, sans aucun arbre, sans aucune apparence de verdure. Une autre chaîne parallèle à celle-ci semblait porter à regret quelques plants chétifs et contournés de ce bois qu'on nomme #/age-Boom. C'est cette chaîne qui, resserrant beaucoup ce pays et n’en faisant qu'une gorge interminable, lui a fait donner le nom de {’4nge-Xloo/, vallée longue.
Mon intention étant de tirer au nord, je fis sept heures de marche en longeant cette vallée maudite, et nous traversämes de nouveau le Keur-Boom ; cette rivière n’est ici qu'un médiocre ruisseau ; mais deux mois auparavant elle m'avait bien fait trembler, lorsqu'à sou embouchure, pour aller chercher mon balbusard, je m'étais lancé avec trop de précipitation et avais failli de m'y noyer. Continuant toujours notre marche avec lristesse, après quelques campements non moins ennuyeux, et vingt-deux heures de marche, je passai une aulre rivière encore qui porle bien son nom le Arom-Rivièr ou riviere courbe. Elle fait tant de tours, que nous la trouvions sans cesse sur notre chemin; je la traversai dix fois. À mesure que nous avancions, les deux chaînes de montagnes paraissaient se rapprocher exprès ; et le pays se rétrécissait considérablement ; la vallée n'était presque plus qu'une ravine marécageuse, qui pendant six grandes lieues donna beaucoup de peine à mes bœufs ;"nous revimes encore une fois le Krom-Rivier ; mais ce fut pour la dernière. [l prenait sa route vers l'est où il va se jeter à la mer; el nous lournâmes enfin.tout-à-fait au nord. J'abandonnai là un de mes chevaux malade, à qui il n’était plus possible de nous suivre : je ne vou-
lais pas m'arrêter pour une cure qui peut-être n'eût pas réussi : je pensai qu'il était plus simple de lui laisser à lui-même le soin de sa conservation.
L'Ange-Kloof a, dans sa longueur, quelques misérables habitations qui ressemblent moins à la demeure des hommes qu'à des tanières d'animaux : on y nourrit un peu de bétail. Lorsque le vent d'est vient frapper ces contrées sauvages, le froid y est excessif ; je l'ai senti depuis le premier jour jusqu’au dernier; nous avions tous les malins de la glace et des gelées blanches. Je ne sais pas combien cette vallée de désolation a de longueur précise; mais je suis sûr d’avoir employé quarante-six heures de marche pour la traverser.
Après m'être avancé sept à huit lieues, je franchis la Diep-Rivier, ou la rivière profonde, et dix lieues plus loin, le 7 août, nous eampâmes sur les bords de celle du Gamtoos, qui tire son nom d’un inforluné capitaine qui dans une tempête avait fait naufrage à son embouchure.
Combien nous fûmes dédommagés, à l'aspect de ce pays brillant et nouveau, de l'ennui que nous éprouvions depuis plusieurs jours au milieu des chemins détestables et des glaces de la vallée de l'Ange-Kloof!
Pendant que je m'amusais à tirer des oiseaux, je permis à mes Hottentots d'aller reconnaître et visiter leurs compatriotes que nous trouvâmes dans cette contrée. La connaissance fut bientôt liée avec cette horde sauvage; je me rendis à mon tour auprès d'elle; nous fûmes bientôt satisfaits les unis des autres. Leurs femmes s'habituèrent à mous apporter, lous les soirs, une grande quantité de lait. Cesgens étaient riches en bestiaux : ils me firent présent de quelques moutons; ils y ajoutèrent encore une paire de magnifiques bœufs, et, ne voulant pointèlre en reste avec eux, je leur donnai du tabac, des briquels et quelques couteaux. Tout mon monde-s'insinua insensiblement dans le kraal ; chacun eut bientôt sa chacune, et l'escadron femelle vint sans façon s'établir avec nous pour le temps de notre séjour.
J'appris qu'à l'embouchure de cette rivière, je pourrais rencontrer des hippopotames; je n’en avais point encore vu, et n étais éloigné de la mer que de quatre ou cinq lieues : à portée, pour la première fois, de connaître celle espèce de quadrupède, je me hâtai de partir. Mais la rivière élait si large, ses bords se trouvaient tellement obstrués par. de grands arbres, que toutes mes peines et mes recherches furent inuliles. Je passais les journées le long du rivage ; pendant la nuit je me mellais à l'affût , dans l'espérance de les voir sortir de l'eau pour brouter; jamais je n'eus la satiisfaction d'en joindre où même d'en voir un seul.
En revanche, l'éléphant et plus encore le buffle élaient si communs et si faciles à tuer que nous regorgions de vivres : j'en fournissais abondamment aux anciens maris de nos femmes. Mieux armés qu'eux , je faisais la chasse uniquement pour eux : je les obligeais de toutes façons. C'est ainsi qu'au milieu des déserts de l'Afrique, j'introduisais les usages et les belles manières des nations civilisées de l'Europe.
Tant que je restai dans ce canton, je variai mes campements avec mes occupations ; mais toujours je mattachai aux bords riants du Gamioos ; j'y fis une ample moisson de rarelés , et ma collection s'y accrut sensiblement. -
Le 11 septembre, à six heures du matin, nous décampâmes,; j'en avais donné connaissance à la horde voisine ; c'était avec le plus vif regret qu'elle nous voyait partir; moi-même je m'en séparais avec peine; ces bonnes gens m'avaient inspiré de l'attachement,
Après le depart de la horde, nous continuâmes notre route; mais un gros orage nous força d'arrêter à Galgebos : nous allâmes à deux lieues de là passer la rivière Van-Slaade, et dételer à sept heures sur le bord d'une mare qui pouvait abreuver toute la caravane.
Le temps, qui avait été orageux, ayant changé, nous abandonnâmes notre mare, et vers le milieu de la
journée, après avoir traversé les deux rivières nommées , l'une Ja Petite et J'autre la Grande Swartz- ÆKops (1), je fis dételer sur le bord de cette dernière. Je venais d'apercevoir des empreintes que je ne connaissais pas : quelques-uns de mes gens, à qui je les fis remarquer, m'assurèrent que c'étaient des pas de rhinocéros. Nous avions, sur celte seconde rivière qui était considérable , une autre horde de sauvages; le kraal était composé de neuf à dix huttes, et fourni de cinquante à soixante personnes tout au plus. Ces gens me conseéillèrent de. ue point passer la rivière Rossiman qui coule près de la côte; ils me disaient qu'il était plus à propos de couper sur ma gauche et de gagner davantage l’intérieur du. pays, pour éviler une troupe nombreuse de Cafres qui jetait l'alarme et mettait tout à feu et à sang dans le canton. Nous ne vimes rien paraître qui dût nous inquiéter : eonvaincu que nous n'avions pour le moment rien à redouter de ces Cafres si terribles , dès le moment je fis lever le camp, et nous quittâmes le Swartz-Kops.
La horde des Hottentots , effrayée au seul nom de ces cruels vengeurs, se proposait d'aller s'établir plus loin, pour n'être plus dans le voisinage de Ja Cafrerie : lorsqu'elle me vit près de partir, elle me demanda la permission de me suivre et de se metre sous la protection de mon camp. Quoique dans le fond je fusse enchanté de leur proposition, je m'en fis adroitement un mérite, autant dans le dessein de les tenir sous ma dépendance, que de rassurer mes gens par ce simulacre imposant et de stimuler leur courage. Je ne pouvais rien désirer de plus favorable ; je renfor- Çais ma petite troupe, et j'avais par-dessus les ressources particulières de cette horde, l'avantage de ma petite artillerie qui pouvait. faire face à des nuées de sagaies (2), et rendre nuls tous les efforts d'une armée desauvages, si j’élais bien secondé. En moins de deux heures, les cabanes furent démontées, empaquetées et mises avec les autres effets sur Je dos des bœufs auxiliaires.
Mes trois voitures suivaient avec le reste de mes gens tous armés : monté moi-même sur mon meilleur cheval, pour avoir l'œil à tout, je galopais sur lesailes, à droite, à gauche, en avant, en arrière, dans la crainte où j'étais sans cesse de quelque embuscade imprévue. J'étais armé de toutes pièces: je portais une paire de pistolets à deux coups dans les poches de mes culottes, une autre paire pareille à ma ceinture, mon fusil à deux coups sur l'arçon de ma selle, un grand sabre à mon côté, et un crit ou poignard à 11 boutonnière de ma veste; j'avais dix coups à tirer dans le moment.
Cette carayane en marche était un spectacle unique, amusant, je pourrais dire magnifique. Les sinuosités qu'elle était obligée de faire en suivant les détours des rochers et des buissons, lui donnaient continuellement de nouvelles formes, et ce point de vue variait à chaque instant. Quelquefois elle disparaissait entièrement à mes regards, et tout-à-coup, du haut d'un tertre, je découvrais à vue d'oiseau dans le lointain mon avantgarde qui s’avançait lentement vers le sommet d'une montagne, tandis que le corps général, qui suivait sans tumulte et dans le plus bel ordre les traces de ceux qui les avaient précédés, n’était encore qu'à mes pieds. Les femmes donnaient à téter, à manger et à boire à leurs enfants assis à côté d'elles sur leursbœufs; les uns pleuraient, d'autres chantaient ou riaient; les hommes, en fumant une pipe sociale, causaient entre eux et n'avaient plus l'air de gens qui fuient pleins d'épouvante l'approche d'un ennemi cruel.
Après une heure et demie de marche, je fis halle ; mais nous n'arrêlâmes que le temps qu'il fallait pour ramasser une bonne provision de sel sur les bords d'un lac d'eau salée qui se trouvait dans notre chemin; et deux lieues plus loin, je pris les devauls pour aller
(1) La Petite Tête-Noire et la Grande Tête-Noire. A. M. (2) Espèce de lance dont se servent les Cafres avec beancoup d'adresse. A. M.
visiter une habitalion que j'apercevais à notre gauche. Elle avait été saccagée et brülée par les Cafres; il n’en existait plus que quelques pans de murs tout noircis et calcinés par les flammes, image bien horrible dans le fond d'un désert ! Une heure après, je trouvai mon avant-garde arrêtée sur les bords du Kouga; nous y plantämes le piquet.
Le 23, après six heures de marche, nous arrivâmes à une grande et belle rivière appelée Sondag, qui coulait à plein bord; le temps tournait à la pluie; la crainte d’être encore arrêtés par un débordement nous fit prendre le parti de traverser sur des radeaux. Je fis couper le bois nécessaire pour cette construction, et même celui qu’il nous fallait pour l'entourage ordinaire de nos bestiaux lorsque nous serions campés; après quoi je fis embarquer nos voitures pièce à pièce, tous les effets et la moitié de mon monde. Ils allèrent camper de l’autre côté de la rivière, sous la conduite de Swanepoël; les bestiaux passèrent à la nage,, comme ils avaient fait dans les occasions précédentes; et le jour suivant, avec le reste de la troupe et des effets, je lraversai à mon tour le torrent sur mon radeau. Les préparatifs, l'exécution et le rétablissement de toutes choses nous occupèrent jusqu'au dernier du mois.
Le Sondag est un fleuve qui prend sa source dans de hautes montagnes presque toujours couvertes de neige, ce qui les a fait nommer Sneuwe-Bergen où montagnes de Neige : je les avais au nord sur ma gauche. Le fleuve, grossi par différentes petites rivières qui se joignent à lui, va se jeter et se perdre dans la mer, à dix lieues de l'endroit où j'étais.
Le 4er octobre, nous reprîimes notre route dans l'ordre accoutumé : après sept heures de marche, nous nous reposâmes un moment sur les ruines d’une habitation délaissée comme l’autre, et non moins triste et lugubre. À quatre heures du soir, nous nous arrè- (âmes à une mare d’eau. Nous fûmes bien heureux cette nuit-là d’avoir de, grands feux : quelques hyènes et deux lions nous vinrent visiter, et mirent lous nos bestiaux en désordre. Nous passâmes toute la nuit sur pied; il ne fallut rien moins que nos décharges bruyantes et non interrompues pour parvenir à les éloigner, tant ils montraient d'acharnement.
A la pointe du jour, nous vimes une si grande quantité de gazelles, que je résolus d'employer la journée entière à en faire la chasse. Nos provisions commencaient à manquer, et demandaient à être renouvelées plus souvent : nous fûmes assez heureux de tuer sept de ces gazelles.
En quatre heures, nous traversâmes la montagne d'Agter-Bruyntjes-Hoogle; puis, rafraîchis par un orage qui semblait arriver à souhait, après quatre autres heures nous campâmes pour passer la nuit. Nous yimes, toujours chemin faisant, quelques habitations désertes, dont les propriétaires, sans doute, étaient du nombre des confédérés. Le sol, dans cet endroit, me parut généralement bon; les montagnes étaient couvertes de beaux arbres, les plaines, parsemées de mimosa-inlotica, regorgeaient de gazelles et de gnous.
Je me mis en route dans la matinée. Après trois heures de marche, nous trouvâmes les bords du Groot- Vis-Rivier, ou rivière du Poisson. La chaleur était excessive; la terre, de tous côtés couverte de gros cailloux roulés, rendait le chemin fort pénible pour les bœufs : nous côtoyions toujours les bords de la rivière. A trois cents pas de son cours, la fatigue nous força de nous arrêter ; il n'était encore que quatre heures du soir. Tandis qu’on faisait les préparatifs ordinaires pour se procurer une nuit tranquille, je regagnai, en me promenant, le rivage. Non loin de là, j'aperçus les restes d'un kraal de Cafres, et je fus curieux de l’aller visiter. J'y vis quelques cabanes assez bien conservées, les autres étaient entièrement détruites; mais un spectacle plus triste frappa mes regards : je reconnus des ossements humains. Leur vétusté me fit croire qu'ils provenaient des malheureux dont les colons avaient fait leurs premières victimes, et que cette expédition
datait des commencements de cette injuste guerre.
Mes gens se répandirent sur les bords de la rivière. Nous allumâmes quelques branchages, et fimes cuire sur des charbons le foie des coudoux que je venais de tuer. Je ne sais si ce fut l'effet de la faim ou de la délicatesse du mets, je me rappelle que sans autre assaisonnement, sans pain (il y avait longtemps que je n'en mangeais plus), je ne pouvais m'en rassasier, et que c’estlà un des plus délicieux repas que j'aiefaitsde ma vie.
En côtoyant la rivière, nous nous approchions de son bord autant qu'il nous était possible, et dans le plus grand silence : nous marchâmes ainsi trois bonnes heures sans avoir rien découvert. Enfin, nous reconnûmes le pas d’un hippopotame qui devait avoir passé là pendant la nuit; nous suivimes cette trace l'espace d'urte heure et demie; elle nous conduisit à l'endroit où l'animal s'était jeté à l’eau : à l'instant, nous nous distribuâmes le long du bord, à quelque distance les uns des autres, pour prêter l'oreille. Il partit un coup de fusil de celui de mes gens qui était le plus éloigné : nous courûmes à lui. Il avait vu et tiré l'animal; mais il l'avait manqué. Heureusement nous n'attendimes pas longtemps sans le voir reparaître et l'entendre respirer : toute sa tête était hors de l’eau; mais il avait gagné vers la rive opposée. La rivière était fort large; deux de mes gens se mirent à la nage et la traversèrent dans l'espoir de forcer l'animal à tenir au moins le milieu, s'ils ne pouvaient l'amener à notre portée. CeLte épreuve réussit complétement; mais l'hippopotame montrait tant de défiance qu'à peine pour respirer sortait-il le bout du nez hors de l'eau; changeant de place à tout instant, il ne se remontrail jamais dans l'endroit où nous l’attendions; il replongeait si souvent et si vite qu'il ne donnait pas même le temps de l’ajuster : déjà nous avions tiré une trentaine de coups sans qu'aucun l’eût atteint. Les deux Hottentots qui avaient passé la rivière n'avaient point de fusil ; l'animal rusé, qui remarquait qu'on ne tirait point de leur côté, s’y tenait de préférence. Je fis partir Pit, celui de mes chasseurs qui en dernier lieu venait de remporter le prix au blanc; je lui commandai de passer la rivière hors de la vue de l'animal, de faire un détour pour rejoindre ses deux camarades, et surtout de ne point lirer sans être sûr de son coup. Il exécuta mes ordres avec beaucoup d'intelligence. L'animal qui, de l'autre bord, se sentait hors de notre portée, n'avait point de défiance, levait quelquefois sa tête presque entière hors de l'eau : dans un de ces moments, Pit l’ajusta si bien que l'hippopotame, en recevant le coup, replongea. Il était bien touché, j'en étais certain. Il reparut en effet bientôt, sortant la plus grande partie de son corps, et se débattant convulsivement : c'est alors que je lui envoyai une balle dans la poitrine. Il s’enfonça de nouveau et ne reparut plus que vingt-sept minutes après; il était mort et dérivait au courant. Nos nageurs allèrent à lui et le poussèrent de notre côté jusqu’au bout du rivage.
Je ne peindrai point la joie commune lorsque nous vimes enfin ce monstrueux animal en notre possession, Mais mon monde et moi avions nos motifs qui ne se ressemblaient guère : la gourmandise le présentait aux yeux de mes gens comme un friand morceau dont ils allaient se gorger, tandis que la curiosité l’offrait à mon esprit comme un objet intéressant d'histoire naturelle que je ne connaissais encore que par les livres et les gravures. ”
Arrivé chez les Gonaquois, je remarquai une jeune fille de seize ans, confondue dans la foule, et qui montrait moins d'empressement à partager les joyaux que je distribuais à ses compagnesque de curiosité pour ma personne: elle m’examinait avec une attention si marquée, que je m'approchai d'elle pour lui donner tout le temps de me considérer à son aise. Je lui trouvai la figure charmante ; elle avait les plus fraîches et les plus belles dents du monde : sa taille élégante et svelte et les formes amoureuses de son corps auraient servi le pinceau d’Albane : c'était la plus jeune des Grâces sous la figure d'une Hottentote.
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Les impressions de la beauté sont universelles ; c'est une souveraine dont l'empire est partout : je sentis à la prodigalité de mes présentsque je pliais un peu sous sa puissance. Ma jeune sauvage se fut bientôt accoutumée à moi : je venais de lui donner une ceinture, des bracelets, un collier de petits grains blancs, qui la parait à ravir; je détachai de mon cou un mouchoir rouge , dont elle s’enveloppa la tête. Dans cet accoutrement elle était ce qu’en langage précieux on dirait délicieuse. Je me faisais un plaisir de la parer moimême. Quand sa toilette fut achevée, elle me demanda quelques bijoux pour sa sœur, qui élait restée à la horde. Elle montra du doigt sa mère, et m'apprit qu'elle n'avait plus de père. Je la fatiguais de questions, tant je trouvais de charme dans ses réponses. Rien n’égalait le plaisir que j'avais à la voir, si ce n'était celui que je prenais à l'entendre. Je lui demandai de rester avec moi , et lui fis toutes sortes de promesses. Mais quand je lui parlai surtout de l'emmener dans mon pays, où toutes les femmes sont des reines, et commandent à des hordes puissantes d'esclaves, loin de se laisser tenter, elle rejeta bien loin mes propositions , et se livra sans façon à quelques mouvements d'impatience et d'humeur. Un monarque n’eût pas vaincu sa résistance, et le chagrin que lui causait la seule idée d'abandonner sa famille et sa horde. Je finis par la prier de m'amener du moins sa sœur, qui aurait lieu d'êtresatisfaite à son tour. Elle me le promit. Dans ce moment ses yeux se fixèrent sur une chaise placée non loin de moi: elle me montra un couteau que j'y avais laissé par hasard ; je m'empressai de le lui offrir ; elle le remit sur-lechamp à sa mère.
Elle était sans cesse occupée de ses atours nouveaux pour elle ; elle touchait ses bras, ses pieds, son collier, sa ceinture, passait vingt fois la main sur sa tête pour y toucher et reconnaître son mouchoir, qui lui plaisait beaucoup. J'ouvris mon nécessaire et j'en tirai le miroir, que je mis devant elle ; elle s’y regarda très attentivement et même avec complaisance : elle montrait assez par ses gestes el ses altitudes variées combien elle était satisfaite , je ne dis pas de sa figure, mais de ses ajustements, qui lui faisaient une impression toujours plus vive. Lors de sa toilette du matin et du départ de la horde pour me venir voir, elle s'était froité les joues avec de la graisse et de la suie; je les lui fis laver et bien essuyer ; mais je ne pus jamais lui persuader que les secours de son art nuisaient à la nature, qui l'avait créée très jolie. Quelque adresse que je misse dans mes raisonnements, quel que fût l'effet de sa complaisance à rendre à ses joues fraîches ce tendre velouté de la jeunesse, si fugitif et si léger, elle tenait à son vilain noir graisseux avec autant d'entêtement qu'en nos climats on tient au rouge, à toutes ces pâtes non moins dégoûtantes, si elles ne sont pas plus funestes.
Ma belle élève me pria de lui laisser mon miroir, et j'y consentis. Elle profitait à merveille de la faveur qu'elle s'était doucement acquise pour me demander tout ce qui lui faisait plaisir; je me laissais toujours entraîner; cependant je fus contraint de lui refuser plusieurs effets, autant par le besoin indispensable que j'en avais, que dans la crainte qu'elle n’en fit un usage dangereux pour elle-même. Mes boucles de jarretières l'avaient aussi tentée ; le brillant des cailloux du Rhin | +0 à ses yeux: j'aurais été charmé de lui en faire
ommage. Combien ne désirais-je pas en ce moment les plus misérables attaches de fer pour remplacer ce meuble d'un luxe d'ailleurs fort inutile ! Malheureusement c'était la seule paire que je possédasse ; je lui fis comprendre que ces boucles m'étaient absolument nécessaires ; de ce moment il n’en fut plus question. Elle avait le bon esprit de n'être affectée d'aucun de mes refus ; il suffisait que j'eusse une fois dit non pour qu'elle changeât d'objet.
Je trouvais son nom difficile à prononcer, désagréable à l'oreille , et très insignifiant pour mon esprit; je Ja débaptisai et Aa nommai Narina, qui signifie fleur en langage holtentot. Je la priai de conserver ce beau
: nom, qui lui convenait à mille égards (1) ; elle me pro-
mit de le porter tant qu’elle vivrait, comme un souvenir de mon passage dans son pays et comme un té: moignage de son amour ; car ce sentiment déjà ne lui était plus étranger, et dans son langage naïf et touchant elle me faisait assez connaître tout ce qu'a d’impérieux la première impression de la nature, et qu'au fond des déserts d'Afrique il ne fallait pas même oser pour être heureux.
J'avais fait tuer un mouton etcuireune bonne quanlité de notre hippopotame pour régaler nos hôtes : ils se livrèrent à tous les accès de la gaîté ; tout lemonde dansa. Mes Hottentots, en hommes polis et galants, régalèrent de leur musique les sauvages ; les virtuoses firent entendre le goura , le jnoumjnoum, le rabouquin ; l’heureuse guimbarde ne fut point oubliée : cet instrument nouveau produisit sur les assistants la plus vive sensation ; Narina, commetoutes les jolies femmes qui ne doutent de rien, voulut l'essayer ; mais, comme toutes les jolies femmes, bientôt impatientée de la lecon , elle jeta loin d'elle l'instrument, qu'elle trouva détestable. .
Toute celte journée se passa en fêtes, en folies. Mes gens distribuèrent leur ration d’eau-de-vie, indépendammentde celle que je leur avais fait particulièrement donner. Je vis avec plaisir que Narina n’en pouvait boire ; cette sobriété redoubla l'intérêt qu’elle m'avait inspiré. Je déteste cette liqueur, et m'étonne comment nos femmes bravent ainsi par gentillesse le plus dégoûtant des poisons.
Je songeai à faire ramasser de bonne heure le bois nécessaire pour nos feux; cette opération ne fut pas longue ; les Gonaquois se mirent de la partie, et firent une ample provision pour eux-mêmes, Car je leuravais permis de rester jusqu'au lendemain , et leur avais assigné, pour passer la nuit, une place éloignée de mon camp.
Le soir, lorsque ces feux furent allumés, je régalai mon monde avec du thé et du café. Narina prenait goût au thé, mais la couleur du café lui donnait de l’aversion pour cette liqueur : je mis la main sur ses yeux, et lui fis avaler une demi-tasse ; elle la trouva bonne, mais elle retournait de préférence au thé; elle y revenait même fort souvent : c'élait de sa part une finesse dont je feignais de ne m'être pas aperçu, et qui m'amusait beaucoup. Je suis persuadé que cette boisson ne flattait pas infiniment son goût; mais elle se dépèchait de l'avaler pour arriver, dans le fond de la tasse, au morceau de sucre candi qu'elle m'avait vu y jeter.
Après ce goûter frugal, et les scènes piquantes qu’il me procurait, on se remit à la danse, et vers minuit le besoin du repos fit cesser les plaisirs.
Depuis quelque temps je couchais dans mon charriot pour éviter l'humidité des nuits ; je fis au chef des Gonaquois la politesse de le garder dans mon camp, et j'arrangeai moi-même ce bon vieillard dans ma canonnière.
Le lecteur s'attend bien sans doute à voir ma favorite exceptée de la loi qui reuvoyait toute la horde dans l'enceinte queje lui avais prescrite, etil ne croira point à ma continence. Narina se tenait près de moi et ne songeait guère à quitter son ami... Je lui montrai sa mère et ses compagnes qui s’éloignaient de nous, et... je reçus les adieux de Narina.
Je détachai deux de mes gens armés pour passer la nuit auprès de ces Gonaquois et les défendre contre l'approche des animaux carnassiers ; lorsque tout le monde se fut retiré, j'ordonnai qu'on ne laissâl plus entrer ni sortir personne.
(1) L’Anglais Barrow, qui avait changé le nom de Haabas en celui de Kaabas, pouvait bien à son tour chercher vainement la belle sauvage appelée Narina; il trouva cependant les Gonaquois où Ghonaquos dans les mêmes lieux que notre voyageur, douze ans après celui-ci. M. Walckenaer regarde comme empreint de la vérité locale l'épisode de Narina, et comme peignant mieux qu’une simple description les mœurs de ces sauvages, A. M.
À mon réveil, j'allai visiter le camp de mes Gonaquois, l'aurore commençait à peine à briller; roulés en peloton sous leurskros (1), ils étaient tous plongés dans le plus profond sommeil. Narina était avec sa mère, sur une natle que je leur avais fait donner pour les garantir de l'humidité : les sept autres femmes entassées les unes près des autres formaient un groupe plaisant; on ne voyait ni pieds. ni têtes ; tout élait caché sous la couverture. Je leur souhaitai le bonjour par un coup de fusil lâché à leurs oreilles; je vis aussitôt toutes ces lèles effrayées sortir de dessous leurs kros et m'offrir le plus comique des tableaux : cependant quelquesuns des dormeurs ne se réveillèrent point, ce qui ne doit pas surprendre; car le sommeil pour les Hottentots est voisin de la léthargie.
Je les laissai reprendre à leur aise l'usage de Jeurs sens, et j'allai côtoyer la rivière pour tirer quelques oiseaux avant que la chaleur se fit sentir.
Après avoir déposé ma chasse dans ma tente, je retournai au camp de mes hôtes; je n’y trouvaï ‘que les hommes; toutes les femmesavaient disparu : on m'apprit qu’elles venaient de partir pour se baigner. Curieux de voir cette cérémonie, je gagnai la rivière; je ne perdis pas beaucoup de temps à les chercher ; leurs voix et leurs éclats de rire m'eurent bientôt mis sur la piste : je melissai doucement entre les arbres et les broussailles, et j'arrivai tout près du bord sans être aperçu ; elles nagcaient toutes, folâtrant au milieu des eaux, et plongeant avec une adresse merveilleuse.
Lorsque j'eus examiné mes baigneuses à loisir, un coup de fusil que je tirai en me présentant à elles fit cesser leurs jeux. Toutes en même temps s'enfoncèrent dans l'eau, et ne montraient plus que le bout du nez ; je m'élais assis sur leurs habillements entassés; je prenais plaisir à les persiffler , et leur faisais voir l'un après l’autre leurs petits tabliers, en les invitant à veuir les chercher. La mère de Narina riait aux éclats de l'embarrasde ses compagnes, ainsi prises au dépourvu. Elle était sortie de l’eau plustôt que les autres, et se reposait sous un arbre en les attendant : elles me sup-
lièrent longtemps de-m'éloigner; ce fut en vain, Ilne eur reslait qu'un parti qu'elles saisirent avec une adresse dont je fus étonné. Ellés connaissaient lôut l'escendant qu'avait sur moi la belle Narina : sa mère lui lança son tablier et son kros; elle s'habilla dans l'eau et vint bientôt à moi de l'air le plus tendre et le plus ingénu, me conjurer de me retirer quelques moments à l'écart pour donner le temps à ces femmes de reprendre leurs vêlements : je feignis d'y mettre un peu de résistance; mais, me prenant par la main, Narina réussit à m'entraîner avec elle jusqu à €e qu'étant hors de vue, elle cria à ses compagnes qu'elles pouvaient sortir de l’eau et s'habiller.
Cependant nous cheminions vers ma tenté, de plus en plus familiarisés , Narina folâtrant aussi librement avec moi qu'elle l'eût fait avec son frère, ses. parents, ses compagnes; elle me plaisantait à sa manière, me tourméntait d'une facon très piquante, tantôt luttant de force avee moi pour sé débarrasser de mes bras, tantôt franchissant, pour me fuir, les taillis, les ravines , les
lus larges fossés : jeune et vigoureux alors, depuis ongtemps rompu aux travaux les plus pénibles, et menant une vie plus dure mille fois que ces sauvages mêmes, j’eusse défié nos hercules d'Europe; mais soit que l'habitude et un reste de galanterie me fissent une loi de n’employer envers la jeune Narina que la moitié de mes forces, soit qu’en effet elle eût plus d'adresse et les mouvements plus souples, elle m'aurait Contraint à lui demander grâce, el je pliais sous sesefforts; mais surtout lorsque échappée à mes agaceriés et mettant entré nous un peu d'intervalle, elle me défiait à la course et vénait à s'élancer, avec quelle vitesse
(4) Manteaux de peaux de différents quadrupèdes dont se servent généralement tous les Hottentots, soit pour se vêtir de jour, soit pour se couvrir pendant la nuit, A. M
“elle parcourait les chemins et par cent détours reve-
nait se cacher à la lisière du bois et me surprenait au passage |
Différents oiseaux que je voyais volliger dans la forêt me forçaient à tous moments d'y rentrer : c'était le senl moyen qui me restât d'apaiser les fougues de ma jeune sauvage : rien n'égalail le plaisir qu’elle éprouvait à me voir tirer des coups de fusil; je ne les lui épargnais pas, et, dans dans celte seule cour e, j'abattis une vingtaine d'oiseaux. Je n'avais point emmené dechien : Narina en faisait aisément l'office, saisissait admirablement bien les pièces qui n'étaient que blessées. Cependant je commencais à perdre de vue mon camp et je m'étais laissé entraîner un peu loin : tous ces jeux et les espiégleries de ma jeune compagne parvinrent enfin à m'égarer, et ne cessèrent que lors: qu'elle m'eut donné tout naturellement une bonne lecon et la meilleure réponse au tour si plaisant que je venais de lui jouer, il n'y avait qu'un moment, au bord de la rivière Groot-Vis. Nous venions de rejoindre son cours, qui me reconduisait infailliblement à mon camp:un héron que je venais de tirer s'élait abattu sur les bords de la rivière; entrainé par le courant, il gagnait le milieu et allait m'échapper; j'en eusse été d'autant plus désolé qu'un de ses pareils, que j'avais eu beaucoup de peine à me procurer, avait été un jour, par la négligence d'un de mes gens, cruellement endommagé dans ma tente, Déjà j'étais à micorps dans la rivière; mais embarrassé dans les herbes qui croissent sur les bords, et n’ayant pas encore oublié l'accident du Keur-Boom, je répugnais à me laisser entraîner plus avant. Narina, qui s’aperçut de mon embarras et me voyait m'y prendre assez gauchement pour courir après mon oiseau, s’élonna que je craignisse si fort de me mettre au large : en un clin d'œil elle s'élance à la nage; je rejoins la terre que je venais de quitter; la cruelle, lenant mon oiseau à la main, m'appelle et m'invite à le venir chercher. Après cent débats el les plus vives instances , loin de le rendre à mes désirs, elle gagne comme un trait l'autre bord, et de là me nargue à son aise et se rit de ma poltronnerie. J'ai dit quelque part que je ne sais point nager; s’il fut des circonstances où je dusse m'en plaindre, sans contredit il ne pouvait s'en rencontrer de plus mortifianteet qui dût m'exciter davantage à réparer cette négligence inexcusable de l'éducation.
Lorsque je vis que je ne pouvais rien obtenir de ma belle étourdie, je pris le parti de m'asseoir sur les bords de la rivière et de l'attendre patiemment: elle futbientôt lasse elle-même; elle se remit à la nage et revint. non sans quelques plongeons, rejoindre le bord où j'étais. Rien ne l'effrayait de ma part; pendant sa tra+ versée je l'avais plasieurs fois couchée en joue : elle n'en était que plus folle et plus entètée à me refuser mon héron. Nous reprimes enfin tous les deux plus paisiblement notre route jusqu'à ma tente.
Haabas se disposait à partir, je le fis diner avec tout son monde, et lui donnai‘en particulier une petite provision de tabac, ce qui lui fit grand plaisir; Narina me promit de m'apporter du lait et de m'amener sa SŒuP.
Dans les trente-six heures que je venais de passer avec cés Gonaquois, j'avais eu le temps de faire des obsérvalionsqui medevenaient utiles, particulièrement sur leur parler : j'avais remarqué qu'ils clapent la langue comme les autres Hottentots; avec un idiome semblable , ils avaient cependant des finales que ni mes gens ni moi he comprenions pas loujours.
ils différaient des miens par la teinte de leur peau plus foncée, par leur nez moins camus, leur taille plus haute, mieux prononcée, en un mot, par un airel des formes plus nobles.
Lorsqu'ils abordent quelqu'un, ils présentent Ja main en disant fabé (je vous salue) ; ce mot et celte cérémonie qui sont en usage chez les Cafres n'ont point lieu chez les Hotientots proprement dits.
Celte affinité d'usages, de mœurs, et même de con-
formation , le voisinage de la grande Cafrerie et les éclaircissements que j'ai reçus par la suite, m'ont convaincu queces hordes de Gonaquois, qui tiennent également du Cafre et du Hottentot, ne peuvent être que le produit de ces deux nations, qui se seront antérieurement croisées.
Après avoir visité la terre Natal et la Cafrerie, je revins au Cap et pris de nouvelles dispositions pour mon second voyage dans l'intérieur.